Thèmes : art, histoire, visite.
Visite du vendredi 9 février 1996.
Fiche de visite par Madeleine Netter
Le photographe Robert Doisneau est né dans la banlieue parisienne à Gentilly, le 14 avril 1912, le jour du naufrage du Titanic. Il est mort à Montrouge le 1er avril 1994, là où il habitait depuis 1947. Il résumait ainsi sa vie : « j’ai mis quatre vingts ans pour aller de Gentilly à Montrouge ».
S’il a fait quelques voyages – États-Unis, Londres, Union soviétique, Suisse -, Paris et sa banlieue resteront presque exclusivement les territoires de ses investigations photographiques.
En 1925, Robert Doisneau est admis à l’école Estienne. Son diplôme de graveur lithographe en poche, il est embauché chez un lithographe du Marais. En 1930, il rentre chez le photographe André Vigneau. Chez ce professionnel d’exception, passionné par la recherche des relations entre éclairage et forme, il va acquérir sa véritable culture photographique. Il va découvrir le Bauhaus (célèbre école allemande fondée en 1919, qui étend ses recherches à tous les arts en vue de les intégrer à l’architecture), le cinéma soviétique, Le Corbusier, etc.
En 1934, il obtient son premier contrat d’opérateur salarié aux usines Renault de Boulogne-Billancourt : images techniques ou publicitaires, mais aussi reportages sur le travail et les ouvriers. En 1939, il est licencié pour « retards répétés » !
Pendant la guerre, il vit dans le Poitou. En 1944, il photographie la Libération de Paris puis met en scènes une série qui reconstitue les activités clandestines de ses amis résistants. En 1946, il rejoint l’agence Rapho qui restera jusqu’à la fin sa famille professionnelle. Il travaillera pour « Vogue » mais également pour « La vie ouvrière », pour « Le Point ».
En 1956, il reçoit le prix Niepce qui le consacre excellent professionnel, mais il est encore totalement inconnu du public. Il va se lier à ses contemporains : Prévert, Tati, Léautaud, Cartier-Bresson, mais aussi Picasso, Fernand Léger. Plus tard, il sera l’ami de Sabine Azéma et Juliette Binoche.
C’est en 1970 que l’artiste est enfin reconnu et célébré.
En 1980, ses livres, où il dialogue avec des écrivains, deviennent de très grands succès d’édition, en France et aux États-Unis. Il est même reproduit sur des draps, des taies d’oreiller, etc…
Mais Robert Doisneau, bien que devenu célèbre, s’intéresse toujours aux petites gens, aux personnages bizarres, à une certaine forme du tragique quotidien de l’existence.
A travers l’exposition, ce sont soixante années de vie qu’il va nous être donné de voir.
Musée Carnavalet
Compte-rendu par Madeleine Netter
Le Musée Carnavalet, consacré à l’histoire de la capitale, des origines de la ville jusqu’à nos jours, est le plus parisien des musées de Paris. Situé au cœur du Marais, il occupe actuellement deux hôtels anciens, l’hôtel Carnavalet et l’hôtel Le Pelletier de Saint-Fargeau.
L’hôtel Carnavalet est un très bel ensemble d’architecture civile de la Renaissance et du 17ème siècle. Il s’honore en outre d’avoir été la demeure préférée de Madame de Sévigné.
C’est bien dans ce musée de l’histoire de Paris que l’exposition de l’œuvre de Doisneau, largement inspirée par la capitale et ses faubourgs, devait trouver place.
Dès 1993, il avait été convenu avec Doisneau lui-même, que le Musée Carnavalet rassemblerait en une rétrospective, une œuvre de près de soixante ans, et une célébrité presque mondiale.
Robert Doisneau est mort le 1er avril 1994, aussi, c’est sans lui que le Musée Carnavalet lui rend hommage, d’octobre 1995 à février 1996.
L’exposition comporte plus de 600 documents. Elle présente le travail du photographe dans toute sa diversité : des photos de loisirs, des portraits, des reportages de commandes, des maquettes de livres, des appareils dont l’artiste s’est servi, etc.
Les images de Doisneau sont devenues la référence habituelle d’une vision du Paris populaire de la fin des années 30 jusqu’à nos jours. Ce fut un promeneur, un badaud, un humaniste plein de tendresse pour la ville et ses habitants.
Son objectif s’est fixé tour à tour sur des gamins, des amoureux, des artisans, des pêcheurs à la ligne, des concierges, des comptoirs de bistrots … et pour nous, ce n’est pas sans nostalgie que nous contemplons ces images d’une époque révolue et que nous avons bien connue.
L’exposition commence par des portraits d’amis, Maurice Baquet, Picasso, et d’emblée on découvre la grande habileté du photographe à saisir l’importance d’un regard, d’une expression. Il sait mettre en évidence la personnalité de son personnage.
A travers les clichés exposés, nous allons suivre les différentes étapes de la vie de l’artiste.
