DE L’EAU ET DES HOMMES, PETIT TOUR DU MONDE DES ENJEUX DE L’OR BLEU

Thèmes: Civilisation, Economie, Géographie, Géologie, Sciences, Société
Conférence mardi du 27 janvier 2026

Par Monsieur Fabien BASTIDE, écrivain, réalisateur, consultant international en gestion des ressources naturelles, membre de la Société Française des Explorateurs, membre de la Société de Géographie.

INTRODUCTION

Alors que certaines parties de la planète sont privées d’eau, d’autres doivent au contraire affronter sa surabondance au travers de phénomènes d’inondations et de déluges chroniques. Et très souvent, les populations les plus fragiles sont les plus touchées.

La gestion de l’eau comprend d’une part une dimension technique qui est l’apanage des ingénieurs et des techniciens, mais aussi un volet socio-économique qui inclut les considérations culturelles, les croyances, le patrimoine, les différents usages de l’eau, la gouvernance, la géopolitique ou encore l’environnement. C’est ce dernier qui va nous intéresser ici. Il est indispensable de le prendre en compte pour déterminer notamment si un projet de développement hydraulique est viable.

Quelques projets auxquels Fabien Bastide a participé activement dans divers pays et sous plusieurs continents nous montrent les nombreux aspects que peut revêtir la gestion de l’eau. Certains projets concernent plusieurs pays – généralement dû à leur caractère transfrontalier, d’autres sont ancrés une zone plus circonscrite et homogène.

I En Asie

  • Abritant deux déserts dont celui de Dasht-e-lut, la partie orientale de l’Iran compte parmi les régions les plus arides de la planète. Cependant le déploiement d’un système ancestral appelé « qanats » a permis de créer et de faire perdurer dans ces zones arides de nombreuses oasis, déterminantes pour le développement humain. Les qanats sont des aqueducs souterrains qui permettent d’acheminer l’eau des nappes phréatiques vers des sites habités ou cultivés. Avec une très faible pente (0,1%), ils peuvent s’étendre sur plusieurs kilomètres. Atteignant les zones peuplées, l’eau est ensuite conservée dans des bassins couverts et maintenue à bonne température grâce à des « tours de vent », appelées badguirs, permettant la circulation de l’air et le rafraîchissement de l’eau. Les badguirs sont considérées comme les ancêtres de nos climatiseurs modernes.

Les qanats sont des ouvrages traditionnels entretenus de génération en génération par des artisans qui leur sont dédiés. Bien qu’en déclin, bon nombre de qanats sont encore parfois exploités aujourd’hui, et permettent l’irrigation de 20% des terres cultivées d’Iran. D’origine persane, la technique des qanats s’est diffusée au fil du temps vers l’Inde et la Chine par la route de la soie puis vers l’Ouest, en Afrique du Nord et en Espagne au cours des invasions arabes. Elle fut par la suite transmise aux colonies espagnoles à partir du XVe siècle.

  • Les alluvions des deux grands fleuves du Bangladesh, le Gange et le Brahmapoutre, se rejoignent vers le golfe du Bengale pour former un imposant delta (le delta du Meghna). De sédimentation récente, l’accumulation des dépôts alluvionnaires est à l’origine des spécificités topographiques qui placent cette région du pays en-dessous du niveau de la mer.

Alors que le dérèglement climatique accentue la sècheresse au nord, les réseaux d’eau souterraines subissent une salinisation grandissante au sud.

L’augmentation du niveau de la mer fait peser de lourdes menaces aux populations du delta ; les études scientifiques montrent qu’une montée des eaux d’un mètre immergerait 20% du territoire national et affecterait 15 millions de personnes. Ces menaces obligent les habitants du delta à reconstruire leur habitation sur pilotis chaque année. Par ailleurs, la très grande densité de la population au Bangladesh rend tout déplacement de populations vers des terres d’altitudes plus élevées irréalisables.

  • Situé en plein centre du Cambodge, le lac Tonlé sap, surnommé « le cœur du Cambodge », offre une curiosité hydrologique étonnante. Relié au Mékong par une rivière du même nom, le lac Tonlé Sap est intimement influencé par les eaux du grand fleuve. Chaque année, durant la saison sèche (mars-avril), le lac se déverse dans le lit du Mékong qui se jettera à quelques centaines de kilomètres au sud, dans la mer de Chine. C’est en période de crues (d’avril à septembre), lorsque le niveau du Mékong est au plus haut, que le fleuve inversera le cours de la rivière et inondera le Tonlé Sap qui verra sa superficie tripler et son volume passer de 2 500 km² à 12 000 km². Sa profondeur pourra alors atteindre 10 mètres. Le Tonlé Sap devient alors le plus grand lac d’eau douce d’Asie du sud-est.

