Thèmes : art, histoire, peinture.
Conférence du mardi 16 avril 1996 par Nicole Bianchina
Dans notre fascicule précédent, nous avons parlé de la vie de Vermeer à l’occasion de la visite d’une vingtaine d’adhérents du C.D.I. à la prestigieuse exposition de La Haye.
Aujourd’hui, Nicole Bianchina est venue nous parler de l’œuvre et des techniques picturales de cet artiste. Nous ne nous attarderons que sur quelques-uns des vingt-trois tableaux exposés au Mauritshuis.
En 1654, Vermeer ne peint pas encore l’intimité bourgeoise mais, adepte du grand genre, il trouve, dans les récits héroïques ou édifiants qu’offrent la Bible et la fable antique, le sujet de tableaux à multiples personnages.
Exécuté vers 1655, le Christ chez Marthe et Marie est une peinture savante et d’une rhétorique un peu voyante. Vermeer n’a pas encore fait taire cette ostentation qui le sépare de la vraie maîtrise. L’auteur utilise encore une touche plutôt baroque, exaltée toutefois par une sensibilité chromatique particulière qui tend à résoudre les contrastes du clair-obscur à travers les couleurs de la lumière. L’artiste associe le rouge et le vert dans la figure de Marie, le violet et le vert dans celle du Christ, les tons chauds du corsage et les blancs de la chemise et de la nappe dans celle de Marthe.
La liseuse à la fenêtre est l’une des premières œuvres de Vermeer dans laquelle apparaît déjà la technique « granulaire » dont il se sert pour rendre la lumière : une myriade de touches détachées, de très petites dimensions, pointillistes avant la lettre. Dans le rendu de la lumière et de l’espace, Vermeer reprend un motif cher à la peinture hollandaise, celui du reflet du personnage dans un miroir ou dans la vitre d’une fenêtre. Ce motif permet de tourner autour du personnage et de l’observer d’au moins deux points de vue différents et donc de lui donner du volume tout en conférant de la profondeur à l’espace qui le contient.
Dans la plupart de ses compositions, Vermeer dispose soigneusement ses éléments de décor et ses premiers plans pour accentuer l’effet de profondeur. La lumière éclaire l’arrière-plan, provenant souvent d’une fenêtre située à gauche des personnages. Ces derniers sont saisis dans une attitude ou dans un geste naturel et baignent dans une sorte de poussière dorée.
Dans Le soldat et la jeune fille souriant l’effet de la lumière qui inonde la pièce en provenance de la fenêtre est l’un des plus limpides et des plus extraordinairement lumineux de Vermeer. La jeune fille souriante porte le même habit que la protagoniste de La liseuse à la fenêtre. On y retrouve aussi la même fenêtre et la même chaise.
La Ruelle représente très probablement la maison de Vermeer. Cette composition au réalisme absolu prend la valeur d’un tableau abstrait. La précision de la perspective et des détails laisse supposer que l’artiste a utilisé une chambre optique, instrument qui permet de reproduire avec exactitude la perspective et les moindres détails. Vermeer montre encore une fois qu’il est moins intéressé par la description du réel que par la façon de le rendre dans son essence picturale.
Proust était fasciné par Vermeer et spécialement par La vue de Delft dont il dira que « c’est le plus beau tableau du monde ». On est frappé dans cette œuvre, non pas par la caractérisation de l’architecture et du décor, mais par le spectacle de l’ensemble dans l’atmosphère sereine où baigne le tableau qui évoque l’accalmie après l’orage (si bien qu’on a pu dire qu’il s’agissait du premier tableau impressionniste) et par les inventions picturales raffinées qui ont fait le bonheur de Proust.
Devant le réalisme extraordinaire de La laitière, André Malraux s’exclamera en 1951 : « Le monde est devenu peinture ». Pour structurer son image, Vermeer utilise son association favorite de tons jaunes, bleus et verts, enrichis et mis en valeur par le rouge orangé des objets en terre ainsi que par le blanc de la coiffe. Dans cette œuvre, tout prend une consistance lumineuse spéciale qui n’a rien de réaliste, mais qui est plus « vraie » que la réalité.
