Thèmes: Art, Histoire, Société
Résumé synthétique de la conférence-spectacle
Présentée par Pierrette Dupoyet le 24 mars 2026 au CDI — Garches
Ce document restitue l’essentiel de la conférence-spectacle donnée par la comédienne Pierrette Dupoyet autour de Rose Valland (1898-1980), conservatrice du musée du Jeu de Paume à Paris pendant l’Occupation, dont l’action clandestine a permis la récupération de plus de 6 000 œuvres d’art spoliées par les nazis.
La conférence-spectacle s’inscrit dans le cycle régulier organisé par le CDI de Garches, animé par le président. Pierrette Dupoyet, comédienne, metteure en scène et auteure, pratique depuis plus de 43 ans un format original : la « conférence théâtralisée », mêlant jeu scénique, décor épuré et illustrations sonores. Elle a déjà présenté dans ce cadre des spectacles sur Louis Braille, Jacqueline Auriol et l’humanisme chez Victor Hugo.
La conférence de ce jour est une conférence théâtralisée, Pierrette DUPOYET donnant en direct un extrait de son spectacle, Les caisses de la Honte ou Rose VALLAND, héroïne de l’ombre joué à Avignon et dans de nombreux théâtres.
Pour cette nouvelle édition, elle choisit de donner vie à Rose Valland — figure longtemps méconnue de la résistance culturelle française — en l’incarnant sur scène avec l’appui technique de Jacques à la régie son.
Le président rappelle en introduction que Rose Valland avait été évoquée lors d’une précédente conférence sur la spoliation avec Emmanuel Favier, et souligne le contraste entre son rôle historique considérable et la discrétion persistante qui a longtemps entouré sa mémoire. Il insiste sur l’autodafé d’œuvres d’art qualifiées de « dégénérées » (entartete Kunst) dans la cour du Jeu de Paume, qui constitue l’un des moments les plus bouleversants du spectacle.
Rose Valland naît en 1898 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, village proche de Grenoble, dans une famille modeste : père maréchal-ferrant, mère au foyer. Dès l’école primaire, elle se distingue par un talent exceptionnel pour le dessin. Contre les réticences de sa mère — qui souhaitait en faire une institutrice —, la directrice de l’école normale la convainc de s’inscrire aux Beaux-Arts de Lyon, grâce à une bourse rare à l’époque.
Elle y réalise un parcours remarquable, découvrant toutes les techniques picturales, avant d’être orientée vers les Beaux-Arts de Paris. Arrivée dans la capitale, elle est immédiatement fascinée par le Louvre et ses musées voisins (Tuileries, Jeu de Paume, Orangerie). Elle passe un concours d’enseignement — reçue 6e sur 300 candidats — mais sa passion la pousse à offrir bénévolement ses services au musée du Jeu de Paume, à la demande de Jacques Jaujard, alors sous-directeur des musées nationaux.
Après le décès de ses parents, elle hérite d’un petit pécule qui lui permet d’acquérir un appartement rue de Navarre (5e arrondissement de Paris), qu’elle partagera en toute discrétion avec son amie Joyce Heer, traductrice employée à l’ambassade américaine.
Rose Valland cultive une discrétion absolue : ni plaque sur sa boîte aux lettres, ni relations mondaines, ni apparitions publiques. Cette personnalité effacée, que ses contemporains liront comme de l’insignifiance, se révélera être sa plus précieuse protection lorsque viendront les heures sombres de l’Occupation.
I La montée du nazisme et la haine de l’art moderne
Pierrette Dupoyet retrace la trajectoire d’Hitler pour éclairer ses motivations : né de père non reconnu, mauvais élève, il tente à deux reprises d’intégrer l’École des Beaux-Arts de Linz et essuie deux refus humiliants. L’expertise portée sur son dossier est lapidaire : « paresseux, inintéressant, pas doué ». Cette blessure narcissique nourrit une rancœur tenace contre les artistes et l’art moderne.
Devenu chancelier en 1933, Hitler organise à Munich l’exposition de l’ « entartete Kunst » (l’art dégénéré) : plus de 700 œuvres arrachées aux musées et galeries, accrochées de façon dégradante pour provoquer le dégoût. Deux millions de visiteurs y sont contraints en quatre mois. S’appuyant sur les écrits du psychiatre Prysor, qui qualifiait les artistes modernes de « détritus de l’humanité », Hitler ordonne parallèlement l’exposition d’une peinture officielle arienne (Wolfgang Wellrich), censée représenter la beauté et la vertu nazies.
La brutalité est immédiate : ateliers saccagés, pinceaux confisqués. Chagall est traîné en brouette dans les rues boueuses de Munich avec son tableau Le Rabbin attaché, les passants sommés de cracher dessus. La plupart des artistes n’ont pas le temps de fuir.
