Thèmes: Art, Histoire, Société
Conférence du mardi 9 juin 2026
Par Natalia Griffon de Pleineville, administratrice du Souvenir napoléonien, ancienne rédactrice en chef de la revue Gloire & Empire, auteure d’une dizaine d’ouvrages sur les campagnes napoléoniennes.
Introduction : Napoléon et Paris, un lien indissoluble
Si l’on associe volontiers Paris au baron Haussmann et à Napoléon III, c’est Napoléon Ier qui a engagé la transformation radicale de la capitale. L’histoire personnelle de Bonaparte est intimement liée à Paris : il y arrive en 1784 comme cadet à l’École militaire, se marie deux fois dans la ville, y est sacré à Notre-Dame en présence du pape, y baptise son fils, et c’est au palais de l’Élysée qu’il signe sa seconde abdication en 1815.
Dès son retour d’Égypte, Bonaparte formule une ambition sans équivoque : faire de Paris « non seulement la plus belle ville qui existe, mais encore la plus belle ville qui puisse exister ». Son action urbanistique répond à un double objectif : l’apparat (monuments glorifiant le régime) et l’utilité (infrastructures améliorant la vie des Parisiens). Il résume lui-même ce programme : « À Paris, il y a plus à démolir qu’à bâtir ».
1. Une philosophie du grand et du beau
1.1 Inspirer, glorifier, donner du travail
Napoléon lance nombre de chantiers simultanément pour plusieurs raisons conjuguées : glorifier ses victoires, doter la ville de monuments comparables à la Rome antique, mais aussi occuper les ouvriers venus travailler à Paris, évitant ainsi les troubles sociaux. Sa devise architecturale est limpide : « Tout ce qui est grand est beau ».
1.2 L’Antiquité comme référence absolue
L’esthétique napoléonienne est profondément marquée par le néoclassicisme, déjà en vogue avant la Révolution sous l’influence du peintre David. Les architectes de référence du règne sont le duo Charles Percier et Pierre Fontaine, l’un homme de cabinet, l’autre homme de chantier, à qui l’on doit la plupart des grands monuments impériaux.
1.3 Combler les « vides » laissés par la Révolution
La Révolution a détruit les statues royales (Louis XIV, Louis XV), laissant places et piédestaux vides. La Bastille, démolie, n’a pas encore été remplacée. Des prisons sinistres disparues, comme le Grand Châtelet ou la tour du Temple, libèrent des terrains. Napoléon y voit autant d’opportunités pour construire, grâce notamment à la première loi d’expropriation qu’il fait voter : les propriétaires sont indemnisés, jamais expropriés de force.
2. Les grands monuments du Paris impérial
2.1 Le pont des Arts (1801-1803) : la première construction métallique de Paris
Première réalisation concrète de Bonaparte à Paris, ce pont relie le Louvre (alors appelé « Muséum central des Arts ») au collège des Quatre-Nations (actuel palais de l’Institut). Conçu par les ingénieurs Louis-Alexandre de Cessart et Jacques Dillon, il constitue la première construction entièrement métallique (fonte de fer) à Paris, permettant un profil plat sans le traditionnel dos d’âne. Inauguré le 24 novembre 1803, il accueille 64 000 visiteurs le premier jour et un flux quotidien d’environ 11 000 personnes ; un droit de passage d’un sou est perçu. Bonaparte lui-même trouva le pont peu glorieux (« en France, on a des pierres »), mais le pont devint très populaire avec ses kiosques et son orangerie. Les arches originales ont été remplacées en 1982 ; quelques-unes sont encore visibles au port de plaisance de Nogent-sur-Marne.
2.2 L’arc de triomphe du Carrousel (1806-1808)
Commémorer la victoire d’Austerlitz (2 décembre 1805) : tel est le but de ce premier arc réalisé par Percier et Fontaine. À l’origine entrée monumentale du palais des Tuileries (aujourd’hui détruit), il mesure 15 m sur 20 et s’inspire des arcs de Constantin et de Septime Sévère à Rome. Ses colonnes en marbre rose proviennent du château de Meudon, détruit par les essais d’artillerie de Choderlos de Laclos. Huit statues en marbre blanc représentent de vrais soldats napoléoniens en uniformes contemporains (carabinier, dragon, chasseur…) : une rupture avec la tradition antique. La plus célèbre, le Sapeur par Dumont, représente Gaye-Mariole, un homme de force légendaire. L’arc est couronné des chevaux de Saint-Marc, enlevés à Venise lors de la première campagne d’Italie ; les bas-reliefs narrent la campagne d’Austerlitz. Les inscriptions (qui ne datent pas de l’époque napoléonienne) sont en français et non en latin : une véritable nouveauté. Les statues ont été entièrement refaites en marbre de Carrare en 2024.