Ce phénomène hydrologique unique au monde, rythmé de fluctuations des eaux qui inondent ou assèchent la zone est à l’origine d’un écosystème de forêt inondée, milieu exceptionnel pour la reproduction de poissons endémiques et habitat unique pour de nombreux oiseaux (dont une quinzaine d’espèces en voie d’extinction).

Si ce phénomène cyclique a des conséquences directes et indirectes sur l’environnement naturel, il rythme également le quotidien des populations du lac ainsi que celui des trois millions de cambodgiens vivants dans la région.

Au fil des siècles, les quelques 80 000 habitants répartis sur 170 villages lacustres ont adapté leur mode de vie et leurs activités aux caprices du Tonlé Sap. L’économie locale est concentrée autour de la pêche familiale, l’aquaculture (viviers de poissons-chats, crocodiles), ainsi que la transformation et le commerce du poisson.

Chaque année en saison sèche, les habitants rejoignent la rive pour une nouvelle vie. Pour certains, les activités agricoles remplaceront la pêche. D’autres se déplacent vers des zones peu inondées pour continuer à pratiquer la pêche familiale.

La structure des villages est elle aussi adaptée. On compte deux types d’habitations : les premières, les maisons nomades, forment des villages flottants. Les villageois tractent leurs habitations au milieu du lac ou sur ses rives selon la saison. Ils peuvent déménager jusqu’à dix fois par an. Les autres, permanentes, sont érigées sur pilotis et peuvent atteindre jusqu’à 8 à 10 mètres de hauteur.

La pêche sur le lac Tonlé Sap est la plus productive au monde : elle fournit, à l’hectare, dix fois plus de poissons que l’Atlantique Nord, représente 70% de la pêche totale au Cambodge, et procure 70% de l’apport en protéine des cambodgiens (la consommation moyenne par habitant et par an étant de 80 kg environ).

De nos jours, la pression humaine croissante menace l’équilibre de ce site exceptionnel (la forêt inondée est passée de 1 000 000 ha à l’origine à 300 000 ha aujourd’hui). Par ailleurs, la surpêche, la pêche illégale, le braconnage sont autant de dangers pour le Tonlé Sap. Enfin, la série de projets de barrages sur le Mékong risque d’enrayer le cycle des inondations du lac et de mettre ainsi en péril un environnement unique et l’équilibre socio-économique ancestral qui y sont liés.

Le lac Tonlé Sap a été classé Réserve de Biosphère par l’UNESCO en 1997.

  • Par son immensité, l’Inde présente une importante diversité hydrographique, avec de grandes étendues arides et de larges zones humides. La population a appris au fil des siècles à s’adapter à son milieu.

Le Rajasthan au nord-ouest du pays, figure parmi les zones les plus sèches de l’Inde. Dans les années 1960 est mise en œuvre la Révolution Verte qui prône une agriculture intensive et une modernisation des systèmes de productions. Cette politique productiviste a eu pour conséquence une surexploitation des ressources, un appauvrissement des sols et la pollution des terres engendrés par la promotion de l’usage intensif d’intrants phytosanitaires. Face à cela, les populations locales cherchent à renouer avec leurs traditions ancestrales en se réappropriant des techniques de réalimentation des nappes et de récupération des eaux. En parallèle, le choix de variétés culturales adaptées au climat local est repensé. Par ailleurs, l’adoption des pratiques agroécologiques permet d’atténuer les impacts de la sècheresse.

–  Au Laos, des efforts visant à la gestion participative des ressources en eau sont de plus en plus promues. La gestion sociale de l’eau se heurte cependant à plusieurs contraintes, spécifiques à chaque zone. Par exemple, au sein des régions de l’est, lourdement minées (dans cette partie du pays, le nombre de munitions larguées pendant la guerre du Viêt-Nam a surpassé l’ensemble des bombardements de la Seconde guerre mondiale), le potentiel agricole est largement limité par les restrictions d’accès au foncier et aux ressources en eau dans un contexte où la culture du riz en casier nécessite l’exploitation de grandes surfaces irriguées.

La grande diversité ethnique des hautes-terres montagneuses du nord complexifie par ailleurs la gouvernance locale de l’eau. En effet, la mosaïque socio-culturelle, confessionnelle et linguistique explique les difficultés à gérer le partage territorial (amont / aval) et multi-usages de l’eau. Pour arriver à des consensus, il est nécessaire de que les différentes parties dialoguent sereinement de manière à ce que chaque usager et chaque membre du corps institutionnel soit acteur des mécanismes participatifs inhérents à la gestion sociale de l’eau (conflits, partage, opération et maintenance des infrastructures, etc.).