II La mise à l’abri du patrimoine français
Dès la menace perceptible, le ministre Jean Zay et Jacques Jaujard organisent l’évacuation préventive des musées nationaux. Rose Valland participe activement à l’opération dite « des caisses de l’espoir » : des centaines de caisses, codées par pastilles de couleur (rouge pour les pièces les plus précieuses), partent discrètement vers des châteaux de France — Chambord, Chenonceau, Valençay — dont les propriétaires acceptent de les accueillir sans rémunération.
Les défis logistiques sont immenses : La Victoire de Samothrace (2 tonnes), Le Radeau de la Méduse (9 m × 7 m), Le Sacre de Napoléon de David (6 m × 8 m) ne peuvent ni être roulés ni tenir dans des caisses ordinaires. Des camions de la Comédie-Française, habitués aux décors surdimensionnés, sont réquisitionnés. La Joconde elle-même voyage sur un brancard pour éviter les à-coups. Rose Valland cache en outre plus de 500 tableaux dans les sous-sols du Jeu de Paume, dont elle est la seule à détenir la clé.
III L’espionnage clandestin de Rose Valland
Avec l’entrée des troupes allemandes à Paris, le Jeu de Paume devient le lieu de transit central du pillage organisé par Göring — qui ambitionne de garnir son château Karin Hall — et par Hitler lui-même, qui veut créer deux musées à son nom, à Linz et à Berlin. Chaque jour arrivent des Picasso, des Van Gogh, des Renoir, des Degas, des Max Ernst, pillés non seulement dans les galeries, mais aussi dans les appartements vidés de leurs occupants juifs déportés.
Jaujard demande alors à Rose Valland de ne plus quitter le musée et de tout consigner : destinations, numéros de wagons, initiales des familles spoliées (R.O. pour Rothschild, K.A. pour Kahn, V.I. pour Weiler…). Ne parlant pas allemand, elle note phonétiquement les propos des officiers. Le soir, Joyce Heer traduit. Les carnets, glissés sous ses vêtements pour échapper aux fouilles répétées, constituent un document historique de première importance.
« Vous allez noter tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez. — Jacques Jaujard à Rose Valland »
Confrontée à Göring à vingt-et-une reprises, elle joue la concierge ignare. Lorsqu’il lui présente un document en allemand à signer — une clause de silence sous peine d’être fusillée —, elle refuse catégoriquement : « J’appartiens au gouvernement français. Je ne signe pas un document dans une langue que je ne connais pas. » Elle tiendra cette ligne trois fois de suite. Göring finit par lui retirer son laissez-passer ; elle en fabrique un faux, use de la rotation des gardes pour rentrer au musée et reprend son travail.
Un danger intérieur s’y ajoute : le Dr Bruno LOHSE, placé en soutien par Jaujard en raison de ses contacts allemands, se révèle être un collaborateur qui emporte des tableaux sous son manteau. Rose le surprend mais ne peut rien dire sans se trahir.
IV L’autodafé et les « caisses de la honte »
La destruction des œuvres « dégénérées »
Un jour, Rose Valland découvre derrière un rideau tendu dans une salle du Jeu de Paume des dizaines de toiles condamnées : des Picasso (dont La Vie, son chef-d’œuvre de la période bleue, peint au lendemain du suicide d’un ami), des Chagall, des Léger, des Dali, des Max Ernst — certains déjà lacérés ou piétinés. Une pancarte annonce : « Art dégénéré ».
Quelques jours plus tard, elle arrive au musée et sent une odeur de brûlé. Dans la cour, les nazis brûlent plus de 700 tableaux. Elle assiste seule à cet autodafé depuis sa cachette, les officiers ignorant sa présence. Elle sera la seule témoin capable de nommer les œuvres qui ont brûlé. Pierrette Dupoyet, en jouant le spectacle dans un théâtre, retrace ce qu’a vu Rose Valland et le décrit avec une émotion intense.
« Elle rentre, elle dit : ‘Mais si tu avais pu voir ce qu’ils ont fait !’
Le train des 148 caisses de la honte
Face au recul de l’armée allemande, Göring décide d’un dernier grand convoi : 148 caisses chargées des dernières œuvres pillées doivent rejoindre l’Allemagne par le train. Rose transmet en urgence les numéros de wagons et les horaires à Jaujard, qui alerte la Résistance et les cheminots. Plus de 3 000 d’entre eux se mobilisent dans la nuit : rails tordus, poteaux arrachés, fausses indications. Le train est bloqué en gare d’Aulnay-sous-Bois. Les tableaux sont sauvés.
Parmi les caisses ouvertes après la Libération par un jeune délégué du général de Lattre de Tassigny figure la collection d’Alexandre Rosenberg — une coïncidence ironique, ce nom étant aussi celui de l’un des principaux collaborateurs du pillage nazi.
