RETROUVER LE VIVANT AVEC HENRI BERGSON

Thèmes: Civilisation, Littérature, Société.
Conférence du mardi 13 octobre 2026

Par Ghislain Waterlot — agrégé, docteur en philosophie, professeur de philosophie de la religion et d’éthique à l’Université de Genève depuis 2005, spécialiste de Rousseau, Bergson et Simone Weil, et responsable du programme « À ciel ouvert – Science et Spiritualité

1. Cadre et enjeux de la conférence

L’événement.

À l’invitation du CDI, Ghislain Waterlot est venu parler de Henri Bergson devant le public de Garches.

Le choix du philosophe s’imposait : Bergson a donné son nom au collège de la ville et y repose, sans que son œuvre soit réellement connue au-delà de ce nom.

Pourquoi Bergson aujourd’hui ? Le conférencier part d’un double constat. D’une part, Bergson fut, de la publication de L’Évolution créatrice (1907) jusqu’à sa mort en janvier 1941, l’un des philosophes les plus célèbres au monde — une célébrité aujourd’hui retombée, surtout chez les jeunes. D’autre part, sa présence à Garches relève de l’accident historique : sous l’Occupation, les autorités de collaboration, embarrassées par le statut des Juifs qu’il aurait dû subir, lui proposèrent celui d’« Aryen d’honneur » ; il renvoya la lettre — selon la tradition, accompagnée de ses titres. Ce geste de dignité scelle le lien entre le philosophe et la ville.

La thèse directrice. Waterlot annonce d’emblée son intention : la modernité a pensé l’être humain « hors sol », c’est-à-dire émancipé de ses relations et de ses dépendances vis-à-vis de la nature. Le transhumanisme constitue le point culminant de cette évolution. Or la crise environnementale et la question des limites reposent, de manière nouvelle et redoublée, le problème de notre appartenance au vivant et de notre dépendance à la Terre. La philosophie de Bergson, qui fut la première à penser notre rapport au vivant en intégrant les révolutions scientifiques de son temps, offre des ressources pour nous comprendre comme vivants et nous rapporter autrement à la Terre.

2. Le diagnostic : une humanité « hors sol »

L’oubli du vivant. Nous avons oublié, ces dernières décennies, que nous ne sommes pas les seuls êtres vivants dans un monde que nous formatons à notre guise. Les philosophes eux-mêmes l’ont oublié : Bergson, dès l’ouverture de La Pensée et le mouvant, moque les « systèmes » philosophiques « taillés à la mesure de la réalité où nous vivons » — des constructions si abstraites qu’elles vaudraient aussi bien pour un monde sans plantes ni animaux, où les hommes naîtraient décrépits « à la façon de Benjamin Button » et où tout irait à rebours. Bergson n’est pas un auteur à système : il privilégie l’observation la plus fine et la plus proche possible des données de l’expérience, y compris l’expérience élaborée par la science.

Les rêves d’émancipation. Ce « hors sol » se manifeste dans des rêves d’immortalité qui ne sont pas si nouveaux. Parmi les contemporains, Waterlot cite Ray Kurzweil (Silicon Valley), persuadé qu’après un point de bascule vers 2030, l’espérance de vie croîtrait sans cesse — tout en vieillissant, constate malicieusement le conférencier, tout à fait comme les autres. Il rappelle que ces rêves rejoignent ceux des bolcheviks des années 1917-1925, obsédés par l’augmentation indéfinie de la durée de vie, jusqu’à celui de Poutine dont la conversation fut surprise par un micro ouvert alors qu’il disait à Xi Jinping espérer vivre 120 ans. Il mentionne encore Nick Bostrom et sa « Fable du dragon tyran », qui préconisait dès 2005 de diminuer le budget de lutte contre les maladies au profit de la lutte contre le vieillissement, dans l’espoir de vaincre la mort. Autant de figures que Bruno Latour a thématisées : nous vivons « hors sol », anticipant un affranchissement radical de notre condition — qui est très probablement une illusion, et certainement la source des menaces les plus graves qui pèsent sur nous.

Le refus bergsonien. Bergson, lui, n’a pas voulu être hors sol. Il n’a voulu ni que l’homme se fasse Dieu (contre le Homo Deus de Harari), ni qu’il devienne machine. Il a estimé que l’être vivant ne peut se comprendre qu’en se réinscrivant dans le tout du vivant.

