ThÚmes: Art, Histoire, Géopolitique, Société                                   Conférence du mardi 28 avril 2025
POURQUOI EST-CE SI DIFFICILE D’ABANDONNER LE POUVOIR ?
POURQUOI D’AUTRES, COMME CHARLES QUINT, Y RENONCENT-ILS PLUS FACILEMENT ?
par Madame Isabelle de MONTGOLFIER, agrégée en langue et littérature espagnoles, professeur en classes préparatoires et en faculté, conférenciÚre,
et par Monsieur Pierre ANGOTTI, auteur de plusieurs ouvrages de développement humain.

INTRODUCTION
Chaque personne porte en elle le bien et le mal. Ăcouter son dĂ©sir profond exige beaucoup de courage car on est pris par les conventions, les attentes des autres, l’hĂ©ritage familial, etc. Par ailleurs, le pouvoir donne un confort certain et engendre une satisfaction dont il est parfois difficile de se passer. Le pouvoir est une sorte d’adrĂ©naline d’oĂč la difficultĂ© de l’abandonner. Cependant, parfois on se sent dĂ©passĂ© et usĂ©, dans ce cas il faut renoncer, ce fut le cas de Charles Quint.
I. De la difficulté de renoncer au pouvoir.
De nombreuses personnes n’ont pas su renoncer au pouvoir au cours de l’histoire, on peut citer Ben Ali qui est restĂ© 23 ans au pouvoir en Tunisie, Moubarak en Egypte, 29 ans Ă la tĂȘte de l’Etat, avant dâen ĂȘtre chassĂ©s, ou Robert Mugabe, qui a gouvernĂ© le Zimbabwe durant 37 ans, avant dâen ĂȘtre « dĂ©missionné ».
Le pouvoir satisfait plusieurs besoins de l’ĂȘtre humain : le besoin de reconnaissance, de se sentir diffĂ©rent, d’exercer une autoritĂ© sur les autres et de servir l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Ces besoins sont lĂ©gitimes mais poussĂ©s Ă l’excĂšs ils sont nĂ©fastes.
Le pouvoir engendre de la satisfaction et donc un bien-ĂȘtre positif pour la santĂ©. Hormis cette sensation de plaisir, les raisons pour rester au pouvoir sont diverses : possibilitĂ© de s’enrichir, pression de l’entourage, moyen d’Ă©chapper Ă la justice, conviction d’ĂȘtre la seule personne compĂ©tente.
Le pouvoir modifie l’esprit et les comportements de la personne au pouvoir. En effet, le cerveau utilise divers rĂ©seaux cĂ©rĂ©braux. Normalement, le cortex prĂ©-frontal contrĂŽle le striatum qui est l’organe Ă l’origine de nos dĂ©sirs. Une fois satisfait, la dopamine, qui est l’hormone du plaisir, se rĂ©pand dans notre cerveau. Or le pouvoir peut altĂ©rer cet Ă©quilibre. Les personnes dans ce cas perdent tout sentiment d’empathie et deviennent impulsives. Pourtant certains hommes de pouvoir ont pu renoncer au pouvoir comme le Consul romain Cincinnatus (519 – 430 av. J-C), le roi wisigoth Wamba 633-688) qui refusa le pouvoir, ou Richard II dâAngleterre qui abdiqua en 1399 en faveur de son cousin Henri (le futur Henri IV) ou l’Empereur Charles Quint au XVIe siĂšcle.
II L’abdication de Charles Quint.
Dans son discours au Palais de Coudenberg Ă Bruxelles, le 25 octobre 1555, l’Empereur Charles Quint Ă©voque trois raisons majeures Ă son abdication : sa maladie, sa lassitude d’avoir tant combattu et sa tristesse.
L’Empereur s’Ă©tait dĂ©jĂ retirĂ© deux mois, au couvent de la Sysla, Ă la suite de la mort de son Ă©pouse Isabelle, puis dans les annĂ©es 1540, il commence Ă transfĂ©rer Ă son fils Philippe (futur Philippe II) certaines de ses possessions. Charles Quint est un homme fragilisĂ© par la goutte et le diabĂšte aussi a-t-il du mal Ă se mouvoir. En 1555, il prend donc la dĂ©cision de se retirer dĂ©finitivement au monastĂšre de Yuste en EstrĂ©madure. Il prend le chemin de retour en Espagne en dĂ©barquant Ă Laredo en Cantabrie, puis en poursuivant jusqu’Ă Yuste, oĂč il rĂ©side dans le monastĂšre de l’Ordre de Saint JĂ©rĂŽme, de 1556 Ă 1558, date de sa mort, passant une vie de rĂ©flexion et de retrait. Deux tableaux du Titien peints Ă un an d’intervalle montrent deux facettes bien distinctes de l’Empereur. D’une part Portrait Ă©questre de Charles Quint Ă Â MĂŒhlberg (1547) oĂč Charles Quint apparaĂźt en conquĂ©rant sur son cheval, mais seul, car le pouvoir s’exerce seul et d’autre part Portrait de Charles V (1548) oĂč l’Empereur apparait assis, tout de noir vĂȘtu, ne portant pour tout apparat que la toison d’or, et avec une canne prĂšs de son fauteuil. C’est le portrait de vieillesse.

