L’an 2000 – progrès ou déclin de l’humanité

Thèmes : économie, géographie, géopolitique, histoire, société.
Conférence du mardi 2 Février 1982

 

Devant près de soixante-dix adhérents, Monsieur J.J. TUR a traité le sujet retenu avec une remarquable compétence et un dynamisme qui allait jusqu’à l’enthousiasme ; il a captivé l’auditoire qui l’a vigoureusement applaudi.

Monsieur J.J. TUR est professeur d’histoire et de géographie au Lycée Florent Schmitt de Saint-Cloud ; c’est un passionné des problèmes du monde contemporain. Il a publié des monographies sur les îles Baléares et sur les micro-Etats européens. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages ; le lecteur trouvera la liste à la fin du présent résumé. Il en prépare quelques autres, dont « la Paix en plus » où il fait la synthèse de ses réflexions et de ses propositions pour préparer au mieux l’AN 2000.

Nous remercions Monsieur TUR de sa brillante participation aux activités de notre Cercle, et aussi d’avoir accepté de rédiger lui-même le résumé de sa conférence.

 

Texte résumé de la conférence de Monsieur Jean-Jacques TUR.

« Nous ne savons pas qui nous sommes si nous ignorons qui nous serons » (Simone de Beauvoir, « La vieillesse « , 1970). C’est à un effort de réflexion prospective que je vous convie.

Dans moins de dix-huit ans, nous serons en l’an 2000, c’est à dire que cette date « fatidique » est désormais plus proche de nous que, par exemple, l’assassinat du Président Kennedy (survenu à Dallas le 22 Novembre 1963) ; et d’ici deux ou trois ans, nous serons plus proches de l’an 2000 que des évènements de mai 1968. Mais il est bien évident que cette proximité de l’an 2000 est ressentie différemment selon les générations.

Pourtant, tous ceux qui gardent les yeux ouverts et qui se préoccupent de l’avenir savent qu’aucun doute n’est plus permis : les deux décennies qui viennent vont bouleverser le monde plus que les cinquante siècles qui précèdent. « Nous sommes comme les hommes préhistoriques qui, en divers points de la planète voici environ cinq mille ans, ouvraient les yeux sur un monde complètement neuf ».

L’humanité est à un tournant fondamental : nous allons connaître, sinon la fin du monde, du moins la fin d’un monde.

Le film que vous allez voir dans quelques instants insiste à juste titre sur cette fantastique accélération, de caractère exponentiel, du progrès scientifique et technique. Hélas, cette croissance économique a rarement été accompagnée de progrès moraux et psychologiques correspondants : c’est à dire capables d’aider l’humanité à relever les défis que lui lance continuellement le « choc du futur« .

Est-ce une raison pour désespérer ? Doit-on penser, comme le font hélas certains de nos contemporains, que « nous sommes engagés dans un marathon interminable qui risque de déboucher sur une falaise » ? Les risques existent, des systèmes d’alerte ont été mis en place, mais il faut savoir distinguer les vrais périls des fausses terreurs.

Afin de pouvoir non seulement relever les défis qui nous sont déjà lancés, mais aussi lancer des contre-défis, sans vouloir jouer sur les mots, on pourrait dire que « puisque l’avenir nous convoque, il nous faut apprendre à le provoquer avant qu’il ne nous révoque ».

Le film que j’ai choisi pour illustrer ma conférence et amorcer le débat s’intitule « TROUBLES DE CROISSANCE« . Il a été tourné en 1973 et constitue le prolongement visuel d’un livre célèbre intitulé « Les limites de la croissance » (« Limits of growth« ) publié en 1972 par le Pr Dennis Meadows et son équipe du M.I.T. (Institut de Technologie du Massachussetts). Ce livre a été traduit en français sous le titre « Halte à la croissance » mais il est plus connu en tant que « premier rapport au club de Rome« .