Ce qu’est l’être humain. Avant de plonger dans le vivant, Waterlot dresse le portrait bergsonien de l’humain : un être sensible (qui a des sens — imaginez une existence sans aucun d’eux), émotif (doté d’affectivité et de désir), intelligent et conscient de lui-même, s’éprouvant comme une personnalité en train de se construire, y compris quand l’âge apporte des limites. Dans « La conscience et la vie » (premier texte de L’Énergie spirituelle, lecture recommandée par le conférencier), l’humain est un être de désir — mu par une forme d’amour — et de volonté, au sens d’une ambition, c’est-à-dire d’une volonté de construire. Bergson rejoint ici ce que Spinoza nommait le conatus : le cœur battant de ce qui nous porte dans la vie. L’être humain s’éprouve en outre comme un centre d’action ouvrant un avenir à chaque instant, et comme un être au milieu des autres, dépendant d’une société, d’une communauté politique, sans laquelle il n’aurait pas pu être ce qu’il est. Mais cela ne suffit pas : « La philosophie ne peut être qu’un effort pour se fondre à nouveau dans le tout » écrivait-il dans L’Évolution créatrice en 1907 — non une invitation au bouddhisme, mais au retour vers la compréhension du tout de la vie sur cette planète.

3. La vie comme évolution créatrice : entre plan et hasard

Partir de Darwin et de Lamarck. Pour comprendre le mouvement de la vie, il faut se réinscrire dans l’évolution. Lamarck a introduit le transformisme ; Darwin a apporté la révolution décisive. La vie est une histoire, qui se déploie progressivement — non en une semaine comme le posait le comput biblique (avec un monde d’environ 6 700 ans), mais sur une très longue durée, les espèces succédant aux espèces et issues les unes des autres.

Contre Platon et Aristote. Une telle doctrine renversait entièrement la doctrine classique des anciens Grecs, pour lesquelles les vivants sont la manifestation sensible d’idées intelligibles, éternelles et immuables. Dans le cadre de cette pensée classique, toute existence individuelle est « en défaut » par rapport à l’idée éternelle de l’humain, la réalité véritable n’étant que le déploiement éternel des essences du « ciel des idées » (livres VI et VII de La République). Bergson rejette ce schéma tout comme il rejette tout finalisme.

Contre le hasard pur. Mais il rejette tout autant l’explication par le seul jeu du hasard et de la sélection : aligner un nombre indéfini de minuscules différences pour qu’une seule soit retenue et attende l’addition avec elle d’une multitude d’autres petites différences infinitésimales jusqu’à ce que la nouvelle combinaison apporte un nouvel avantage sélectif, et soit transmise héréditairement, soulève la perplexité. Bergson pense que la réalité de l’évolution implique à la fois une poussée interne au vivant et une adaptation au milieu. D’où l’idée d’un « élan vital » créateur de formes (d’espèces vivantes) très variées qui sont imprévisibles parce qu’elles sont issues d’une sorte d’accord, d’un modus vivendi imprévisible entre la poussée intérieure et le milieu. Bergson pense que chaque poussée créatrice apporte avec elle, d’un seul coup, une grande quantité de petites différences qui font ensemble l’espèce nouvelle étant entendu que le milieu ambiant la façonne également. L’histoire des hominidés illustre cette idée : les Homo sapiens existent depuis 200 à 300 000 ans et se distinguent franchement des Homo neanderthalensis, hominidés pourtant proches et en même temps fort différents, dont on sait qu’ils ont disparu il y a environ 40 000 ans — peut-être éliminés par nous, peut-être victimes de maladies.

La position médiane. Entre le plan qui se déroule (finalisme) et le hasard pur (contingence radicale), Bergson tient le milieu : l’histoire de la vie est pleine de contingences (des espèces aussi intelligentes que nous, mais très différentes dans leur forme, auraient pu exister), et pourtant ce qui se développe correspond à une exigence que la vie porte en elle dès le début. Pas de finalité stricte — l’humain n’était pas « prévu » — mais pas de pur hasard non plus : s’il y a des êtres intelligents, c’est que la vie y tendait dès l’origine. L’adjectif « créatrice » du titre est capital : l’évolution apporte du nouveau et de l’imprévisible.

La méthode : la « descente ». Pour penser la vie, Bergson procède à une « genèse à rebours » : partir du point de développement le plus avancé (nous, les Homo sapiens) et descendre vers la racine. La vie s’y déploie en lignes d’évolution divergentes — trois directions fondamentales : la voie végétale (torpeur), la voie des insectes et hyménoptères (instinct), la voie des vertébrés et mammifères (intelligence). Chaque ligne développe une tendance de la vie.

