Thèmes: Art, Histoire, Peinture
Conférence du mardi 13 janvier 2026
Par Madame Catherine AUTHIER, historienne, diplômée de l’Ecole du Louvre et conférencière.

INTRODUCTION
Le mot paysage désigne une étendue de territoire mais aussi la représentation picturale de cette vue. C’est une notion complexe qui est liée au regard et à la vue. Chaque personne peut avoir sa vision propre et s’attacher à un élément plutôt qu’à un autre. La représentation d’un paysage peut être littéraire, picturale ou musicale.
Ce mot paysage apparaît au XVe siècle en Europe mais son émergence est lente et progressive au cours du XVIe siècle. Le paysage trouve réellement sa place au XVIIe et atteint son apogée au XIXe siècle avec le romantisme et l’impressionnisme.
I La notion de paysage avant le XVIIe siècle
Même si on ne peut pas réellement parler de paysage, on peut distinguer quelques éléments végétaux sur les parois de la grotte de Lascaux. Dans l’Egypte pharaonique on peut voir des fresques représentant des jardins comportant de la faune et de la flore. Un bel exemple de ce type d’œuvres est la fresque le Jardin de Nebamon, (1350 av. J-C) de la tombe du scribe Nebamon.
Dans l’Empire romain, les murs des villas des riches patriciens étaient décorés par des représentations de la nature comme le montrent les vestiges des maisons de Pompéi. Dans ces fresques, le jardin est un paradis idyllique, où souvent se trouvent les dieux, c’est le Locus amoenus comme l’on peut voir dans la maison Livia à Rome et ses fresques du nymphée souterrain. Cette fresque présente de nombreuses espèces végétales mais aussi aviaires. La nature est totalement idéalisée, elle est plus une rêverie qu’une réalité. Des paysages nilotiques apparaissent aussi sur des décors de mosaïques en Tunisie notamment autour du IIIe siècle de notre ère, le Nil étant vu comme source d’une nature riche et luxuriante.
Au bas Moyen-Âge, on observe un changement : les paysages apparaissent essentiellement comme décors de scènes religieuses ou pour glorifier le pouvoir des Rois et des nobles sur leur territoire. Ce sont essentiellement les primitifs italiens du quattrocento comme Giotto (Joachim parmi les bergers, 1304) ou Duccio (La résurrection de Lazare, 1308) qui sont les précurseurs de ce changement. Rappelons que sous l’influence byzantine, les scènes religieuses étaient présentées sur un fond doré. Au Moyen-Age le réalisme n’est pas considéré comme souhaitable. La représentation doit rester symbolique car la nature étant l’œuvre de Dieu, il n’est pas admissible de tenter de la recréer en image. Le paysage est utilisé comme décor ou pour aider à la compréhension de la scène biblique.
Avec la représentation de Saint François d’Assises, qui vouait une véritable admiration à la nature et en particulier aux oiseaux, les peintres peuvent intégrer plusieurs éléments de la faune et de la flore autour du saint comme c’est le cas de l’œuvre de Giotto Saint François prêchant aux oiseaux (1299).
En littérature, Dante évoque aussi les oiseaux dans son chef-d’œuvre La Divine comédie (1321). En musique le madrigal, musique vocale du début de la Renaissance, est très populaire en Italie. Les madrigaux sont composés sur des poèmes de qualité qui évoquent la nature comme le Zefiro torna de Monteverdi (1613).
Au XVe siècle, l’apparition de la peinture à l’huile, de plus en plus utilisée au détriment de la tempera, permet une peinture plus subtile et raffinée. Cependant, on continue dans une schématisation du paysage, comme l’illustre la tapisserie de Cluny La Dame à la licorne (1484-1500). Le paysage est toujours décoratif et symbolique mais jamais réaliste.
Le paysage symbolise aussi le pouvoir et la richesse des grands seigneurs qui font représenter leurs domaines, l’œuvre Très riches heures du Duc de Berry (1411-1416) est un parfait exemple de cette représentation du paysage. La nature est ici encore idéalisée.
A la fin du XVe siècle, le paysage couvre une partie de plus en plus importante dans l’œuvre (cf. La Prière au jardin des oliviers de Mantegna, 1457) et il est très détaillé, ce qui permet de reconnaître les diverses espèces représentées comme sur le tableau de Botticelli Le Printemps (1480-1485). En Allemagne on trouve Le Jardin du paradis (1410) peint par un anonyme surnommé Maître du Haut-Rhin.