Encore une fenêtre, à peine entrouverte cette fois, d’où filtre la lumière, encore une figure féminine qui se détache sur l’arrière-plan, baignée dans la poussière d’or de la lumière, dans La femme à l’aiguière. Avec son étonnante technique, Vermeer réussit comme toujours à rendre presque palpable la coulée lumineuse qui frappe la femme et caresse les différents objets.
Ce sont justement ces atmosphères suspendues qui différencient nettement les tableaux de Vermeer du goût plutôt narratif et moralisant des peintures de genre hollandaises du XVIIème siècle. L’art de Vermeer est influencé par celui de Rembrandt. C’est une peinture de lumière et d’atmosphère, nourrie par la prédilection de l’artiste pour l’association des couleurs chaudes et des couleurs froides et par son approche quasi géométrique de la réalité.
La jeune fille à la perle est l’un des tableaux les plus extraordinaires et les plus emblématiques de la production de Vermeer, l’unique qui présente une figure sur un arrière-plan indistinct plongé dans l’ombre, peinte à une distance assez rapprochée pour ne pas nécessiter de décor. C’est cette lumière, ce rendu des volumes caressés par ces couleurs de « perles moulues » qui différencie totalement ce tableau de Vermeer des portraits de Rembrandt ou de La Joconde de Léonard de Vinci à laquelle on le compare souvent.
Vermeer poursuit sa série de figures féminines généralement éclairées par une source de lumière latérale, presque toujours interne au tableau. Mais dans La dentellière la source de lumière est invisible et le tableau se caractérise par une extrême synthèse des moyens d’expression. Les éléments du décor sont réduits et l’artiste se concentre sur le personnage. Vermeer crée l’effet de lumière grâce à sa technique qui consiste à appliquer une série de toutes petites touches de couleur pure et lumineuse. C’est la même technique qu’appliqueront les peintres impressionnistes. Ce n’est pas un hasard si Renoir est fasciné par ce tableau. Il n’est pas surprenant non plus que Van Gogh fasse partie des grands admirateurs de Vermeer et qu’il lui emprunte son association caractéristique du jaune et du bleu.
Pourquoi les « acteurs », les protagonistes des tableaux de Vermeer, sont-ils souvent représentés en train de jouer de la guitare, de la mandoline ou de l’épinette ? Vermeer est un peintre de la vie silencieuse et un créateur d’intérieurs où le temps semble s’être arrêté dans un silence absorbé et mystérieux. Les personnages en train de jouer d’un instrument ne peuvent qu’accentuer cette impression de silence et de mystère, telle qu’elle se dégage dans La dame assise à l’épinette.
Nous laisserons à Marcel Proust la conclusion de ce rapide et bien incomplet survol de l’œuvre de Vermeer :
« Vous m’avez dit que vous avez vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, quelque génie avec lequel ils soient créés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme, à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit ».
Cette citation de Marcel Proust apparaît dans le roman « La prisonnière », faisant partie de « A la recherche du temps perdu » où l’auteur parle de « la beauté presque insupportable » de La vue de Delft puisque l’un des personnages de « La prisonnière », Bergotte, mourra en la contemplant, les yeux fixés sur « un tout petit pan de mur jaune ».
Les toiles de Vermeer, présentées sur grand écran et commentées par Madame Bianchina, apparurent, aussi bien à ceux qui ont participé au voyage de La Haye qu’aux auditeurs de la conférence, dans toute leur splendeur et leur éloquence.
Ces portraits, comme les paysages et les scènes de rue, expliqués et commentés par la conférencière, ont encore gagné en émotion et nous avons été initiés aux mystères de la technique du peintre et de la composition de ses tableaux, et un peu aussi à son itinéraire artistique et personnel.
Nous recevrons à nouveau Madame Bianchina au cours du dernier trimestre. Elle nous parlera de Camille Corot et nous sommes sûrs, après sa conférence, que nous regarderons les « Etangs de Ville-d’Avray » d’un œil nouveau, aussi bien sur le plan culturel que sur le plan purement esthétique.
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