Image réalisée par Morgane Grosdidier (www.morganegrosdidier.com)

La matière et l’interdépendance. Point capital : il n’y a pas de vie concrète sans matière ; pas de conscience qui se manifeste sans organisme. La vie est animation de la matière, et la « masse de gelée protoplasmique initiale » correspond à l’insinuation de la vie dans une matière que, en dernière instance, la vie se donne à elle-même — thèse métaphysique audacieuse que Waterlot laisse en suspens pour les questions. Chaque espèce est le résultat d’une confrontation de la vie avec la matière, qui lui offre la résistance nécessaire. De quoi la vie était-elle capable ? On ne peut le déterminer, fidèle à la méthode bergsonienne, qu’en considérant les résultats : remonter du présent vers la racine.

La chronologie du vivant. Le conférencier déroule alors l’histoire replacée dans le temps profond : bactéries puis cyanobactéries (apparues il y a environ 3,5 et 2,5 milliards d’années), dont le travail séculaire a rendu la Terre respirable — sans elles, aucun vivant à poumons n’aurait pu exister ; végétaux et premiers animaux unicellulaires, puis pluricellulaires rudimentaires dans les océans (environ 600 millions d’années) ; vertébrés à quatre membres sur la terre ferme (environ 370 millions d’années) ; dinosaures il y a 230 millions d’années, contemporains des mammifères qui ne s’affirmeront qu’après la collision, il y a 66 millions d’années, d’un astéroïde avec la Terre qui a fait disparaître la totalité des dinosaures (sauf ceux d’où sont issus les oiseaux) ; hyménoptères — abeilles et fourmis, vie sociale et instinct exceptionnels — vieux d’environ 100 à 120 millions d’années. Sur le fond de ces successions : une interdépendance essentielle. Ainsi sans les cyanobactéries, nous ne serions pas là.

L’énergie : stockage et dépense. Deuxième constat fondamental : tous les vivants emmagasinent de l’énergie et la dépensent, différemment selon les lignes d’évolution. Les plantes, immobiles, accumulent sur place, lentement, par la photosynthèse, l’énergie solaire et les minéraux du sol. Les animaux se servent sur les plantes ou sur d’autres animaux : ils ingèrent d’un coup des stocks d’énergie qu’ils peuvent dépenser subitement grâce à leur système musculaire et leur système nerveux central permettant la locomotion. La grande différence entre végétaux et animaux tient au mouvement : si les plantes passent leur existence à emmagasiner en demeurant rivées à leur place, les animaux se meuvent « sur un simple déclic » qui est dépense subite d’une énergie empruntée directement ou indirectement aux plantes. Les végétaux ont réalisé le stockage fondamental — un stockage d’énergie solaire.

4. Trois tendances de la vie : torpeur, instinct, intelligence

Image réalisée par Morgane Grosdidier (www.morganegrosdidier.com)

La torpeur (voie végétale). Elle se caractérise par l’absence de mouvement et par une conscience endormie. Bergson n’a jamais fait de la conscience le monopole des êtres humains (contrairement à Descartes, Pascal ou Malebranche qui ont été jusqu’à penser que « les animaux sont des machines » et ne sentent rien – nonobstant la caricature de leurs thèses par la postérité). Chez nous, la conscience réflexive peut s’approfondir — débats de conscience, attention à autrui, à la diversité des cultures ; Waterlot regrette au passage la lassitude de jeunes qui ne trouvent « rien d’intéressant » au-delà des jeux vidéo et des vidéos courtes, alors que la réalité est d’un « bariolage » et d’une intensité de signification extraordinaires. Les animaux ont eux aussi de la conscience, certes plus rudimentaire que la nôtre, mais que chacun éprouve dans la relation avec son chien, son chat, son cheval, etc. Quant aux végétaux — de très loin la plus grande masse de vivants sur Terre —, ils n’ont pas de système nerveux différencié : leur conscience postulée ici est certainement diffuse, très faible, endormie. Mais elle semble bien être présente : la conscience est immanente à la vie, présente à toutes ses formes, et s’accentue selon la complexité des organismes. Certaines expériences scientifiques récentes tendent à confirmer ce « sentir » des végétaux.

