STRADIVARIUS ET SES FAUSSAIRES

Thèmes: Art, Musique                                                                                               Conférence du dimanche 18 mars 1990

STRADIVARIUS ET SES FAUSSAIRES

Par Etienne VateIot

C’est au cours d’une séance spéciale du C.D.I. à 17 heures que nous avons eu le privilège de recevoir Etienne Vatelot, le plus grand luthier du monde.

Qui n’a rêvé un jour de trouver dans le grenier de famille une vieille boîte de violon et en l’ouvrant de découvrir l’instrument du grand-père dans lequel on peut lire à l’aide d’une petite lumière « Antonius Stradivarius cremonincis faciebat 1714 » ? C’est une émotion, un peu d’espoir assez vite déçu et pourquoi ? Est-ce une fausse étiquette ? Est-ce une copie ? Est-ce simplement un faussaire ? Eh bien nous allons essayer de trouver ensemble la vérité sur ces fameuses étiquettes de Stradivarius.

Il faut d’abord revenir en arrière de quelques « années ». Le violon est né vers 1480. A ce moment-là, il n’avait pas la renommée qu’il a de nos jours. Il était joué par des mendiants qui n’avaient pas le droit de se promener avec cet instrument « bâtard » interdit dans toutes les réunions publiques.

Le violon a eu beaucoup de mal à s’imposer ; la famille des violes était très réputée. Il a fallu plus d’un siècle pour que les luthiers de l’époque s’intéressent particulièrement à lui ; et ce fut en Italie à Brescia et non loin de là à Crémone. Mais c ‘est réellement au 17ème siècle qu’est né le grand violon d’aujourd’hui.

A cette époque deux familles très importantes de luthiers vivaient à Crémone : La famille des Guarneri et celle des Amati.

Là vivait également la famille Stradivarius. A l’âge de 12 ans, le jeune Antonio Stradivarius se présente dans l’atelier de Nicolo Amati, le plus célèbre atelier de l’époque. Le maître Nicolo Amati garde toujours ses apprentis pendant quelques mois à garnir les étuis de violon. On met de la feutrine ou du velours, mais on ne touche pas un outil. Le petit Antonio est assez fâché de cette situation. Il demande sans arrêt aux luthiers qui se trouvent dans l’atelier, des conseils, à tel point qu’on le laisse fabriquer son premier violon. Il prend ses planches d’érable et de sapin.

Le bois

Le bois de lutherie n’a pas varié depuis trois siècles. Les érables viennent d’Europe centrale (Tchécoslovaquie, Hongrie …), les sapins du Tyrol, de la Suisse, un peu de France, car il faut certaines conditions pour avoir du sapin dit de sonorité. Cela n’est pas évident. « Nous faisons confiance aux coupeurs de bois qui à la vue, et au toucher de l’écorce peuvent dire si c’est un arbre qu’il faut abattre ou non ». L’épicéa pour qu’il soit bon, doit pousser entre 1200 et 1500 mètres, de préférence orienté à l’ouest, à l’abri du vent, et doit être coupé un jour à la basse lune. Moyennant quoi, on risque d’avoir un bon bois de sonorité, à condition de le laisser sécher une bonne dizaine d’années.

Ce bois qui a séché pendant des années est alors utilisé. L’érable sert pour le fond, les éclisses et la tête, l’épicéa pour la table d’harmonie. En effet pour qu’il y ait un sain équilibre, et une résistance à la pression des cordes, il faut un matériel dur sur le dos et vibrant sur la table. C’est le bois le plus léger qui forme la table d’harmonie.

La fabrication

On donne donc au jeune Antonio un moule dessiné par son maître. On a posé les coins et les deux tasseaux. Il commence alors par plier les éclisses. « Quand j’étais apprenti, on pliait encore les éclisses au fer chaud. Si le fer est trop chaud, ça brûle, trop froid, ça casse. » Maintenant le procédé est différent. C’est le seul progrès réalisé depuis trois cents ans.

Le luthier dessine ensuite le violon avec un canif à lame très coupante. A la façon dont il coupe le bois, on peut dire si le luthier a une bonne ou une mauvaise main. Le violon est bombé. Pour obtenir cela, il utilise un rabot de toute petite taille. Tout le secret réside dans la régularité. Le dessin des ouïes est fait avec un canif plus petit. Il y a eu environ dix mille luthiers et il y a eu environ dix mille formes de « I » différents. Pour un instrument qui mesure entre 350 et 360 millimètres, chaque luthier trouve une forme à lui : la forme de la voûte, la forme des ouïes, le filetage … Une fois la voûte rabotée, elle est ratissée et polie. L’intérieur est creusé à la gouge et au rabot, pour faire la mise d’épaisseur. C’est très important car cela assure la sonorité. « Il y a beaucoup d’empirisme dans notre métier ». Le luthier fabrique ensuite la volute. Lorsque tout l’intérieur est terminé, on colle une étiquette avant que le violon ne soit tablé, mais si on le veut on peut la glisser par le « I ». Lorsque l’intérieur est terminé, la barre d’harmonie posée (barre qui soutient le violon du côté des graves), on ferme la caisse du violon avec des petites vis et on achève la volute.

