Le suaire de Turin

Thèmes : histoire.
Conférence du mardi 26 novembre 1991 par Henri Pénotet

 

Mardi 26 novembre 1991, Henri Pénotet, adhérent du C.D.I., nous a parlé de l’énigme de « Suaire de Turin ».

Il nous a dès le début de sa conférence affirmé sa conviction : il s’agit de l’image du Christ.

A Turin, du 27 août au 8 octobre 1978, a été présentée au public la plus étonnante des reliques chrétiennes, le tissu dans lequel aurait été enveloppé le corps du Christ dans sa tombe : le Saint-Suaire.

Cette pièce de lin d’environ quatre mètres de long et de un mètre de large est rarement exposée au public (elle ne l’avait pas été depuis les années trente) et présente un intérêt exceptionnel, que ce soit du point de vue de la loi ou de l’archéologie.

Elle porte, comme une ombre projetée sur une toile, une double empreinte : les côtés face et dos d’un homme d’un mètre quatre-vingts portant barbe et cheveux longs, disposé dans l’attitude habituelle aux morts.

 

Pour de nombreux fidèles, il s‘agit de l’image du Christ. Pour les sceptiques, certains pensent qu’il s’agit d’un faux fabriqué par un artiste français vers 1350.

Le « problème du Suaire » est multidisciplinaire. Des experts appartenant à des domaines aussi divers que la physique, la chimie, la médecine et la reproduction d’images ont chacun apporté une importante contribution.

 

La crucifixion

C’est un fait bien connu que des milliers de Juifs et de Gentils sont morts par crucifixion avant et après l’époque du Christ. C’était une forme d’exécution pratiquée par des Scythes, les Perses, les Phéniciens, les Carthaginois, et cela bien avant les Romains. On sait qu’Alexandre le Grand a fait crucifier rien moins que deux mille habitants de la cité de Tyr.

A Rome, c’était un supplice réservé à ceux qui n’étaient pas citoyens romains, surtout aux esclaves et aux rebelles. Après la révolte de Spartacus, en 71 av.-J.-C., le consul romain Marcius Licinus Crassus fit crucifier six mille esclaves sur des croix alignées le long de la Via Appia, de Capoue à Rome.

Aussi est-il important d’étudier dans quelle mesure la crucifixion, telle que nous la déduisons du Suaire, est compatible que vous connaissons de la vie quotidienne à l’époque du Nouveau Testament.

Un tronc ou « stipe” demeurait planté dans la terre. Sur ce stipe venait se placer une poutre, le « patibulum » d’environ 40 kg. Le condamné devait porter le patibulum depuis le lieu de sa condamnation jusqu’au lieu du supplice. Le condamné était nu. Avant la crucifixion, le condamné était flagellé avec un « flagrum » dont les morceaux de plomb arrachaient des lambeaux de chair.

Le condamné était cloué sur le patibulum qui était hissé sur le « stipe ». Les pieds étaient alors cloués.

Si !’agonie était trop longue, les jambes du condamné étaient brisées et il mourait par asphyxie. Le coup de lance dans le cœur était le coup de grâce.

En général les cadavres restaient sur la croix et étaient dévorés par des rapaces.

 

Le Suaire

Le morceau de toile de 0,36 m de long et de 1 m de large est en lin.

Des experts du textile disent que le tissage à chevrons est d’une fabrication coûteuse. On découvre ce style dans d’autres tissages du premier siècle, mais il n’était pas courant- En 1976, un savant belge a trouvé des traces de coton parmi les fils de lin, indiquant que le Suaire a été tissé sur un métier servant aussi à du coton. Comme le coton ne pousse pas en Europe, le Suaire a probablement été tissé au Moyen-Orient.

Après la crucifixion de Jésus, les apôtres sont venus sur le tombeau et l’ont trouvé vide. Sur la pierre du tombeau se trouvait le suaire plié.

 

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La trace est perdue jusqu’en 1204. A cette date on retrouve le Suaire lors de la quatrième croisade.

 

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Après maintes péripéties, on retrouve le Suaire en 1357. Il est exposé pour la première fois par Jeanne de Vergy dans l’espoir de sauver sa famille de la misère après la mort de son mari Geoffroy de Charny à la bataille de Poitiers.