L’instinct (voie des hyménoptères). L’instinct est une forme de connaissance du réel éprouvée et forte — une connaissance intuitive, immédiate de la chose même. Pour l’illustrer, Bergson a rappelé (L’Évolution créatrice, p. 147 de l’édition PUF) un exemple fameux : le scarabée sitaris, dont la femelle dépose ses œufs à l’orifice de la ruche des abeilles des sables ; les œufs s’accrochent aux abeilles qui entrent dans la ruche, entrainant ainsi les œufs dans la ruche, qui dès lors grandissent dans les alvéoles, mangent le miel et les nymphes, puis quittent la ruche. Comment le sitaris « savait-il » qu’il assurait ainsi le devenir de sa descendance ? Autre exemple : l’araignée qui paralyse sa proie en touchant les bulbes nerveux qui la maintiennent vivante plusieurs jours bien que paralysée, afin de pouvoir la manger lentement. Aucune « école » des arachnides ne permet de faire l’apprentissage de l’essai-erreur : les araignées semblent manifester une connaissance directe du réel tel qu’il est. Mais cette connaissance a une limite : l’instinct « pointe comme une aiguille » sur une spécialité et n’en sort pas — les insectes se rivent à leur objet et piétinent sur place. Leur spécialisation est fixe et limitée. Si l’instinct pouvait se généraliser, il donnerait une connaissance de la réalité telle qu’elle est ; de fait, il ne varie jamais ses objets.

L’intelligence (voie des mammifères et de l’humain). Avec elle, la situation tout à fait différente. L’intelligence est d’abord la capacité de représentation, de géométrisation et de calcul : projeter la réalité en extériorité, distinguer les choses nettement les unes des autres, les mettre en rapport. Nous voyons les choses qui nous entourent comme des formes précisément découpées sur un fond — alors que la réalité est beaucoup plus « floutée » : nous irradions à tout instant chaleur et particules, et d’autres yeux que les nôtres verraient toutes sortes de nuances qui se fondent les unes dans les autres, un flou où l’on passe d’une réalité à une autre par transitions insensibles (chatoiement que perçoit, d’après les spécialistes, le nourrisson sortant du ventre maternel).

Cette séparation nette des choses, ce découpage du réel auquel procède notre intelligence est le prix de notre prise sur la réalité : nous serions bien embêtés pour agir sans elle. L’intelligence est par excellence la faculté de construire des outils, et des outils pour fabriquer des outils. L’insecte porte en lui, comme organe, son outil, et ne peut rien ajouter à son exosquelette ; nous, dès les premiers hominidés, avons utilisé des choses extérieures (des outils) pour prolonger nos organes : notre main ne coupe rien, nos dents ne déchiquettent rien, mais la pierre taillée de nos mains coupe et déchire mieux que les dents de tout autre animal. Progressivement l’intelligence a fait de nous, les plus démunis des mammifères, les plus puissants — et cette force nous a conduit à la liberté.

La liberté. Tout vivant est cloué à son Umwelt, l’environnement dont dépend sa survie, rivé à chaque instant à ses conditions. Avec les outils et la sédentarisation, nous avons pu prendre de la distance par rapport aux choses ; nous avons créé le délai dans l’action : « on a jusqu’à demain, la semaine prochaine, dans trois mois — qu’est-ce qu’on fait ? » — ainsi la liberté devient possible. Comme le dit Bergson, dans « La conscience et la vie » : « De bas en haut de l’échelle de la vie, la liberté est rivée à une chaîne qu’elle réussit tout au plus à allonger. Avec l’être humain seulement, un saut brusque s’accomplit. La chaîne se brise. » Et la vraie liberté n’est pas seulement la liberté élémentaire d’aller et venir en automobile (liberté réelle mais « peut-être pas la meilleure ») : c’est la capacité de créer des formes — de prendre le relais de la vie.

La révolution énergétique. L’homme a créé un véritable exosquelette, devenu hyperpuissant depuis deux siècles : lorsque nos outils n’ont plus dépendu ni de notre force musculaire (la pierre taillée), ni des énergies renouvelables offertes par la nature (moulin à eau, vent), mais d’une énergie hyper concentrée : le charbon, le pétrole, le gaz — l’énergie stockée pendant des millions d’années par une quantité phénoménale de plantes mortes, densifiée sur un très petit volume. La puissance démultipliée est devenue exponentielle ; Waterlot reprend l’image de Jancovici : un Français vit aujourd’hui, en moyenne, avec 600 « esclaves » énergétiques à sa disposition.