Ce livre – et donc ce film – ont une double qualité :

  • d’une part, ils ont joué à l’époque (pour une bonne partie de l’opinion publique mondiale) le rôle d’un révélateur, d’un véritable électrochoc, en mettant l’accent sur l’interdépendance et sur la planétarisation des grands problèmes, et en annonçant que certains seuils étaient sur le point d’être atteints ou dépassés (par exemple dans les domaines démographique, alimentaire ou énergétique) ;
  • d’autre part, ils posent encore de nos jours des questions essentielles pour l’avenir du monde et la survie de l’humanité ; mais en huit ans, les priorités ont changé ; certains problèmes semblent moins préoccupants, d’autres au contraire sont parvenus au premier plan de l’actu alité (la course aux armements en est un).

J’essaierai donc dans ma conférence de préciser et d’éclairer ces évolutions.

Laissons-nous maintenant emporter par ce film qui décrit le vertige de la croissance, mais aussi l’envers de la croissance et les exclus de la croissance.

Certains passages, certaines images ou certains commentaires vous paraîtront sans doute sujets à caution. Tant mieux ! C’est de la discussion que peut jaillir la lumière.

Regardons ce film en nous disant, comme Saint-Exupéry, que NUL NE PEUT SE SENTIR A LA FOIS RESPONSABLE ET DESESPERE.

 

PROJECTION DU FILM « TROUBLES DE CROISSANCE ».

Le film commence par l’image d’une meringue en train de gonfler dans un four, la pâte qui déborde par de multiples interstices symbolisant ces « troubles de croissance » dont on va parler.

 » Il y a deux millions d’années, le premier silex taillé …
Il y a vingt mille ans, la culture des céréales …
Il y a deux mille ans, la généralisation de l’usage de la roue …
Il y a deux cents ans, la machine à vapeur …
De nos jours, l’Homme sur la Lune et les débuts de la conquête spatiale …
C’est le rythme d’accélération de l’aventure humaine…
(sous-entendu, la prochaine étape est pour dans une vingtaine d’années).

« Rien désormais ne peut arrêter l’Homme dans sa formidable poussée pour la conquête de l’Univers tout entier qu’il va plier à sa loi … Mais soudain le vertige nous prend et le doute surgit ; ne sommes-nous pas embarqués dans un vaisseau fou fonçant à toute allure et dont nous avons perdu le contrôle ? … La croissance serait-elle une machine livrée à ses seules forces aveugles et courant inéluctablement à sa propre destruction ? … La question est posée ».

 

Première partie : le vertige de la croissance

Le CLUB DE ROME est un organisme privé de cent membres créé en 1968 à l’initiative d’un homme d’affaires italien, Aurelio PECCEI ; dirigé par un comité exécutif de six membres, il rassemble des personnalités de toutes nationalités pami lesquelles Alexander KING, Dennis GABOR, Mike MESAROVIC, Eduard PESTEL, Jay FORRESTER, Adam SCHAFF, … et les français Bertrand de JOUVENEL, Robert LATTES, Pierre PIGANIOL, Jean SAINT-GEOURS et Maurice GUERNIER.

Le Club de Rome part du principe que le monde système et que son cadre est limité : afin d’éviter des drames pour l’humanité tout entière, voire un cataclysme apocalyptique, il faut donc promouvoir une croissance organique. A cet effet, le Club multiplie les réunions internationales, souvent sur l’invitation de gouvernements et publie des études, persuadé que son pouvoir réside essentiellement dans sa capacité à « convaincre ceux qui décident ».

La croissance exponentielle de la population mondiale, passée de 2 à 4 milliards en 46 ans (1930-1976), risque d’ici l’an 2000 de nous faire passer le seuil des 6 milliards et celui des 14 milliards d’ici cinquante ans (vers 2030).