En 1453, le Suaire fut légué à Louis de Savoie. Les ducs de Savoie lui firent construire une chapelle à Chambéry. En 1532, un incendie éclata et fit rage autour du reliquaire d’argent où le Suaire était conservé. Le feu fit fondre en partie le métal. Une goutte d’argent en fusion tomba sur la toile pliée et la brûla en la traversant. On transporta le reliquaire embrasé au-dehors et on jeta dessus des seaux d’eau pour éteindre le feu.

En 1578, les ducs de Savoie transportèrent le Suaire dans la nouvelle capitale de Turin.

 

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La dernière phase de l’histoire du Suaire débuta à Turin en 1895, quand un photographe italien nommé Secondo Pia obtint l’autorisation de le photographier lors de ses rares expositions au public. A sa stupéfaction, Pia découvrit que l’image du Suaire était en réalité un négatif.

Contrairement à l’image sur le Suaire, on a donc sur le négatif, l’impression de « voir » l’homme. Autrement dit, tout se passe comme si l’image sur le Suaire avait elle-même les qualités d’un négatif photographique (le Suaire correspond alors au film).

C’est ce qui fait dire dès 1900 aux partisans de l’authenticité du Saint-Suaire qu’il était impossible qu’un artisan ait pu fabriquer en 1350 une pareille image : prendre une image équivalant à un négatif photographique est non seulement difficile mais surtout suppose que l’on ait idée de ce qu’est un négatif photographique.

Les photos de Secondo Pia déclenchèrent une suite d’études scientifiques de plus en plus détaillées, aboutissant à l’enquête par le Projet de Recherches sur le Suaire de Turin en 1978.

Examinons l’image de plus près.

Un des plus curieux aspects de l’image est une longue mèche de cheveux tombant du sommet de la tête aux omoplates, sur l’empreinte dorsale. Cette mèche ressemble fort à une natte défaite. Ian Wilson, l’historien britannique, fut le premier à attirer l’attention sur ce détail. Il l’appelle « l’aspect juif le plus frappant du Suaire ». C’était une mode courante chez les hommes juifs au temps de Jésus, de porter les cheveux rassemblés sur la nuque en forme de natte. C’est un des nombreux détails de l’image qui vont à l’encontre de l’idée traditionnelle que les chrétiens se font de Jésus. Un faussaire n’aurait probablement pas pu savoir que Jésus nattait ses cheveux ainsi et il ne l’aurait certainement pas peint de cette façon au XIVème siècle.

 

Examinons maintenant les blessures une à une, en détail. Les plus spectaculaires sont les marques en forme de minuscules haltères qui recouvrent tout le corps à part la tête, les pieds et les avant-bras. Elles sont nombreuses et varient en intensité, de la contusion légère à la blessure profonde. Elles apparaissent généralement par groupes de trois ou quatre.

La taille et la forme des blessures correspondent aux extrémités du flagrum romain, un fouet à plusieurs lanières lestées de morceaux d’or ou de plomb. C’est précisément le fouet employé contre Jésus, d’après l’Évangile selon Saint-Jean. La flagellation au flagrum était si brutale que la loi romaine l’interdisait pour les citoyens romains. Les marques de flagellation révèlent des détails importants. Les gros plans montrent des écorchures et des coupures, comme si le fouet était affûté ou avait des bords aigus.

Les marques de flagellation dans la région des épaules ont été étalées et en partie effacées par deux grandes zones d’abrasion. Cela indique qu’un objet lourd, grossièrement équarri a écorché la peau déjà entamée, Cela concorderait avec le fait, connu, que les victimes d’une crucifixion, Jésus parmi elles, étaient forcées de porter la barre horizontale de la croix jusqu’au lieu de supplice. Il n’était pas courant que le même condamné subisse ä la fois la flagellation et la crucifixion, mais c’est ce qui est arrivé à Jésus.

Selon les Écritures, Jésus est mort plus vite que la plupart des victimes de crucifixion. Sa terrible flagellation pourrait l’expliquer. Ce sang qui aurait rempli la cage thoracique à cause des coups de fouet se serait séparé en deux couches, les cellules sanguines plus lourdes en bas et le sérum léger au-dessus. Si le thorax était percé, le liquide se serait écoulé sous deux formes, d’abord le sang puis le sérum plus léger. L’Image du Suaire montre que l’homme a été blessé au côté et qu’un liquide en a coulé, surtout sur l’image dorsale, séparé en ces deux composants. Est-ce le flot de sang et d’eau que rapporte Saint-Jean ? La blessure du flanc est de forme ovale et mesure environ 4,5 cm sur 1,5 ; elle se trouve sur le côté droit du corps, entre la cinquième et la sixième côte. La forme correspond exactement à celle d’une autre arme romaine, la lance.