5. La création, la personnalité et le déraillement de l’humanité

Créer des formes : devenir une personne. Créer des formes, c’est faire ce que la vie a fait à travers la création des espèces — chaque espèce est une forme nouvelle, souvent de merveilleuse beauté géométrique et chromatique chez les végétaux —, mais dans l’humanité cette création de forme peut-être au profit de chaque individu qui, par-là, cesse d’être un simple numéro. Nous sommes tous des numéros (objets des statistiques), et un régime qui ne voit en nous que des numéros tend au totalitarisme ; mais nous pouvons devenir des personnes, membres de la seule espèce capable d’aller vers la personnalisation, l’originalité et la création intraspécifiques. Bergson aimait à dire que la vie est d’abord « une création de soi par soi ». Les exemples qu’il donne dans « La conscience et la vie » (1911) – et qui sont parfois un peu datés – sont les suivants : la mère de famille, qui crée ses enfants « tant au physique qu’au moral » jusqu’à leur émancipation ; l’entrepreneur, qui crée une entreprise fonctionnant comme un organisme et rendant des services ; les savants ; les artistes, créateurs de formes supérieures parce qu’entièrement gratuites, qui ouvrent à « la joie de comprendre ou la joie d’éprouver » un plaisir n’ayant plus rien à voir avec la satisfaction des besoins animaux — « l’artiste nous libère en nous élevant » ; enfin les créateurs de formes morales nouvelles, dont François d’Assise, à ses yeux un des sommets de l’humanité.

L’accident d’aiguillage. Mais Bergson, qui meurt en janvier 1941 à Paris après avoir vu monter le fascisme, le nazisme et le stalinisme, sait que tout n’est pas si simple. Paradoxe énorme : les vivants qui avaient tout en main pour devenir libres n’ont jamais été aussi proches de leur chute, voire de leur disparition. Que s’est-il passé ? Au lieu de créer des formes de vie nouvelles, les humains se sont retournés en quelque sorte vers le mode d’existence des plantes : le désir d’accumulation — avoir plus, toujours plus, et chez nous toujours plus vite — est devenu un but absolu. Waterlot l’illustre par les fonds de pension qui exigent des rendements maximum à court ou moyen terme, favorisent les délocalisations et par-là ont contribué à ravager l’industrie française ; ou encore par l’entrepreneur qui ne lance plus une capacité de production viable rendant service, mais vise un quanta d’argent dépassable, dont on ne veut tirer, quelles qu’en soient les conséquences, qu’une somme plus grosse. Le profit devenant le but ultime. Bergson nomme cela « la course frénétique au luxe » qui promeut un idéal où chacun rêve de devenir millionnaire — dans un aveuglement général et un jeu de dupes, puisque ce sera impossible à la plupart. À cet égard on peut citer quelques passages des Deux Sources de la morale et de la religion : « Des besoins nouveaux surgissent, aussi impérieux, de plus en plus nombreux. On a vu la course au bien-être aller en s’accélérant sur une piste où des foules de plus en plus compactes se précipitaient. Aujourd’hui, c’est une ruée » ; « C’est le plus souvent par amour du luxe qu’on désire le bien-être » ; « Au commencement était la vanité. Combien de mets ne sont recherchés que parce qu’ils sont coûteux. »

Cette course entraîne une souffrance de masse croissante et la déstructuration des milieux sociaux. Bergson parle d’un « accident d’aiguillage » dans la marche du progrès : l’humanité n’a pas compris les possibilités réelles qui lui étaient ouvertes et s’est détournée vers une possibilité mortifère — l’accumulation pour elle-même. Notre puissance a augmenté trop vite : 150 ans d’augmentation inouïe et 150 ans depuis le début de nos maux, dont nous vivons aujourd’hui les premières conséquences — c’est pour nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants que les pires se déploieront. Il aurait fallu que le travail d’éducation soit plus avancé quand ces possibilités sont apparues au XIXe siècle.

L’anesthésie contemporaine. Aujourd’hui, nous sommes incapables de réagir, comme anesthésiés par l’habitude : nous ne voyons pas comment organiser la vie autrement, alors nous détournons les yeux. Symptôme révélateur : de nombreux jeunes nous disent qu’ils ne feront pas d’enfant à cause de l’avenir sombre qu’ils perçoivent devant eux. En outre, le confort et la facilité gagnés ces dernières décennies rendent impensable une existence différente — Bergson, penseur de l’effort, avait redouté ce fléchissement de l’imagination. Il aurait fallu un « supplément d’âme », expression forgée par Bergson et passée dans le langage courant, qu’il appelait encore de ses vœux en 1932.

