Thèmes: Art, Civilisation, Histoire, Peinture
Conférence du mardi 7 avril 2026
Par Monsieur André PALEOLOGUE, Docteur en Histoire, expert consultant auprès de l’UNESCO.
Bien que les Romantiques aient fait des «ruines» un de leur thème de prédilection, le sujet a été abordé longtemps avant, comme il est encore à ce jour. La représentation des catastrophes et les ruines qui en résultent touche au spectaculaire, mais aussi à la réflexion philosophique. En effet, qui sommes-nous sinon, selon le grand Léonard de Vinci, que les « survivants de catastrophes passées » toujours « à la merci de celles à venir » ! Dans l’esprit d’une telle constatation, les artistes dits « ruinistes » nous ont légué nombre d’œuvres de grande qualité imaginative, qui s’avèrent être également de véritables documents qui font référence aussi bien aux mythes qu’à l’Histoire de notre civilisation.
I Les ruines – de la mythologie à l’Histoire
Rien que l’Ancien Testament nous rappelle de nombreux anéantissements, tous à connotations symboliques et spirituels, tels que le Déluge, la disparition de Sodome et de Gomorrhe ou la destruction de la Tour de Babel. De même, le patrimoine mythologique hellénistique et romain qui s’avère une riche source en ce sens, nous parle des combats, oh combien destructeurs, des Titans, de la guerre de Troie et de la disparition de l’Atlantide. Si l’on ajoute les dévastations causées par la colère de Thor – l’impitoyable dieu des Vikings, les ruines ont constitué une thématique souvent abordée par les peintres et les littéraires afin de nous pousser par l’effroi à prendre conscience de nos péchés, de notre fragilité ou de celle des civilisations que nous avons peiné à construire.
Les destructions sont aussi les fruits des doctrines iconoclastes qui ont incité et poussent encore certains à l’élimination d’idoles et aux dégradations des représentations religieuses ou de celles issues de courants de pensée et d’idéaux remis en cause. Si les Hébreux ont détruit les «veaux d’or», en affirmant leur nouvelle vision du monde, les premières communautés chrétiennes ont fait descendre de leurs socles les idoles païennes. L’iconoclasme protestant du XVIe siècle, tout comme les révolutions anglaise et française, ont provoqué des destructions massives de symboles religieux et de ceux de l’aristocratie. Plus près de nous, les Djihadistes ayant dévasté le Musée de Bagdad et Palmyre, de même que les Talibans qui ont fait sauter les Bouddhas géants de la vallée de Bamiyan, adoptent cette même logique iconoclaste. Indubitablement, les destructions que des «idéologies» cautionnent, s’avèrent être aussi néfastes que les destructions dues aux phénomènes naturels ou aux conflits armés.
Pourtant, à partir de l’époque dite «romantique», épris par une sorte de nostalgie d’un passé mythique, ceux qui, peu à peu, ont découvert et étudié l’état de certaines ruines, ont commencé à exalter l’envie de la «restauration». Ainsi, naîtront la notion de «monument historique» et la passion de la «conservation» des vestiges que l’on admire et que l’on pourrait considérer être de précieux témoignages des civilisations qui se sont succédées sur nos terres. Ce fut le cas entre autres, de la ruine du château de Pierrefonds. Suite à un simple croquis de celle-ci ayant suscité l’intérêt ému de l’Impératrice Eugénie, son Auguste époux – Napoléon III, demandera à l’architecte Viollet-le-Duc ni plus ni moins la reconstruction de ce château. Même si ce passionné de la construction «gothique» incorporera maints apports personnels à ce qui aurait pu être son aspect d’origine dont on ne connaissait presque rien, le résultat final émerveille encore à ce jour les visiteurs.