Plus bas sur l’image, les genoux montrent des coupures et des ecchymoses, dont une particulièrement importante au genou gauche, une indication que l’homme est tombé. Selon la tradition, Jésus est tombé en montant au Golgotha et c’est pourquoi Simon de Cyrène porta la croix.

Trois seulement des blessures de la crucifixion elle-même sont nettement visibles sur le Suaire, le poignet gauche percé sur l’image frontale et les deux pieds percés sur la dorsale. (Le poignet droit est recouvert par la main gauche, mais l’épanchement de sang est visible malgré tout). Les pieds se chevauchaient et un seul clou fut planté dans les deux à la fois. Cela fait reposer le poids en un seul point, en permettant quand même aux jambes de soutenir le corps. Les mains étaient clouées à la traverse de façon à permettre au corps deux positions sur la croix. Dans la première le poids repose sur les bras et le corps s’affaisse ; les muscles du thorax compriment les poumons, rendant la respiration difficile. L’homme du Suaire avait un épanchement sanguin dans la cavité pleurale, rendant la respiration encore plus pénible. Dans la seconde position, les jambes soulèvent le corps afin de soulager la pression sur les poumons et de permettre de respirer.

L’image montre le sang coulant du poignet dans deux directions, correspondant aux deux positions sur la croix. Le poignet est le seul endroit, dans la région de la main, capable de souvenir le poids du corps et ses déplacements. La tradition chrétienne veut que Jésus ait eu les mains percées au creux de la paume et presque à l’unanimité les artistes le représentent ainsi. Mais anatomiquement, ce que ne pouvaient savoir les artistes médiévaux, les mains se seraient déchirées et le corps serait tombé de la croix.

Un clou ne peut être enfoncé dans le poignet sans briser les os qu’en un seul point minuscule entre trois os, appelé « l’espace de Destot ». Cette ouverture n’a été décrite par les anatomistes qu’au XIXème siècle, mais elle semble avoir été connue des bourreaux des temps anciens. Le clou planté dans cette ouverture l’élargit et passe sans rien briser. Entouré d’os, il peut soutenir le poids du corps sur la croix.

 

Ce mème clou, dans l’espace de Destot, tranche ou endommage le nerf médian permettant la flexion du pouce, ce qui ramène le pouce tout contre la main. Les pouces ne sont pas visibles sur l’image du Suaire. Des recherches sur les photographies analysées sur ordinateur indiquent que les pouces sont présents sur l’image mais serrés contre la main. Quel faussaire aurait pu connaître l’espace de Destot, à moins d’être un bourreau du 1er siècle ou un anatomiste du XIXème ? Comment aurait-il su qu’un clou planté là trancherait le nerf médian et rabattrait le pouce contre la main ? Beaucoup d’anatomistes qui ont étudié le Suaire considèrent ce détail comme une preuve concluante de son authenticité.

L’image révèle encore beaucoup de choses sur la mort de l’homme. Tout le monde est d’accord sur la crucifixion, qui était essentiellement une forme lente d’asphyxie : l’agonie de la victime était rendue publique pour servir de dissuasion et fournir un spectacle des plus macabres. Comme les condamnés pouvaient survivre assez longtemps s’ils étaient en bonne condition physique, les bourreaux provoquaient la mort d’une manière particulièrement brutale. Quand le signal était donné, ils administraient le « crucifragium », un coup asséné avec un lourd maillet destiné à briser les jambes. La victime n’avait donc plus la possibilité de raidir les genoux pour soutenir son corps ; l’asphyxie survenait en quelques minutes. L’homme du Suaire, comme Jésus, n’a pas eu les jambes brisées. C’était inutile, il était déjà mort. Son abdomen enflé en est une nette indication. La plupart des peintures ou sculptures de la crucifixion montrent Jésus avec un ventre creusé. Les artistes ne savaient pas que l’abdomen d’un crucifié enflait.