En France, certains écrivains tels Ronsard et du Bellay évoquent les animaux, les fleurs et le printemps, symbole du renouveau de la nature. Les oiseaux occupent une place essentiellement tant en littérature qu’en musique et sont utilisés pour donner un ton burlesque ou coquin à certaines œuvres, ce qui est typiquement français. Dans Le Chant des oyseaulx (1528) de Clément Janequin, les onomatopées apportent cette note comique.
En Flandres, apparaît le concept de veduta ou fenêtre ouverte. Un intérieur est peint mais le paysage apparaît à travers une fenêtre comme le montre La Madone à l’écran d’osier de Robert Campin réalisée en 1425. Dans cette œuvre, la fenêtre s’ouvre sur un paysage citadin traité avec une grande précision dans lequel on reconnaît les maisons à pignons des villes du nord de l’Europe. La fenêtre est une ouverture vers le réel et non plus le symbolique. Un autre exemple est l’œuvre de Van Eyck La Vierge du chancelier Rolin (1435) qui réussit à traiter de façon extrêmement précise le paysage et cela dans une petite toile (60×66).
En Allemagne, l’artiste Konrad Witz du Foyer de Cologne fait évoluer le paysage avec une œuvre comme La pêche miraculeuse peint en 1444. C’est la première représentation européenne de la montagne, lieu effrayant et considéré comme maléfique. Quant à Dürer, il est le précurseur de la représentation de lieux précis et sans aucune présence humaine (Le moulin à tréfiler, 1489). Cependant, ses travaux n’auront pas d’impact dans l’histoire de l’art du fait qu’ils sont restés cachés jusqu’à assez récemment.
C’est au XVIe siècle que le paysage devient un genre pictural à part entière car jusqu’alors l’art du paysage reste accessoire : arrière-plan de portraits ou de scènes religieuses, scènes de chasse ou de guerre. Au XVIe siècle certains artistes vont s’intéresser au paysage pour lui-même. Deux tendances vont apparaître, l’une en Italie, l’autre en Flandres. Le traitement du paysage par les artistes allemands emprunte aux deux tendances, alors qu’en France l’influence italienne est prépondérante.
En Italie, le locus amoenus de la poésie antique est remis à l’air du temps en 1504 avec le roman pastoral de Jacopo Sannazaro L’Arcadie qui coïncide avec le développement de la villégiature. Les bienfaits des séjours à la campagne ou en bord de mer sont largement reconnus et par conséquent les représentations de ces lieux elles aussi croissent, c’est la naissance de la peinture du paysage arcadien. Les œuvres de Giorgione telles La Tempête (1505) ou Le Coucher du soleil (1505-1510) ainsi que certaines de jeunesse de Titien sont issues de cette culture.
En Espagne, le Gréco bien que maniériste dans son tableau Vue de Tolède (1595) représente une grande huile entièrement consacrée au paysage sans aucun personnage.
Un autre courant naît dans les Flandres sous influence de la Réforme. Les artistes flamands font glisser les peintures religieuses vers des paysages. Les personnages religieux apparaissent au premier plan puis le reste du travail est consacré au paysage, c’est le paysage-monde. C’est une vue panoramique qui utilise la perspective atmosphérique permettant de donner une profondeur quasi illimitée à la composition. Joachim Patinier est le maître de ce courant dont les travaux présentent une foule de détails comme on peut l’observer dans Repos pendant la fuite en Egypte (1515). L’environnement est bien plus important que les personnages. Ce type de tableaux est composé par trois plans : un premier plan très sombre où sont disposés les personnages et les éléments végétaux puis un plan moyen où dominent les verts et ocres ainsi que les éléments rocheux puis un arrière-plan bleuté et clair (Paysage avec Saint Jérôme de Patinier 1515). Dürer dira de Patinier qu’il est le premier peintre paysagiste.
A Anvers, Bruegel l’Ancien est fasciné par les paysages de montagne et ici encore même si l’individu est présent il est secondaire. Le peintre montre que l’Homme est tributaire de la nature. La rentrée des troupeaux et Chasseurs dans la neige, deux tableaux de 1565 illustrent parfaitement ce fait.
Le paysage sylvestre allemand est un mouvement qui naît sur les rivages du Danube avec notamment l’artiste Albrecht Altdorfer (cf. Paysage du Danube, 1526). Les forêts ont un rôle prépondérant dans ce type d’œuvres.
II Le paysage au XVIIe siècle.