Avec le premier appareil qu’il va emprunter, il réalisera d’abord des images de décor : un tas de pavés, la roue cassée d’un vélo, les grilles en acier au pied d’un arbre, des affiches sur un mur.
C’est vers 1931, alors qu’il rentre comme assistant chez André Vigneau, que va se faire la confirmation de sa vocation.
André Vigneau sera pour lui un maître très bénéfique. Une photo de Vigneau « La route mouillée » lui fait une très forte impression. Cette photo, tout à fait à l’opposé du genre courant de l’époque – la carte postale photographique – lui fera découvrir le non conformisme en photo.
C’est dans cet atelier qu’il va apprendre également à maîtriser la lumière artificielle pour « caresser la forme ».
Doisneau va acheter enfin son premier appareil Rolleiflex 6 x 6 et exécuter ses premières photos autour de Gentilly et Paris, incluant désormais des personnages dans le décor.
En 1932, il réalise un de ses célèbres clichés « Les petits enfants au lait ». « Le marché aux puces » sera tiré d’un premier reportage pour Excelsior. Puis « Les femmes au diable » dans le quartier des Halles, « Football dans la rue », ou « Pêcheurs à la ligne quai de Seine » pour ne donner que quelques exemples de photos très spécifiques de son talent.
De 1934 à 1939, il devient photographe à l’usine Renault de Billancourt et le monde du travail est son principal sujet d’inspiration : travailleurs à l’atelier, entrée ou sortie d’usine, etc., la photo d’un jeune garçon qui semble descendre une colline à la rencontre des cheminées d’usine ou la photo publicitaire de la Renault vivasport dans le Parc de Saint-Cloud.
En 1939, il quitte son travail à l’usine et devient photographe indépendant. Il reçoit une première commande de reportage sur « Une partie de canoë en Dordogne », reportage qui ne sera pas terminé pour cause de déclaration de guerre !
Pendant la sombre période de l’occupation, il va réaliser quelques photos mémorables, telle « Le cheval tombé » dans une rue de Paris en 42.
Pour gagner sa vie, il va faire une série de portraits de savants qui se rangent parmi ses chefs-d’œuvre : les Joliot-Curie, le prince de Broglie… « Un physicien dans le vent » … Il fait également un très beau portrait de son ami le peintre Enrico Pontrenioli.
La plupart des photos prises en 1944, au moment de la Libération de Paris, seront vendues à des revues et journaux américains.
On se souviendra à jamais du célébrissime « Baiser de l’hôtel de ville » dont il fera plusieurs versions.
Dès 1945, Robert Doisneau redevient photographe illustrateur indépendant. Il sera sollicité pour des reportages, illustrations d’un livre avec Blaise Cendrars, photographies publicitaires.
Son inspiration est des plus variées. Si un contrat avec « Vogue », par exemple, lui donne l’occasion de réaliser des photos de gens de milieux protégés, il continue à photographier les pochards, les petits voyous, les amuseurs de rue : « l’homme tatoué », « la jeune accordéoniste », « course à la valise » et combien d’autres scènes de la vie courante saisies par son objectif
Il est impossible d’énumérer tous les portraits qu’il a réalisé de ses amis : Maurice Baquet, Prévert, Simenon, Louis Aragon, Elsa Triolet, Giacometti, etc.
Sa technique évolue bien sûr. Il va utiliser le flash avec des orientations diverses pour avoir un meilleur modelage du sujet.
En 1960, la télévision porte un coup de grâce à la presse illustrée et des revues disparaissent. Pour gagner sa vie, Doisneau doit faire davantage de photos publicitaires et commerciales. Il excelle dans le noir et blanc, mais ses clichés couleurs, alors en vogue, sont plus décevants.
Le photographe a de l’imagination. Il réalisera, entre autres, un montage pour une exposition à Chicago « La maison des locataires ».
Pendant les années 84-85, il va parcourir à nouveau la banlieue avec son appareil photo, s’attachant à montrer ce qui lui parait être « l’arrogance » de l’architecture contemporaine. Depuis 1940, de nouvelles constructions ont transformé le paysage, mais surtout l’individu disparaît dans sa vision d’un environnement froid et inhumain.
Pour illustrer ce qu’il ressent, on remarque deux photos : « le terrain de jeu désert » et « Braque à Varengeville », photo prise quelques années auparavant puis peinte sur le mur de béton d’un immeuble d’Argenteuil pour y apporter sans doute un peu de vie.
Pour les dernières années de son existence, Robert Doisneau semble redécouvrir, à travers les photos qu’il nous a laissées, la vitalité qui l’avait enchanté lors de ses premières « explorations » de la banlieue : « Gentilly », « le collectionneur de manèges », « Madame Nénette et Monsieur Antoine », etc.
Voilà un bien bref aperçu de la visite de cette exposition qui a su nous proposer une inoubliable sélection du travail d’un grand artiste de la photo. Robert Doisneau aimait à se définir comme un « pêcheur d’images » et non comme du « chasseur de reportages ». C’est bien une définition à laquelle nous adhérons pleinement.
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.


Laisser un commentaire