Les parties « ensanglantées » du Suaire ont attiré une attention considérable depuis que les premières photos en couleur ont été publiées. Il apparaissait que le sang s’était écoulé des pieds, des poignets et du côté de l’homme. Les trainées brun-rougeâtre semblaient anatomiquement correctes, ce que l’on attendrait d’un homme perdant son sang après avoir eu le flanc percé et des clous plantés dans les poignets et les pieds. Les bords de ces traînées étaient bien définis. Et si le Suaire recouvrait réellement un vrai cadavre, on peut se demander comment il a pu être ôté sans étaler et arracher les bords du sang coagulé.

En arrivant à Turin en 1978, les savants n’étaient pas sûrs que les taches soient bien des taches de sang. La commission italienne de 1973 avait prélevé de petits brins de fils des régions ensanglantées et procédé à une analyse pour détecter la présence d’hémoglobine, la protéine contenant du fer qui donne au sang sa couleur rouge. Ces analyses furent négatives mais les Italiens jugèrent que les résultats n’étaient pas concluants. Bien des choses auraient pu se passer en deux mille ans pour décomposer la structure du sang ; si les trainées étaient du sang, l’hémoglobine pouvait y figurer en si petite quantité qu’elle échappait à l’analyse. De plus, l’incendie de 1532 avait certainement pu détériorer l’hémoglobine qui s’altère à la chaleur.

L’équipe de 1978 espérait régler une fois pour toutes la question du sang en examinant les parties cachées au moyen de toute une batterie d’instruments optiques et d’expériences à travers le spectre électromagnétique. Les savants confirmèrent la présence du sang sur le Suaire.

La question de loin la plus intéressante et la plus complexe était le problème de la formation de l’image. Comment s’était-elle imprimée sur l’étoffe ? Qu’est-ce qui avait pu créer une image aux propriétés aussi insolite ? On a cru pendant des siècles – du moins certains l’ont cru – que l’image d’un mort sur le Suaire de Turin avait été peinte par quelque habile artiste du XVIIIème siècle. L’hypothèse de la peinture fut écartée par toute une série d’examens microscopiques et optiques.

Les conclusions du Projet de Recherches sur le Suaire de Turin, au sujet du procédé qui a formé l’image, sont plutôt hésitantes. La conclusion la plus catégorique est négative : l’image ne résulte pas de l’application d’un pigment. Les analyses n’ont révélé aucune substance étrangère pouvant l’expliquer.

Du côté positif du tissu, l’équipe a donné de l’image une description chimique excluant le pigment, la teinture, des colorants, la poudre ou !’encre. L’image est formée par des fibres de cellulose jaunies, jaunissement causé par quelque processus de déshydratation.

Les savants n’ont pu se mettre d’accord sur la raison de cette déshydratation. Les deux hypothèses les plus sérieusement envisagées furent le roussi et une réaction chimique d’une substance sensibilisatrice appliquée à l’étoffe par contact direct. Toutes deux furent soigneusement étudiées.

L’homme du Suaire semble avoir été enseveli avec des pièces de monnaie sur les yeux, coutume juive du 1er siècle. François L. Filas, de l’Université de Loyola de Chicago, croit pouvoir dater le Suaire en comparant une pièce antique avec la forme et le détail de ces objets. Cette pièce est un lepton, frappé par Ponce Pilate en Palestine en 31 ou 32 de notre ère. Si les objets sur les yeux de l’homme sont des leptons, cela date non seulement le Suaire au 1er siècle, mais suggère aussi que le processus lui a formé l’image agissait aussi sur les objets inanimés.

 

On doit conclure que les travaux des savants rendent le faux virtuellement impossible. En écartant la peinture, l’équipe a dépouillé le faussaire hypothétique des outils qu’il aurait eus sous la main au XIVème siècle, pigments, teintures, poudres et encres. L’hypothèse de l’image latente l’obligerait à travailler avec des huiles ou des produits chimiques presque invisibles, sans parler de tous les autres problèmes. Il n’est pas davantage techniquement croyable qu’un faussaire ait pu rouvrir la toile.

L’équipe du Projet de Recherches a évité la question de l’identité de l’homme du Suaire. Elle n’est même pas évoquée dans son rapport. Les données historiques n’étaient considérées que lorsqu’elles touchaient à des questions techniques, comme l’incendie de 1532. On n’a pas tenu compte non plus des arguments archéologiques ou évangéliques. C’est assez compréhensible puisque la physique, la chimie et la médecine ne sont pas faites pour s’occuper de ces questions.

Monsieur Pénotet a terminé la conférence par quelques vues de Jérusalem.

 

 

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