Par la suite, la «restauration» de la cathédrale de Reims très endommagée pendant la Première Guerre mondiale (comme témoigne un tableau de Joseph Bouchor de 1917) s’est posée comme priorité et une obligation dans les conditions où, en France, depuis 1913 déjà, une «Loi des Monuments historiques» impose la conservation et la restauration des vestiges classés de notre passé. Récemment, respectant cette même exigence, le Président de la République prenait des mesures urgentes et efficaces pour que la cathédrale Notre-Dame de Paris soit restaurée rapidement après la catastrophe dont elle venait d’être victime ce 15 avril 2019.
Afin de faire prendre conscience des ravages que les guerres nous ont fait ou peuvent nous faire subir, les ruines ont également été utilisées comme lieux de mémoire en servant d’outils pédagogiques. Après la Seconde Guerre mondiale, la ruine de la fameuse Frauenkirche de la ville de Dresde a été volontairement conservée comme telle, afin de rappeler à la population et aux jeunes générations de la RDA les conséquences de l’affreuse guerre que le régime nazi a pu engendrer au siècle dernier. Après la réunification de l’Allemagne (1990) fut prise la décision de sa reconstruction. Il s’agit là d’une reconsidération des conséquences de l’histoire comme pour marquer le besoin d’un recommencement tout en conservant le patrimoine significatif d’un passé autant glorieux que pacifique. Ainsi, de 1994 à 2005, la magnifique Frauenkirche de Dresde a été rebâtie à l’identique, tout en incorporant des éléments maçonnés de l’ancien édifice. Pour avoir participé au bombardement des alliés de 1945, la Grande Bretagne a contribué massivement au financement de cette nouvelle élévation.
II Les ruines dans la peinture.
De nombreux artistes peintres ont évoqué et représenté dans leurs tableaux des ruines plus ou moins célèbres sinon les plus pittoresques. Celles dues aux catastrophes naturelles sont parmi les plus spectaculaires et souvent riches de connotations philosophiques dignes d’être transmises. La très insolite ruine du théâtre antique de Taormine (Sicile), victime des éruptions de l’Etna voisin, a maintes fois été représentée soit dans un esprit strictement «documentaire» soit en nous faisant part d’une méditation portée sur les incertitudes de notre existence. A titre d’exemple, on peut admirer les paysages de Taormine signés par Achille-Etna Michallon en 1820, par Thomas Cole en 1840 et par Tivadar Csontvàry (ci-dessous) en 1905. Chacun à sa manière, ils ont tous saisi le caractère foncièrement tragique de notre civilisation, mais également, la beauté de notre culture mariée à la grandeur et à la couleur angoissante de l’environnement naturel dans lequel nous lui avons octroyé une place.

Dans la peinture de la Renaissance, les ruines sont investies souvent d’une charge symbolique très importante, tout particulièrement quand il s’agit d’iconographie chrétienne. De véritables scénographies incluant les ruines accompagnent des scènes de martyres, des « Adorations de Mages » et même de certaines « Madones à l’enfant ». Ainsi, le Saint Sébastien d’Andrea Mantegna est martyrisé sur les ruines d’un édifice romain – allusion faite à l’ordre païen révolu. Selon Albrecht Dürer une Adoration des Mages (1504) ne peut avoir lieu qu’au milieu de ruines, comme pour montrer que la promesse d’une ère nouvelle sera bâtie par le Christ. Au siècle suivant, le très classique Nicolas Poussin choisit de représenter Saint Jean à Patmos (1640) en écrivant son Evangile et son Apocalypse entouré de ruines antiques, signe qu’à leur place vont être érigés les édifices du Nouveau Testament.

Au XVIIIe siècle les artistes observent attentivement les ruines de l’Empire romain déchu et cherchent à nous rappeler que nous sommes les héritiers de ces grands bâtisseurs de l’Antiquité dont seules des traces persistent. Il s’agit, cette fois-ci, de faire partager une troublante interrogation liée à l’oubli des connaissances, des techniques et d’une certaine sagesse du passé. Le tableau de Hubert Robert (1733-1808), Aqueduc en ruine illustre parfaitement cela.