Un des plus grands regrets de Charles Quint, le trĂšs catholique, est de ne pas avoir pu rĂ©tablir l’unitĂ© catholique face aux princes protestants allemands. Nâavait-il pas Ă©crit en recevant la couronne de roi des Romains des mains des archevĂȘques de Cologne, de Mayence et de TrĂšves en 1520, « Je promets devant Dieu et ses anges de conserver maintenant et Ă lâavenir la paix dans la Sainte Ăglise ». Cette unitĂ© lui tenait tant Ă cĆur qu’il se refuse de signer le traitĂ© d’Augsbourg en septembre 1555. C’est son frĂšre, Ferdinand, qui le signera, instaurant ainsi officiellement le protestantisme dans certaines rĂ©gions europĂ©ennes.
Fortement influencĂ© par Erasme et la Complainte de la Paix publiĂ©e en 1516 Charles Quint dĂ©sirait ĂȘtre un homme de paix. Citons quelques paix signĂ©es durant son rĂšgne, comme la Paix des Dames en 1529 entre Charles Quint et François 1er nĂ©gociĂ©e et signĂ©e par Marguerite dâAutriche pour lâun et Louise de Savoie pour lâautre, ou la Paix de Barcelone avec le pape ClĂ©ment VII, ou encore la Paix de Nice avec François 1er en 1537, ou encore le TraitĂ© de CrĂ©py-en-Laonnois par lequel Charles Quint lĂąche la Bourgogne. Recherchant inlassablement la paix, mais faisant la guerre, presque Ă regret pourrait-on dire, Charles Quint avait ainsi recommandĂ© Ă son fils Philippe en 1548 « Maintenez la paix, Ă©viter la guerre. Faites tout ce qui est possible pour maintenir la paix ».

III L’homme derriĂšre l’Empereur
Charles Quint, alors Charles de Gand, n’a que 19 ans lorsqu’il apprend la mort de son grand-pĂšre Maximilien Ier, Empereur du Saint-Empire germanique. C’est un jeune homme fragile, qui s’Ă©vanouit durant deux heures, dans la cathĂ©drale de Saragosse, Ă l’annonce de ce dĂ©cĂšs. On croit qu’il est mort. Ătait-ce l’expression d’un corps refusant de vivre une vie autre que celle Ă laquelle il aspirait rĂ©ellement ? TrĂšs vite, Charles se rend compte de l’ampleur de la tĂąche qui lui incombe, et sa personnalitĂ©, empreinte de sensibilitĂ© et d’inquiĂ©tude, semble ĂȘtre un handicap pour exercer le pouvoir d’un empire aussi vaste. Sur sa tĂȘte vont peser pas moins de 17 couronnes. Il doit essentiellement gĂ©rer son hĂ©ritage ne conquĂ©rant lui-mĂȘme que le duchĂ© de Milan et quelques territoires nĂ©erlandais dont le comtĂ© d’Artois, et la province d’Utrecht.
Sa personnalitĂ© est marquĂ©e par ce que l’on nomme le retrait. Cela est probablement dĂ» au fait qu’il a perdu son pĂšre trĂšs jeune et qu’il voit trĂšs peu sa mĂšre, Jeanne de Castille dite Jeanne la folle, celle-ci souffrant de troubles psychologiques. C’est quelqu’un de mĂ©lancolique qui aime la vie de famille mais ses obligations de souverain notamment ses nombreux dĂ©placements lâempĂȘchent d’en profiter. Ainsi, ne vivra-t-il rĂ©ellement que six ans avec son Ă©pouse Isabelle, qu’il chĂ©rissait particuliĂšrement.
Sa vie est pleine de contradictions. Ainsi il prĂȘche la paix, mais fait rĂ©guliĂšrement la guerre Ă son rival François Ier et Ă Soliman, tout comme aux princes germaniques devenus protestants au sein mĂȘme de son empire. Il est trĂšs pieux, mais sous son rĂšgne, aura lieu le sac de Rome et l’emprisonnement du Pape en 1527.
C’est un homme de rĂ©flexion plutĂŽt que d’action, il voulait ĂȘtre un berger mais agissait en lion pour Ă©pouvanter les loups, plus par la force des choses que par conviction, pour se dĂ©fendre contre lâambition dĂ©sordonnĂ©e de ses ennemis.
Charles Quint abandonne le pouvoir pour ĂȘtre en paix avec lui-mĂȘme. Il a vu dans l’abdication le moyen de mettre fin Ă un dĂ©chirement intĂ©rieur, l’Ă©cartĂšlement entre ce que l’homme voulait vivre et ce que l’homme d’Etat devait accomplir. A la fin de sa vie, il se dĂ©tache des biens matĂ©riels suivant ainsi la rĂšgle de Saint JĂ©rĂŽme (pĂ©nitence et ascĂ©tisme) et refuse d’ĂȘtre appelĂ© par son titre d’Empereur lors de sa retraite au monastĂšre de Yuste. Lorsque son frĂšre Ferdinand est Ă©lu empereur dâAllemagne le 12 mars 1558, aussitĂŽt Charles Quint commande de nouveaux sceaux « sans couronne, sans aigle, sans toison ».