La croissance exponentielle de l’industrie risque d’entraîner des pénuries de charbon d’ici cent ans, de nombreux métaux d’ici 30 ans, de pétrole d’ici 20 ans. Elle provoque également une pollution grandissante : 100.000 tonnes de D.D.T. année sur la Terre ; l’urbanisation mange 800 m2 par habitant, une seule édition du « Sunday Times » 60 ha de forêts ; un Français produit 250 Kg de déchets par an, un Américain une tonne ! Vingt tonnes d’acide chlorhydrique par jour dans le ciel de Paris, 300 000 tonnes de plomb dans le ciel de l’Europe ! Pour faire un litre d’essence, 200 litres d’eau ; pour faire 1 Kg de laine, 600 litres ! Dans certaines parties de la mer Baltique, le taux d’oxygène dissous est égal à zéro : suppression totale de toute forme de vie aquatique …

Croissance exponentielle de la démographie, de l’industrie, de la pollution, dans un monde à la surface et aux ressources limitées. Mais cette croissance engendre pourtant, corrélativement, le sous-développement d’une grande partie de l’humanité.

 

Deuxième partie : l’envers de la croissance.

« 25% des hommes possèdent 85% des richesses produites dans le monde, tandis que 75% n’en possèdent que 15% ! » remarque à juste titre Léopold Senghor (alors président du Sénégal). Cet inégal développement s’aggrave chaque jour en raison de ce que les économistes appellent « la dégradation des termes de l’échange », ce qui ne pourra que pousser les « peuples prolétaires » à la révolte au risque de provoquer une troisième guerre mondiale.

Luttes endémiques, combats sporadiques, un peu partout dans le monde, les plus défavorisés se sont éveillés à la violence et à la révolte ; comment réagiront-ils demain lorsque le sentiment d’injustice qui les anime leur sera devenu totalement insoutenable ? Déjà, la guerre du Kippour a donné une autre dimension à toutes ces révoltes. La croissance des pays industrialisés ne peut plus continuer à se faire au détriment des pays sous-développés.

L’usage de l »’arme du pétrole » a surpris l’Occident. Mais dans nos pays même, la croissance ne bénéficie pas à tout le monde.

 

Troisième partie : les exclus de la croissance.

Vieillards, travailleurs immigrés, et bien d’autres encore, forment – tout comme la majeure partie des pays les plus sous-développés – un « quart-monde » d’exclus et de marginaux.

Mais en fait, tous ceux qui (comme nous) bénéficient de la croissance sont-ils réellement gagnants ?

(Suivent de multiples images de grandes villes, d’usines, de centres commerciaux, de trottoirs où se bousculent des passants anonymes et toujours pressés, de murailles de béton indûment appelées « immeubles d’habitation », …)

D’après l’économiste américain Galbraith, « nous vivons selon un double mythe individualiste : nous croyons que notre consommation peut orienter la production, et que notre vote peut orienter les décisions des dirigeants politiques ». En fait, notre vie quotidienne est régentée – que nous en ayons ou non conscience – par des « technostructures » (groupes dirigeants qui possèdent les informations nécessaires pour prendre les décisions).

Après un rappel des évènements de mai 1968, la question fondamentale est posée : « Faut-il mettre en cause la croissance ? »

Parmi les multiples réponses qui peuvent être apportées à cette question, le film présente celles – fort différentes – de Sicco Mansholt (ancien président de la Commission des Communautés Européennes), d’Herman Kahn (directeur du Hudson Institute et futurologue hyper-optimiste), de Georges Marchais (alors Secrétaire Général Adjoint du Parti Communiste Français), de Valéry Giscard d’Estaing (alors Ministre de l’Economie et des Finances, déclarant : « il s’agit de nous interroger non sur nous-mêmes mais sur ce que nous faisons »), de Raymond Barre, de Bertrand de Jouvenel, d’Edgar Faure, de Roger Garaudy …

« Mais dans la pratique, comment passer de la parole à l’action ? Une chose est sûre : la grande fête s’achève, qui fut celle de la consommation et du gaspillage … Un monde s’efface … Un nouveau monde est à naitre, à qui s’imposeront des exigences de générosité et de solidarité. Mais la morale ne suffira pas : l’Homme aura encore le devoir d’imaginer … La vie, est-ce seulement conquérir et posséder ? Si nous savons répondre aux défis que nous lance la croissance, nous saurons alors continuer la vie et même la réinventer ».