2.3 L’arc de triomphe de l’Étoile (1806-1836)
Victor Hugo l’appelle « un monceau de pierre assis sur un monceau de gloire » : le plus grand arc de triomphe du monde (50 m de hauteur) est voulu par Napoléon sur la colline de Chaillot, sur proposition de l’architecte Chalgrin et du ministre Champagny. La première pierre est posée en 1806, mais le monument reste inachevé sous l’Empire : il sera terminé en 1836 sous Louis-Philippe. Il comporte 660 noms de héros des guerres révolutionnaires et napoléoniennes et 158 noms de batailles ou de sièges gravés sur les piliers. Quatre groupes sculpturaux y figurent : la Marseillaise (Rude), le Triomphe de 1810, la Résistance et la Paix. L’arc commémore ainsi les armées de la Révolution et de l’Empire, et non Napoléon personnellement.
2.4 La colonne Vendôme (1806-1810)
S’inspirant des colonnes Trajane et Antonine à Rome, la colonne Vendôme est construite à partir du bronze de 250 à 400 canons russes et autrichiens capturés à la bataille d’Austerlitz ou pris dans les arsenaux de Vienne (soit 250 tonnes). Son fût intérieur est en pierre, recouvert de 425 plaques de bronze agrafées (1 120 agrafes) représentant la campagne d’Austerlitz, du passage du Rhin à la paix de Presbourg, dessinées par le peintre Bergeret. Haute de 45 m (légèrement plus grande que la colonne Trajane, ce qui est volontaire), elle compte 176 marches intérieures. Inaugurée le 15 août 1810, elle est d’abord surmontée d’une statue de Napoléon en empereur romain (Chaudet). Après de nombreuses vicissitudes (déboulonnage en 1814, statut du Petit Caporal sous Louis-Philippe, destruction de la statue par la Commune en 1871), la copie visible aujourd’hui date de 1875.
2.5 La Madeleine : du temple de la Gloire à l’église (1806-1842)
Le 2 décembre 1806, depuis la Pologne, Napoléon décrète la construction d’un « temple de la Gloire aux soldats de la Grande Armée », conçu par l’architecte Vignon comme un Parthénon parisien (un temple périptère, c’est-à-dire entièrement entouré de colonnes). L’intérieur devait accueillir des tables de marbre avec les noms des soldats, des statues de généraux grandeur nature et un trône de Napoléon. Après 1812, l’Empereur renonce à cette ambition et cède l’édifice au culte catholique. L’église est achevée en 1842-1843 et conserve la seule représentation de Napoléon dans une église parisienne : une fresque de Ziegler (1837) le montrant en habit de sacre aux côtés du Pape.
2.6 La façade du palais Bourbon et l’axe de la Concorde
Pour créer une perspective cohérente depuis la place de la Concorde, Napoléon fait ajouter par l’architecte Poyet un péristyle à colonnes (pendant de la Madeleine) sur la façade du palais Bourbon, siège du Corps législatif. L’Empereur n’aima pas ce projet et aurait voulu le détruire, mais il resta. Sur la façade d’origine figurait Napoléon à cheval présentant les drapeaux d’Austerlitz au Corps législatif ; ce fronton sera remplacé ultérieurement. Le palais Brongniart (la Bourse), conçu comme un « temple du commerce », participe du même esprit néo-antique.
3. L’urbanisme et les infrastructures au service des Parisiens
3.1 La rue de Rivoli
Paris manquait d’un grand axe est-ouest. Le décret du 9 octobre 1801 ordonne la percée de la rue de Rivoli (nom de la victoire de 1797 en Italie), conçue avec des arcades à l’italienne par Percier et Fontaine. Elle entraîne la destruction de la salle du Manège (où siégeait la Convention nationale) et du couvent des Feuillants. Les bâtiments, uniformes avec la même ordonnance de façades, s’étendront sous l’Empire jusqu’à l’actuelle rue de l’Échelle. Pour attirer les locataires réticents, Napoléon accorde des exonérations fiscales de 20 puis 30 ans. En raccordement, la rue de Castiglione mène à la place Vendôme ; la rue Napoléon (future rue de la Paix, rebaptisée en 1814) devient le haut lieu du luxe et de l’orfèvrerie.
3.2 Le Louvre : création du plus grand musée du monde
En arrivant au pouvoir, Napoléon trouve un Louvre chaotique : artisans, boutiques, appartements de fortune cohabitent avec les trophées ramenés des campagnes. Il décide d’en faire « le plus beau musée de l’univers ». Les artistes sont expulsés, la Grande Galerie est réaménagée et les appartements d’été d’Anne d’Autriche deviennent le « Musée Napoléon », socle de l’actuel département des Antiquités. Le bilan napoléonien comprend l’achèvement de la Cour carrée et le début de l’aile longeant la rue de Rivoli (achevée par Napoléon III). La politique de butin artistique (saisies en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Espagne) est présentée comme la consécration d’un « musée universel » où toute l’histoire de l’art mondial serait accessible à tous.