Tenir ensemble les deux vérités. Ce qui a fait dérailler ? L’être humain s’est centré sur lui-même, autoglorifié (Homo Deus), et séparé du monde du vivant. Il faut pourtant tenir ensemble deux choses apparemment contradictoires : d’une part l’être humain est appelé à se dépasser lui-même (Bergson, L’Évolution créatrice, p. 152 : « un être intelligent porte en lui de quoi se dépasser lui-même ») ; d’autre part il demeure un être fini, limité, interdépendant, inscrit dans le tout du vivant, et mortel — l’individu à coup sûr, l’espèce à très long terme. C’est sans doute du côté de la racine de la vie — l’origine radicale que les traditions nomment Dieu — que nous sommes appelés à nous tourner : Bergson, en fin de vie, a tenté de penser ce que pourrait signifier l’éternité pour des êtres temporels.

Contre les rêves de déménagement. Waterlot dénonce vigoureusement les tentations délirantes entendues lors de l’élection américaine de 2024 : quitter la planète, terraformer Mars. Les astrophysiciens de Genève, avec lesquels il travaille dans le cadre du programme « À Ciel Ouvert – Sciences et spiritualité », sont unanimes : « même pas en rêve » — des équipes de quelques centaines de personnes pourront peut-être être envoyées sur une autre planète de notre système solaire, au prix d’une préparation et d’un séjour qui d’ailleurs abîment l’organisme, mais ce n’est évidemment pas un déménagement de l’humanité et encore moins une nouvelle Terre. Notre vie tient et se déploie dans une fine couche d’atmosphère d’environ dix kilomètres de hauteur : dans tout l’univers, c’est le lieu, le seul ; hors de lui, aucune vie durable et reproductible n’est envisageable. La Terre est notre unique maison commune. Waterlot renvoie à l’épilogue du film Don’t Look Up — un « conte philosophique » de 2 minutes 30 concluant qu’on n’ira sur aucune autre planète, même en rêve.

L’humilité contre l’hubris. Retrouver le vivant, c’est donc retrouver à la fois l’humilité et la conscience de nous-mêmes : ne plus nous penser comme supérieurs à toute réalité, capables de surmonter toutes les limites — y compris la mort individuelle. Il faut quitter ce que les Grecs nommaient l’hubris, la démesure, dont l’Iliade montre qu’elle conduit toujours à la catastrophe.

6. L’intelligence artificielle : une leçon de limites

L’IA est « très instructive » à cet égard : notre intelligence humaine est déjà largement dépassée par des algorithmes correctement entraînés. Waterlot cite Hugo Duminil-Copin (médaille Fields, Université de Genève) déclarant dans Le Monde que l’IA a détruit en quelques semaines la quasi-totalité de son programme de recherche, proposant des résolutions dont il n’est « plus qu’un vérificateur ». Si nous ne voulons pas disparaître au service d’une intelligence non vivante — qui, malgré les apparences de GPT, n’entre en aucune relation réelle avec nous, n’éprouve aucun sentiment (Waterlot lui parle toujours « comme à une machine ») —, il nous faut apprendre ce que nous sommes : non pas une pure intelligence, mais une vie qui aspire à un accomplissement dans une relation réelle avec une altérité, relation dont on tire une joie éprouvée affectivement, et un accomplissement forcément partagé — à part quelques génies solitaires des mathématiques ou des échecs. Quel accomplissement plus complet que de s’élever ensemble vers la réalisation de notre destination qui, en dernière instance selon Bergson, est d’aimer : non pas la sensiblerie, mais être ouvert à l’autre avec bienveillance, accueil et désir de le rencontrer.

7. La vie sociale : des fourmis aux personnes

Bergson est frappé par un fait : au bout des deux lignes d’évolution les plus abouties — hyménoptères et sapiens —, la vie sociale est capitale. Mais elle prend deux formes opposées. Chez les hyménoptères, elle va jusqu’à étouffer la vie individuelle : une fourmi ou une abeille n’est « vraiment qu’un numéro », n’existe que par le groupe, seul le groupe a de la consistance. Chez l’humain, comme chez les grands primates, l’individu compte : la vie sociale s’accompagne, pour chacun, de la possibilité de réaliser une personnalité. L’être humain ne peut d’ailleurs vivre sans vie sociale — l’isolement radical, on le sait des prisons, rend « à moitié fou », et l’ennui est une manière de s’étioler.