Mais le violon n’est pas encore terminé.

A cette époque ce n’est pas le jeune Antonio qui vernit l’instrument, mais le chef d’atelier ou le père Amati lui-même car il y a une façon bien spéciale de faire le et de le poser. Il est posé au pinceau sur 6 ou 7 couches. Cette pose peut durer un an. Si on met un vernis très sec qui sèche rapidement, on bloque les vibrations de l’instrument et au lieu de l’améliorer, on amenuise sa sonorité. Il faut donc trouver un vernis suffisamment fluide mais pas trop, sinon il passe à travers les pores du bois et avachit la sonorité.

Le vernis sert de protecteur et doit apporter à l’instrument une sonorité nouvelle. En Italie et en particulier à Crémone, il règne un climat idéal, une hygrométrie parfaite. Il fait chaud mais pas un chaud sec car l’ennemi du violon est la sécheresse, plus encore que l’humidité. Qu’est ce qui faisait la beauté du de Crémone ? La composition était faite par « l’apothicaire du coin ». C’était lui qui faisait la sauce et qui la vendait aux différents luthiers qui rajoutaient leur propre colorant.

Une fois qu’il est sec, et qu’il a été monté avec son âme (petit bout de bois placé entre la table et le fond), il faut le régler en fonction du violoniste qui jouera. La subtilité est la place de l’âme qui bouge avec l’hygrométrie, avec les chocs… Ainsi le luthier est obligé de vérifier l’âme continuellement ainsi que le chevalet sur lequel vont se poser les cordes.

En 1666, le Maître Nicolo Amati dit à Stradivarius de signer son premier violon. Qu’est-ce que cela représente pour un jeune apprenti de signer son premier violon ? C’est un moment d’émotion extrême ; on crée sa propre petite étiquette que l’on pose à l’intérieur du violon avec sa signature et non pas celle de son patron.

« II y a 15 jours, un jeune garçon se présente à moi et me montre un instrument. Je lui dis que cet instrument a été fait dans l’atelier d’Amédée Dieudonné à Mirecourt qui était mon maître. Je prends le violon dans les mains et lui dis que c’était mon premier violon. Il se mit à rire car il le savait. A l’intérieur était inscrit : « premier violon fait dans l’atelier d’Amédée Dieudonné : 1946″. A l’époque je n’avais pas osé inscrire mon nom. Je fus très ému et lui demandais combien il en voulait… Il eut la gentillesse de me le donner. »

 

LES PRINCIPALES PIECES DU VIOLON

Stradivarius célèbre

A partir de 1666, sa renommée devient très grande et au bout de quelques années, on commence à murmurer en Italie et à l’extérieur des frontières, le nom de Stradivarius.

En 1667, il épouse Francesca Ferabocha une jolie Crémonaise dont il a 5 enfants. En 1679, il achète sa maison à Crémone. Il reçoit une commande de Jacques Stuart, Duc d’York. On vient du monde entier pour lui commander des violons. Sa renommée est maintenant internationale… Comment Stradivarius arrive-t-il à supplanter son maître ? Stradivarius a vu en 1680 le violon d’aujourd’hui. Avec deux siècles d’avance, il a conçu le violon qui sera joué avec un orchestre dans une grande salle, et qui sera l’instrument de soliste.

Tout au long de sa vie on suit les différents modèles qu’il a créés. Il ne se contente pas de faire un modèle ; chaque fois, il change la forme pour essayer d’améliorer la sonorité. Si l’on examine la vie de Stradivarius, on peut se rendre compte à trois ou quatre ans près de la date de fabrication de l’instrument. La période « amatisée », la période « longuet », le début de la période d’or et ensuite la fin de Stradivarius.

En 1684 Amati meurt et en 1698 la femme d’Antonio meurt. Il se remarie avec Antonia Zambelli qui lui donne six enfants.

Les guerres se succèdent à ce moment-là.

Les violons de l’époque

Monsieur Vatelot nous montre une série de diapositives.