– Dans un contexte post- guerre civile, les enjeux de l’eau sont, au nord du Sri Lanka, au cœur des débats. Entre 1983 et 2009, la guerre a opposé le gouvernement, dominé par la majorité cinghalaise bouddhiste aux Tigres tamouls hindous. Le développement de l’Est de l’île et notamment dans la zone de Batticaloa est aujourd’hui encore confronté aux stigmates des conflits ; La gestion des crues, l’aménagement du territoire et la préservation du patrimoine environnemental sont dépendants d’une négociation fragile pour la réappropriation foncière et le partage des ressources en eau. Pour cela, doit émerger un dialogue apaisé entre les trois parties autrefois antagonistes : Tamouls, Cinghalais et Moors, et tenir compte des spécificités ethniques de chacun.

– Dans la région du Karakalpakstan, aux confins de l’ancienne mer d’Aral, les autorités Ouzbèkes souhaitent réhabiliter le réseau de canaux d’irrigation soviétiques alimentés par le fleuve Amou Daria. Depuis l’ancien régime, les objectifs de production intensive du coton en monoculture laissent peu de place à la diversification agricole. Cette culture hautement exigeante en eau du fleuve transfrontalier fait porter une pression inédite sur l’ensemble de la région d’Asie Centrale. A cela vient s’ajouter la construction par l’Afghanistan du canal Qosh Tepa augmentant encore la tension géopolitique.

II En Afrique

La mise en œuvre d’études pluridisciplinaires de faisabilité en amont des projets d’aménagement hydraulique sont indispensables pour s’assurer de leur pertinence et de leur durabilité.

  • Au nord du Sénégal, un projet d’adduction d’eau portant sur la construction de plusieurs dizaines de kilomètres de réseau en pleine région désertique a nécessité des études techniques, environnementales et socio-économiques approfondies. L’initiative visant à desservir, depuis le lac de Guiers, une vaste zone aride à proximité de la frontière avec la Mauritanie située à une distance de 250 kilomètres de la ressource a fait couler beaucoup d’encre. Hormis les enjeux techniques, la question de la pertinence du projet en termes de besoins humains, de potentiel économique et d’impacts environnementaux a dû se poser. La diversité ethnique ajoute une dimension sociale au défi. Il fut donc fondamental de consulter les populations locales afin de soumettre le projet à leur approbation, comprendre les différents modes de vie de chacun (sédentarité, nomadisme, éleveurs, planteurs, etc.) et intégrer la vision de chacune des parties impliquées de près ou de loin par le projet. Ainsi, les dimensions économiques (forces, faiblesses, opportunités et menaces) intégrant parfois des investisseurs privés, locaux ou étrangers, sont connus de tous. Si les études soulèvent davantage de risques que de bénéfices, la pertinence du projet sera alors remise en cause et ce dernier ne sera pas mené à terme.
  • Autre projet complexe, le projet Pwalugu au Ghana, à proximité de la frontière avec le Burkina Faso. Ce projet portant sur la construction d’un barrage multi-usages sur la Volta Blanche compte deux objectifs : la production hydro-électrique et la fourniture en eau d’irrigation d’une zone aride de 20 000 hectares. L’étude des droits coutumiers des systèmes fonciers ayant cours dans ces régions, du contexte-socio-économique et institutionnel ainsi que des facteurs susceptibles d’alimenter les tensions sociales (conflits inter-ethniques ou impacts sur les populations vulnérables) sera un prérequis avant toute mise en œuvre. Sur le projet Pwalugu, malgré les préconisations techniques, sociales et environnementales soulevées par une étude complète confiée à une équipe française, la maîtrise d’œuvre fut finalement confiée par le gouvernement ghanéen à des entreprises chinoises qui portent un regard bien moins exigeant sur ces enjeux, mais qui promettent une mise en eau du barrage en un temps record et à moindre coût.

CONCLUSION

L’eau est devenue au cours des dernières décennies un enjeu majeur partout sur la planète. Les changements climatiques perturbent l’accès aux ressources naturelles, remettant en question l’équilibre les modes de vie et menaçant la stabilité géopolitique de plusieurs régions du globe. De nombreux projets sont mis en place afin de faire face aux enjeux toujours plus complexes de la gestion de l’eau. Au-delà des seules composantes techniques, il est cependant primordial au sein de ces projets, de tenir compte des facteurs socio-économiques et environnementaux. Pourtant, portées par des enjeux financiers, certaines initiatives peu pertinentes sont étudiées et parfois mêmes retenues sans toujours tenir compte des intérêts locaux.

Pour aller plus loin :

Noria, 35000 km de la France au Laos en 2CV. Fabien BASTIDE et Coralie VONGSOUTHI. France, 2019. 54 min. DVD et VOD.

La 2CV vagabonde par Fabien BASTIDE, Editions Transboréal, Paris, 2024.

 

Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches 

Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci 
 et à bientôt pour votre prochaine visite.

 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.