Le XVIIe siècle est le siècle de l’émancipation du paysage essentiellement grâce à la peinture hollandaise qui le place comme sujet de l’œuvre. Le premier peintre à mettre le paysage en valeur est Van Goyen avec des peintures comme Moulin à vent (1642). Le paysage n’est plus idéalisé. La Réforme amène les peintres hollandais à se détacher du sujet religieux. Par ailleurs, l’émergence d’une bourgeoisie aisée grâce au commerce maritime florissant fait naître la demande de tableaux de petite taille et représentant des sujets de la vie quotidienne dans un environnement qui leur est familier plutôt que des scènes historiques, bibliques ou mythologiques.
Les peintres réalisent des esquisses dans la nature mais ne peignent qu’en atelier. Une des caractéristiques de ces tableaux est que la ligne d’horizon est très basse, le ciel couvrant donc souvent les deux tiers des œuvres. Les peintres paysagistes hollandais du XVIIe siècle sortent totalement du paysage-monde pour ne plus représenter qu’un paysage précis à un moment précis comme le montre la toile de Rembrandt Paysage avec pont de pierre (1650). Les scènes marines sont également représentées, notamment chez Salomon Van Ruysdael (Paysage maritime, 1661 et Le bac, 1645) dont les œuvres inspireront plus tard l’Ecole de Barbizon. Quant au peintre Hobbema avec une toile comme Allée de Middelharnis (1689) il influencera les impressionnistes avec une œuvre présentant une perspective centrale et un paysage construit. Les thèmes religieux ou allégoriques sont définitivement abandonnés. Les paysages urbains se développent également avec des peintres comme Vermeer et ses tableaux La Ruelle (1657-1661) ou La vue de Delft (1658) dont Marcel Proust dira que « c’est le plus beau tableau du monde ». Les peintres nordiques quant à eux sont fascinés par les paysages italiens qu’ils se plaisent à reproduire comme Goffredo Wals (Route de campagne avec une maison, 1620).
La fin du XVIe siècle, en Italie, est marquée par une dualité entre le baroque et un retour au classicisme de la Haute Renaissance avec les Carrache (La pêche, 1585-1588). Cette seconde tendance aura une influence déterminante sur la peinture de paysage italienne et française et donnera naissance au paysage idéal ou héroïque italien. Ce type de paysage respecte les prescriptions antiques en particulier celles de Vitruve qui préconisait de corriger par la peinture les défauts de la nature, c’est un dialogue entre l’Homme et la nature. Par ailleurs, est ressenti comme beau ce qui est utile comme par exemple un champ de blé ou un troupeau. Le paysage héroïque est donc un prolongement direct du paysage arcadien du début du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, seule la peinture hollandaise a évacué totalement le sacré, le paysage héroïque conservant les scènes bibliques comme La fuite en Egypte de Le Dominiquin (1620-1623).
Le paysage classique français est l’héritier du paysage idéal ou héroïque italien. Ses principaux représentants sont Claude Gellée dit Le Lorrain et Nicolas Poussin. Cette peinture est un peu à l’image du jardin à la française : il s’agit de domestiquer la nature pour en extraire un idéal de beauté. Le Lorrain aura comme mécène le Pape et son œuvre comporte plusieurs scènes bibliques telles La fuite en Egypte (1635) mais aussi des tableaux inspirés d’Ovide. Le Lorrain influencera considérablement les paysagistes anglo-saxons des siècles suivants, tels Turner, Constable ou Gainsborough.
En France, le paysage est anobli par la présence de l’Homme et, comme dans la peinture italienne, les thèmes religieux sont fréquents. Ainsi Poussin pour ses tableaux Les quatre saisons, commande du Duc de Richelieu, neveu du cardinal, reprend des scènes de l’Ancien Testament. Par exemple pour l’été, le peintre a choisi l’épisode de Ruth et Booz et pour le printemps Adam et Eve dans le jardin d’Eden tiré du Livre de la Genèse.
La musique évoque aussi la nature comme l’on observe dans Orfeo de Monteverdi (1607). En France dans une œuvre comme Amadis (1684), Lully évoque la nature mais en s’inscrivant dans le courant du classicisme c’est-à-dire en utilisant douceur et tempérance afin de tempérer les passions des baroques.
CONCLUSION
Dès l’Antiquité, des éléments de la nature apparaissent sur diverses œuvres : tombeaux égyptiens, fresques romaines, mosaïques etc. puis au Moyen-Âge sur des tapisseries ou des enluminures. Il faudra attendre le quattrocento pour voir apparaître une ébauche de paysage en arrière-plan. Le XVIe siècle a vu progressivement la naissance de créations représentant le paysage comme sujet à part entière mais c’est au XVIIe siècle que se développe et s’affirme le paysage dans l’art avec notamment des peintres comme les Carrache en Italie, Poussin et Le Lorrain en France ou Rembrandt et Salomon et Jacob Van Ruysdael en Hollande.
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