  • Les violons de Nicola Amati : ce sont des instruments qui datent d’environ 1670. Les « C » sont très échancrés, les coins très effilés, les « f » très arrondis, très élégants, le vernis très ambré. Le fond est en érable extrêmement serré.
  • Les Stradivarius : les « f » et les « C » sont plus droits, les voûtes plus plates, le vernis plus coloré, le coin plus court. La transparence du vernis dans les rouges roux est le vernis original de 1680.

Les violons de Stradivarius

II a fabriqué plus de 1000 instruments. Il en reste aujourd’hui 450 dont la valeur varie suivant l’état de conservation.

II y a eu très peu de copistes car pour réaliser un violon de Stradivarius, il faut être un très grand luthier, ensuite il faut trouver les bois, maquiller l’ancienneté, trouver la transparence du vernis. Les Stradivarius ont en général des « papiers ». Même si l’on a perdu des certificats, il y a le tour de main, le coup de canif qui est toujours le même et que l’on ne peut pas modifier.

Stradivarius, malgré sa perfection a toujours fait le « f » de droite très légèrement plus haut que celui de gauche. Les copistes eux aussi ont un tour de main.

Comment se fait-il qu’il y ait tant d’étiquettes Stradivarius dans le monde ? II y en a quelques centaines de mille car tous les violons faits en Allemagne ou en France à la fin du 19ème siècle portaient des étiquettes de Stradivarius, de Guarnerius, ou d’Amati. C’était le nom des modèles.

Si l’on découvre dans son grenier un violon portant l’étiquette :  » Antonius Stradivarius Cremonincis faciebat 1721″, il ne faut pas se faire d’illusion, car cette étiquette a été imprimée en dizaine de milliers d’exemplaires.

Monsieur Vatelot nous raconte des anecdotes sur des personnes venues le voir pour faire expertiser leur violon.

Dans l’expertise, il y a une recherche approfondie. L’aspect général de l’instrument doit indiquer à peu près la date à laquelle il a été fabriqué. La vieillesse du bois, la consistance du vernis, indiquent s’il vient d’Allemagne, d’Italie ou de France, la forme des ouïes ou de la volute, s’il vient d’une école parisienne, lyonnaise ou florentine…

« Des indications qui sont extrêmement précieuses car nous utilisons les connaissances transmises par les précédents experts, les livres édités au 18ème siècle ».

« Les contrôles à la lampe de quartz permettent de voir comment a réagi le vernis ».

« Le plus difficile ce n’est pas de déterminer si c’est un Stradivarius ou non mais plutôt de savoir qui a fait le violon parmi les auteurs connus. C’est à ce niveau là que se trouvent les trafiquants et les voleurs ».

Beaucoup de Stradivarius ont disparu pendant la révolution Russe.

Un instrumentiste n’a pas d’instrument dit de secours. Son instrument de secours sert s’il arrive quelque chose à son violon pendant le concert. Sinon le musicien joue toujours avec le même instrument. Il est marié avec son violon.

Stradivarius a été tellement honoré que l’on se rend compte à quel point il a été grand luthier. Il n’a jamais pu fournir tous les instruments qu’on lui a commandés. Il a réalisé des instruments incrustés notamment pour la cour d’Espagne (quatuor de Philippe V d’Espagne).

.. J’ai actuellement ces instruments dans mon atelier, en restauration. La restauration de ces instruments est une joie… ; ». E. Vatelot explique les difficultés qu’il a eues pour faire passer ces instruments à la douane.

En 1738, Stradivarius meurt dans son atelier. On raconte que le père qui lui administra les derniers sacrements lui demanda le secret de sa réussite. Il lui répondit « l’amour de mon métier ». « C’est peut-être vrai, mais je pense que cela est insuffisant pour réaliser une carrière comme la sienne ».

Après la mort de Stradivarius, ce fut la décadence de l’école de Crémone, et la montée de l’école française ; mais Stradivarius aura marqué par sa présence, la vie même du violon. On aura écrit de plus en plus pour l’instrument.

E. Vatelot nous montre quelques diapositives de violons anciens restaurés dans son atelier. Il termine son exposé en nous donnant quelques indications fonda mentales pour reconnaître un Stradivarius.

– Etiquette où est marqué Antonius Stradivarius cremonancis faciebat 1714. Ce n’est pas une étiquette originale car le 7 est imprimé alors qu’il ne devrait pas l’être.

– Etiquette où est marqué : Antonius… 1714 où le 1 a un point et le 4 est écrit à l’ancienne. « Là vous courrez me voir !  »

« Mais en général ne vous fiez pas aux étiquettes. Un instrument doit toujours être présenté avec un certificat d’authenticité ».

Merci Monsieur Vatelot pour cette passionnante conférence.

 

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