8. Conclusion de la conférence : devenir une conscience créatrice

Chacun est appelé à devenir une conscience créatrice : entrer dans l’avenir porteur de tout son passé, dessiner une figure originale à partir de ses choix, et apporter ainsi quelque chose de nouveau dans le monde — modeste ou exceptionnel, peu importe ; le tout est de réaliser sa personnalité. Cela n’est possible que dans la conscience des limites : celles de notre animalité vivante et celles de nos sociétés. Notre existence s’inscrit dans un « cercle des possibles » dont le rayon peut être agrandi mais dont la circonférence ne peut jamais être abolie. La société est aussi une limite : agir sans tenir compte des effets de son action sur le corps social — comme on le fait trop souvent aujourd’hui où le sens de l’intérêt général s’est beaucoup perdu —, c’est risquer de déstructurer le vivre-ensemble et les données fondamentales de la condition humaine. La pensée de Bergson, qui a intégré ces dimensions, trace encore une direction à nous qui risquons de nous perdre pour avoir oublié que nous sommes des vivants ayant besoin d’un corps social sain où chacun peut s’épanouir en personnalité libre. « Se replonger dans le tout, c’est prendre conscience de ce que nous sommes réellement. » La philosophie s’avère plus indispensable que jamais : depuis Socrate, elle a donné le mot d’ordre « connais-toi toi-même » — avoir sans cesse à l’esprit la réalité de notre situation, condition d’une vie heureuse.

9. Les échanges avec le public

Instinct, torpeur et intelligence en nous. Répondant à une question sur l’instinct devant une image de la conférence, Waterlot précise un point fondamental : à la racine première de la vie, torpeur, instinct et intelligence sont « anastomosées », imbriquées. Si les trois tendances se séparent en se spécialisant au cours de l’évolution, elles ne sont jamais détachées l’une de l’autre — ce ne sont pas des morceaux de puzzle. Chez l’humain, l’intelligence est la tendance centrale, mais elle est doublée d’un halo d’instinct s’exprimant en intuition : cette capacité de « voir à travers les enveloppes », si elle est préparée par un travail préalable de l’intelligence, est le cœur de la philosophie créatrice, de l’art créateur et de la mystique. Nous ne sommes pas non plus exempts de torpeur : elle s’exprime en nous sous la forme de la paresse — tendance au repli, au laisser-aller —, qui a un sens dans nos origines animales : les félins paressent pour pouvoir décharger au moment venu une intensité paroxystique d’énergie.

La conscience des végétaux et des humains. À propos d’un article sur les arbres développant des épines ou rendant leurs feuilles amères quand ils sont broutés, en prévenant leurs voisins : c’est incontestablement une communication, chimique, qui exprime un sentir — Bergson a raison de penser une conscience universelle mais très échelonnée : hyper vague et diffuse chez les végétaux, intensifiée chez nous. Précision importante : 75 % de notre vie est automatique, et se laisser aller sur la pente de l’automatisme sans innover est un signe de vieillesse. La conscience devient aiguë aux moments du choix qui implique l’attention — quand on apprend à conduire, l’embrayage occupe toute la conscience ; une fois l’habitude prise, il disparaît —, et surtout au moment des choix existentiels : s’engager dans tel métier contre un milieu hostile par exemple. Waterlot illustre cela par son expérience du cyclotourisme sur longues distances et dans des milieux semi-isolés : ce qui paraissait aventure inconsidérée devient, une fois préparé puis réalisé, un dépassement qui aiguise la conscience.