Oser retirer mon armure qui me protĂ©geait de la tĂȘte aux pieds et devenir vulnĂ©rable. Tant que je me suis senti lâhĂ©ritier de lignes prestigieuses, tant que jâĂ©tais dans une dĂ©marche de pouvoir, jâĂ©tais dĂ©possĂ©dĂ© de mon moi profond
CONCLUSION
Charles Quint a su, contrairement Ă beaucoup de gouvernants, rĂ©sister aux 3 problĂ©matiques de la condition humaine: rĂ©sisterĂ la tentation consistant Ă s’attacher au pouvoir et Ă celles de l’avoir (il possĂ©dait tout, il renonce Ă tout) et du valoir (« Maintenant que je suis rien, le prĂ©nom de Charles me suffit » dira-t-il Ă ses compagnons Ă Yuste.
Charles Quint est un modĂšle de renoncement Ă la tentation de lâavoir, mĂȘme si Thucydide Ă©crivait que
« La nature humaine est incapable de résister aux entrainements des passions ».
Montaigne voyait en Charles Quint un bel exemple du triomphe de la raison en Ă©crivant « La plus belle des actions de lâempereur Charles cinquiĂšme fut dâavoir su reconnaĂźtre que la raison nous commande de nous dĂ©pouiller quand nos robes nous chargentâŠLorsquâil sentit dĂ©faillir en lui la fermetĂ© et la force pour conduire les affaires. » (Essais, II, 8).
Daniel Rops, de lâAcadĂ©mie française dit de lui : « Un tel homme est grand dans le geste mĂȘme quâil accomplit : ayant tout possĂ©dĂ©, ayant tout renoncĂ©, lâhomme le plus puissant de la terre a surmontĂ© la puissance ; il a quittĂ© ses biens et prit sa croix ».
Retenons quelques personnalités qui ont su abandonner volontairement le pouvoir ou ne plus le briguer : Léopold Sédar-Senghor au Sénégal en 1980, le Camerounais Ahmadou Ahidjo en 1982, Julius Nyerere en Tanzanie en 1985, le Sud-Africain Nelson Mandela en 1999, Lee Hsien Loong à Singapour en 2024, le Grand-Duc de Luxembourg qui se retire confiant en la capacité de son fils, le prince Guillaume, à lui succéder.
Des souverains ont su laisser le pouvoir comme Marguerite II du Danemark ou la reine Beatrix des Pays-Bas au contraire d’Elizabeth II qui rĂ©gna 70 ans et qui n’Ă©voqua une Ă©ventuelle abdication qu’Ă la toute fin de sa vie mais qui resta au pouvoir jusqu’Ă sa mort. Voulut-elle rĂ©gner plus longtemps que Louis XIV ?
Nâoublions pas la dĂ©mission du pape Benoit XVI, deuxiĂšme pape de lâhistoire de lâĂglise Ă avoir dĂ©missionnĂ©.
Lâabandonner ou ne pas le briguer, dans un geste dĂ©mocratique, comme Charles de Gaulle, Michel Rocard, Jean-Pierre ChevĂšnement, Jacques Delors. Paul Ricoeur Ă©crivait dans La mĂ©moire, lâhistoire et lâoubli : « Le politique est parfois un lieu oĂč des âgestesâ sont possibles dont la portĂ©e est autre que la simple lutte âmachiavĂ©lienneâ pour le pouvoir ».
« L’ĂȘtre au cours de la vie, au cours de son existence doit apprendre Ă mourir. Et ces occasions nous sont donnĂ©es si souvent ; toutes les crises, les sĂ©parations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite Ă apprendre et
Ă laisser derriĂšre nous. La mort ne nous enlĂšvera que ce que nous avons voulu possĂ©der. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dĂ©pouillement progressif que se crĂ©e une libertĂ© immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonnĂ©. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois Ă cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. »
Christiane Singer Derniers fragments dâun long voyage
Bibliographie :
Isabelle de Montgolfier et Pierre Angotti, Charles Quint, entre grandeur et humilitĂ©. Ăditions MĂ©diaspaul, Paris, 2022. Prix LittrĂ© du roman historique 2023 et Premier prix de la CitĂ© LittĂ©raire de Nevers 2024.

Laisser un commentaire