3.3 Les fontaines et l’eau pour tous
Interpellé par le ministre Chaptal sur les priorités pour Paris, Napoléon reçoit une réponse sans ambiguïté : « Donner de l’eau ». Les Parisiens disposent alors de seulement 20 litres par personne et par jour, et l’eau des fontaines restantes coûte un sou le seau. La réponse napoléonienne est double : creuser le canal de l’Ourcq (une cinquantaine de kilomètres, aboutissant au bassin de La Villette) pour alimenter la ville et construire 15 nouvelles fontaines (7 sur la rive droite, 8 sur la rive gauche) selon les plans de l’architecte-hydraulicien Bralle. Cinq subsistent, dont deux en emplacement d’origine : la fontaine du Palmier (place du Châtelet, augmentée de sphinx Second Empire), la fontaine du Fellah (rue de Sèvres, à l’entrée du métro Vaneau, inspirée d’Antinoüs et surmontée de l’aigle impériale), ou encore celle de Mars et Hygie, rue Saint-Dominique. La fontaine de l’Éléphant de la Bastille (en plâtre badigeonné pour donner l’illusion du bronze, popularisée par Les Misérables de Victor Hugo) n’a jamais été achevée ; ses fondations se trouvent sous l’actuelle colonne de Juillet.

3.4 Autres réalisations utilitaires
L’action napoléonienne couvre également de nombreux domaines pratiques :
- La numérotation des maisons (décret de 1805) : les numéros pairs d’un côté, impairs de l’autre, avec un sens lié à l’orientation par rapport à la Seine ; le système perdure aujourd’hui.
- Les ponts d’Iéna, d’Austerlitz et des Arts sont engagés sous l’Empire.
- Le canal Saint-Martin et le canal Saint-Denis sont initiés, même si leur achèvement revient à la Restauration.
- La création et l’aménagement du Père-Lachaise (par l’architecte Brongniart), des abattoirs, des marchés couverts, l’aménagement des catacombes et des quais.
- Les trottoirs, peu développés avant le Consulat, sont systématisés.
4. Les grands projets non achevés
Napoléon voyait souvent plus grand que ses moyens ne le permettaient. Plusieurs projets ambitieux ne virent jamais le jour ou furent achevés après lui :
4.1 Le palais du roi de Rome (colline de Chaillot)
Projet grandiose pour le fils né en 1811, ce palais devait dominer Paris depuis la colline en face de l’École militaire, avec des terrasses à nymphées descendant vers la Seine et des jardins s’étendant jusqu’au bois de Boulogne. Les fondations ont été préparées, les terrains achetés (près de 2 millions de francs). Le projet prévoyait également une vaste cité administrative sur le Champ-de-Mars en vis-à-vis. Ces fondations formeront la base du palais de Chaillot construit dans les années 1930.

4.2 Le temple de Janus à Montmartre, la rue impériale, la trirème de la Concorde
La colline de Montmartre devait être « couronnée » d’un temple de Janus. Une grande rue impériale devait partir de la colonnade du Louvre jusqu’à la place de la Nation (au prix de la destruction de Saint-Germain-l’Auxerrois, église jugée « gothique » et donc sans valeur artistique). Une trirème antique était envisagée sur la place de la Concorde. Ces projets témoignent de l’immensité des ambitions napoléoniennes, bridées à terme par les contraintes budgétaires et l’effondrement militaire de 1812-1815.
5. Bilan et héritage : un fondateur méconnu
En quinze ans de règne effectif, Napoléon laisse à Paris un héritage considérable : deux arcs de triomphe, la colonne Vendôme, l’église de la Madeleine, la façade du palais Bourbon, l’aile Rivoli du Louvre, l’achèvement de la Cour carrée, trois ponts majeurs, quinze fontaines, le canal de l’Ourcq, la rue de Rivoli et son réseau, le cimetière du Père-Lachaise, les catacombes réaménagées, les abattoirs, les marchés, les quais et les trottoirs.
Son rôle de précurseur est essentiel : sans Napoléon Ier, les travaux haussmanniens de Napoléon III n’auraient pas eu les mêmes fondements. Le Second Empire prolonge et amplifie ce que le premier a esquissé. La conférencière conclut par une provocation salutaire : « Quel régime en France, en quinze ans, peut-il se vanter d’un tel bilan ? »
L’influence napoléonienne dépasse Paris : l’arc de triomphe de Milan, le pont de Pierre à Bordeaux, les villes en damier de Pontivy (Napoléonville) et de La Roche-sur-Yon (Napoléon-Vendée), les travaux à Lyon, Bruxelles, les routes, tunnels et usines à travers l’Empire, les restaurations de Versailles, Fontainebleau, Compiègne et Rambouillet : l’action urbanistique de Napoléon couvre tout un continent.
Pour aller plus loin
Une promenade dans le Paris napoléonien est proposée le 6 novembre (départ pont des Arts). La conférencière, Natalia Griffon de Pleineville, est administratrice du Souvenir napoléonien, ancienne rédactrice en chef de la revue Gloire & Empire et auteure d’une dizaine d’ouvrages sur les campagnes napoléoniennes.
Illustrations
Wikipédia et conférencière
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