Ce grand « ruiniste » français qui, par ailleurs, organisera les premières années du Musée du Louvre, est un créateur prolifique qui va lancer en France la vogue des «capriccios» – tableaux et gravures très appréciés en Italie à la même époque, dans lesquels les ruines des civilisations disparues, notamment celles de l’Empire romain, subsistent dans de luxuriants paysages imaginaires. D’autres grands peintres se rendent célèbres par leurs «capriccios» dont Leonardo Coccorante (1680-1750) et Alessandro Magnasco (1667-1750) en Italie ou, encore, les disciples de Herman Posthumus (1513-1566) aux Pays-Bas. Quant à l’œuvre gravée de Giambattista Piranesi (1720-1778), en particulier ses Vedute di Roma (1746), elle est considérée comme l’expression la plus achevée des vestiges du patrimoine romain dont l’Italie et sa capitale regorgent.

Autrement dit, le thème de la ruine et son message à la fois poétique et philosophique seront abordés partout en Europe par de nombreux artistes dont l’Anglais William Turner (1775-1851), l’Allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) ou bien l’Italien Giovani Paolo Panini (1691-1765).
L’installation de «fausses ruines» sur certaines propriétés aristocratiques, au désert de Retz (Chambourcy, Yvelines), par exemple, ou dans les parc du marquis de Girardin à Ermenonville, s’avèrent être les conséquences immédiates de la réflexion philosophique des Lumières sinon des planches maçonniques. Malgré son allure trompeuse de ruine, le Temple de la philosophie réalisé par H. Robert à Ermenonville est, tout simplement, un édifice volontairement inachevé, dont le message clairement symbolique, n’échapperait à personne. Il s’agit ici d’attirer l’attention du passant que la «Philosophie» n’a pas encore fini son «travail sur l’Humanité» !
Au XXe siècle, les Surréalistes s’emparent à leur tour du motif de la ruine : Giorgio de Chirico (1888-1978), Max Ernst (1891-1976) et quelques artistes américains, notamment ceux qui pensent que le futur se construit nécessairement à partir des vestiges des mondes anciens, comme essaie nous le faire comprendre un tableau de John Armstrong (1893-1973) intitulé Phoenix (1938).
A ce jour, enfin, l’intérêt des artistes se dirige plutôt sur le sort des friches industrielles à juste titre considérées comme les «ruines» modernes d’un savoir-faire abandonné car non rentable, sinon comme les témoignages d’ingéniosités productives et techniques dépassées. Les traces de ce «patrimoine culturel» très spécifique sont à ce jour menacées à disparaitre. Certains, toutefois, exigent leur conservation, tandis que d’autres proposent de les revaloriser en leur offrant de nouvelles fonctionnalités. La chocolaterie Menier à Noisiel au bord de la Marne, serait, pourquoi pas, un modèle réussi de reconversion culturelle.
Conclusion
D’une époque à l’autre, la charge émotive et esthétique des ruines varie. Avant d’être étudiées par les historiens en tant que décombres des mondes révolus ou disparus, grâce à ceux qui les ont admirées, sauvegardées et représentées, elles ont acquis non seulement un statut de témoignage mais, également, une dignité symbolique et la valeur d’une réflexion philosophique. Tout ceci nous incite à citer Diderot pour qui : la ruine permet de méditer sur le cours du monde et la condition humaine. Elle n’est plus du pittoresque, mais un support de pensée…
Bibliographie
- Formes de la ruine – Exposition au Musée des Beaux-Arts à Lyon (du 1er décembre 2023 au 3 mars 2024).
- LIAROUTZOS-BAUER, Chantal, Que faire des ruines ? Poétique et politique des vestiges, Presses universitaires de Rennes, 2019, p. 247.
- MAKARIUS, Michel, Ruines, Flammarion, Paris, 2004.
- RAMOND Sylvie, SCHNAPP Alain, Formes de la ruine, Liénart, 2024, 463 p.
SCHNAPP, Alain, Une histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières, Seuil, Paris, 2020, 744 p.
- TUGENDHAFT, Aaron, La destruction des idoles : d’Abraham à l’État islamique. Collection histoire des religions, Genève, 2022.
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