V L’après-guerre : récupération, procès et reconnaissance
La mine de sel d’Altaussee
Après la capitulation allemande du 8 mai 1945, Rose Valland intègre la Commission de récupération des œuvres d’art et part en Allemagne. Ses carnets mentionnent une destination mystérieuse qu’elle a entendue phonétiquement : « Taussi, Taussi ». Joyce identifie finalement Altaussee, une mine de sel en Autriche où Hitler avait entreposé des milliers d’œuvres destinées à son futur musée. Plus de 2 000 pièces ont souffert du salpêtre, mais la mine n’a pas sauté : les habitants ont refusé d’exécuter l’ordre du Führer, ne voulant pas détruire leur outil de travail. D’autres œuvres, dissimulées dans un tunnel souterrain sous plusieurs mètres de terre, sont découvertes intactes — certaines à l’insu même de Goebbels.
Le procès de Nuremberg
Rose Valland assiste à la 15e journée du procès de Nuremberg (novembre 1945 – octobre 1946), où 24 personnalités nazies comparaissent devant un tribunal militaire international. Aucun des 21 accusés présents ne plaide coupable. Douze sont condamnés à mort, trois acquittés, les autres à des peines d’emprisonnement. Hitler, Himmler et Goebbels, suicidés, ne sont pas jugés. C’est lors de ce procès qu’est utilisé pour la première fois le terme juridique de « crime contre l’humanité ».
« De quoi sont faits ces hommes ? Une pierre impossible à fendre, à pénétrer par l’émotion ou les remords ? — Rose Valland, journal personnel, Nuremberg »
Une reconnaissance tardive et sobre
Rose Valland n’a jamais sollicité la moindre distinction. Elle accepte la médaille de la Résistance en 1946, à condition qu’une médaille collective soit également remise aux cheminots des chemins de fer français. En 1952, elle est nommée conservateur officiel des musées nationaux ; en 1955, elle devient chef du service de protection des œuvres d’art à la Direction des musées de France. Ses carnets permettent de retrouver au total plus de 6 000 œuvres. Grâce au travail de sa successeure Emmanuelle Pollak (toujours en activité en 2026), des œuvres sont encore identifiées chaque année.
Elle décède en 1980 à Ris-Orangis (Essonne), enterrée à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs avec Joyce Heer et ses parents. Une plaque, partiellement cachée par la végétation, orne le 4 rue de Navarre Paris 5ème où elle a habité. Un « Passage Rose Valland » existe sur l’Esplanade des Invalides. Le musée de la Résistance de Grenoble conserve désormais les archives réunies par les Amis de Rose Valland.
La démarche artistique de Pierrette Dupoyet
Pierrette Dupoyet explique comment elle a découvert Rose Valland : alertée par une spectatrice habitante de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, elle se lance dans une enquête approfondie, rencontre Emmanuelle Pollak, la petite cousine de Rose, et accède à une visite privée nocturne du Louvre. Elle présente son spectacle pour la première fois à Avignon l’été précédent (à guichets fermés) et le reprend en 2026. Le texte de la pièce doit paraître avant l’été.
Sa méthode : faire parler les faits sans parti pris, à travers le prisme de Rose Valland elle-même. Elle revendique un théâtre au service de la mémoire des « femmes exceptionnelles tombées dans l’oubli » — comme elle l’a fait pour Marie Curie, Jacqueline Auriol, et comme elle envisage de le faire pour d’autres. Elle évoque aussi son parcours de trente ans au service des Affaires étrangères, parcourant 70 pays en zone de conflit avec un spectacle comme seul passeport.
« Le spectacle vivant, c’est une personne vivante qui parle à des personnes vivantes. Ça, on ne pourra jamais l’enlever. »
VI Conclusion
Cette conférence-spectacle offre un portrait à la fois historiquement rigoureux et humainement vibrant de Rose Valland. En incarnant cette femme de l’ombre — institutrice frustrée devenue espionne de l’art, seule face à Göring vingt-et-une fois, témoin de l’autodafé du Jeu de Paume —, Pierrette Dupoyet accomplit un acte de transmission mémorielle d’une rare efficacité.
L’histoire de Rose Valland rappelle que la résistance culturelle ne fut pas moins décisive que la résistance armée : sauver une œuvre, c’était sauver une part de l’humanité. Elle rappelle aussi que l’oubli est une seconde mort, et que le spectacle vivant peut, modestement mais durablement, y remédier.
« Cette petite fille de la campagne, qui avait sa petite collection, qui dessinait, et qui finit comme héroïne nationale en sauvant 60 000 œuvres françaises. Ça donne du courage. »
Document établi à partir de la transcription intégrale de la conférence du 24 mars 2026 — CDI de Garches.
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