(fin du film).

 

« REGARDER L’AVENIR LE BOULEVERSE »

Cette phrase de Gaston Berger va nous permettre de faire la transition entre le film et le débat.

 

Suite de la conférence-débat de J.J. TUR.

Ce film, bien que vieux de plus de huit ans, a encore le mérite de mettre l’accent sur un triple caractère des grands problèmes contemporains :

– ils sont planétarisés : on évoque désormais plus fréquemment « la faim dans le monde » que la famine au Sahel ou au Bangladesh.

– ils sont interdépendants : essayer d’en résoudre certains reviendrait à en aggraver d’autres : par exemple, permettre en priorité aux habitants de l’Inde de sortir du sous-développement contribuerait à susciter la jalousie des autres pays qui souffrent de faim et de misère, mais aussi à rendre inquiets nos propres pays qui craindraient une concurrence déloyale (qu’on se souvienne des textiles d’Extrême-Orient et du tollé qu’ils ont provoqué voici quelques années en raison de leur importation massive).

– ils sont individualisés : c’est à dire que chacun d’entre nous peut et doit faire quelque chose pour apporter sa pierre sur le chemin qui mène vers un nouvel ordre mondial.

Ces grands problèmes mondiaux peuvent être regroupés en trois rubriques :

  • les drames du sous-développement (surpopulation, faim, misère, analphabétisme, …j.
  • les risques du surdéveloppement (désordre monétaire, expansion démesurée et incontrôlée des firmes multinationales, désastre écologique, manipulations génétiques, risques induits par l’informatique sur les libertés, course aux armements, …j.
  • et faisant la jonction entre les deux groupes précédents, les problèmes de l’énergie et des matières premières.

Si la paix nous semble si menacée de nos jours, c’est parce que nous passons notre temps à croire qu’il suffit pour éviter la guerre de maintenir la tranquillité dans l’ordre. Or il faut substituer à cette « paix de tranchées » une « paix de mouvement » qui ne pourra être obtenue que par des efforts continus, individuels et collectifs. Il faudrait d’abord réconcilier deux notions difficilement compatibles : la liberté et l’égalité. Ce ne sera possible qu’en accordant la priorité à une notion fondamentale, trop souvent sacrifiée : la fraternité. Qu’on peut également appeler générosité, solidarité ou simplement amour. Et ce n’est qu’ainsi que nous aurons « la Paix en plus ».

Jean-Jacques TUR

 

Bibliographie complémentaire :

« Le mondialisme« , collection « Que sais-je ? » n° 1687, Presses Universitaires de France, 1977.

« La Paix en plus« , ouvrage en préparation. Les personnes désireuses de souscrire à cet ouvrage dès sa parution sont priées de prendre contact directement avec Monsieur Jean-Jacques TUR, professeur au Lycée Florent Schmitt, 112 bd de la République, 92210 -Saint-Cloud.

J.J. TUR est également l’auteur de diverses monographies parmi lesquelles :

« Les émirats du golfe Arabe » (Koweït, Bahreïn, Qatar, Emirats Arabes Unis), collection « Que sais-je n°1639, P.U.F., 1976.

« Les micro-états européens » (Monaco, Saint Marin, Liechtenstein), Notes et Etudes Documentaires n° 4210, La Documentation Française, 1975.

« Les Îles Baléares : le développement économique contemporain », article paru dans « L’Information Géographique », Ed. Baillière, 1971.

 

En cas d’impossibilité de se procurer ces ouvrages en librairie, les personnes intéressées peuvent s’adresser directement à l’auteur en lui écrivant au Lycée de St Cloud).

 

Monsieur TUR tient à remercier encore les personnes qui lui ont fait l’amitié de venir écouter sa conférence sur « L’an 2000 » le 2 février 1982 à Garches, et – à l’invitation de Monsieur SIRE – leur donne rendez-vous (ainsi qu’à leurs amis du Club du Temps Libre) dans quelques mois pour débattre du thème « LIBERTE(S) et RESPONSABILITE(S) ».

 

 

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