L’élan vital, l’origine de la vie et Dieu. À qui lui demande d’éclairer l’ « élan vital », notion prononcée une fois en tant que telle dans l’exposé, Waterlot répond : c’est le mouvement par lequel la vie, comme une force, traverse les vivants et produit d’âge en âge des poussées de créativité donnant naissance à des formes nouvelles — l’image de l’élan sert à représenter cette poussée en avant qui sème sur son chemin des quantités d’espèces. À la racine, c’est une puissance de produire qui porte en elle plus qu’elle n’a — surtout pas le déploiement d’un programme. Les cyanobactéries n’ont pas produit d’oxygène pour l’homme, mais il n’y aurait pas eu d’hommes sans elles ; l’être humain n’a pas été voulu ou prévu comme tel, sous la forme qu’il a, par Dieu. Bergson pense d’ailleurs que l’univers est « strié d’élans vitaux » : les exoplanètes jadis jugées hyper improbables se comptent déjà aujourd’hui par milliers, et si l’on songe aux quelques 2 000 milliards de galaxies qui composent aujourd’hui notre univers, la probabilité que la vie se manifeste ailleurs s’est accrue. Quant à la question de Dieu, Bergson reste empirique : conduit par la logique du raisonnement à poser une première cause à la racine de la vie, il refuse d’en faire une preuve (« un raisonnement n’a jamais prouvé quoi que ce soit ») — c’est une hypothèse de travail. Là où elle peut devenir plus solide, c’est dans l’expérience religieuse : c’est l’objet des Deux Sources de la morale et de la religion (il faut lire le titre exactement : morale et religion), où Bergson critique sévèrement les religions (à quoi elles servent, d’où vient leur présence, leurs divagations) pour s’intéresser surtout à l’esprit et à la mysticité. Les figures comme François d’Assise — surnommé « pazzo » au début, suivi de milliers de personnes en quelques années —, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix ou Madame Guyon sont des singularités qu’on ne peut réduire à la folie : peut-être nous disent-elles quelque chose d’une expérience que la plupart d’entre nous ne peuvent pas faire, mais qu’aucune raison ne permet de discréditer a priori — et de laquelle nous apprenons peut-être quelque chose à propos de Dieu. Telle est la méthode constante de Bergson : retourner toujours à l’expérience, comme il a collé au plus près de la biologie, il colle au plus près des textes spirituels.

L’IA est-elle « plus intelligente » que l’homme ? Face à un auditeur qui conteste ce point — l’IA n’étant jamais, selon lui, que le produit d’algorithmes créés par l’homme, comme le recordman reste redevable à son entraîneur —, Waterlot maintient avec nuance : l’IA est capable de choses que nous serons à tout jamais incapables de faire (synthétiser en quelques instants des millions de documents, voir des choses que notre œil averti ne voit pas — d’où son usage en médecine). Cela pose d’ailleurs des problèmes redoutables : les médecins qui se fient systématiquement aux rapports d’IA pour traiter les cancers perdent au bout de six mois de la compétence diagnostique ; et l’IA « nous donne tout mâché », ce qui est hyper dangereux pour une formation intellectuelle qui exige des années et dont on a l’impression trompeuse qu’on pourrait faire l’économie. Sur l’intelligence en tant que telle — non l’inventivité, qui associe imagination et émotion (« l’imagination est plus importante que l’intelligence », disait Einstein), et dont l’IA est pourtant déjà capable sous certains aspects, puisqu’elle est capable dans certains contextes de poser des questions nouvelles — Waterlot hésite mais conclut : notre intelligence en tant que telle est dépassée. Ce qu’il faut surtout dire : nous ne sommes pas que des êtres intelligents, nous sommes des vivants intelligents — ce qu’une IA n’est pas et ne sera jamais. Il cite en contrepoint un collègue de Grenoble persuadé que la conscience humaine sera bientôt remplacée par les ordinateurs : « je pense qu’il se trompe. »

Mot de la fin. Le président du CDI remercie le conférencier et suggère, en écho à François d’Assise qui parlait de « ma sœur la Terre », une prochaine conférence comparant Bergson et le saint d’Assise — deux manières de « retrouver le vivant ».

Repères biographiques et œuvres citées

  • Henri Bergson (1859–1941) : philosophe mondialement célèbre de 1907 (L’Évolution créatrice) à sa mort ; enterré à Garches ; refusa le statut d’« Aryen d’honneur » sous l’Occupation ; prix Nobel de littérature (1927) ; a vu monter l’entre-deux-guerres, le fascisme, le nazisme et le stalinisme.
  • Œuvres citées : L’Évolution créatrice (1907) ; « La conscience et la vie » (1911), premier texte de L’Énergie spirituelle ; La Pensée et le mouvant (dernier recueil de conférences, ouvrant sur un discours de la méthode) ; Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932).
  • Concepts clés : élan vital ; lignes d’évolution divergentes ; tendances de la vie (torpeur, instinct, intelligence) ; interdépendance du vivant ; conscience immanente à la vie et échelonnée ; intuition ; création de formes ; personne et personnalisation ; liberté ; supplément d’âme ; accident d’aiguillage ; mysticité ; hubris.
  • Figures et auteurs mentionnés : Darwin, Lamarck, Spinoza (conatus), Platon et Aristote, Descartes, Bruno Latour (le « hors sol »), Harari (Homo Deus), Ray Kurzweil, Nick Bostrom, Jancovici (les « 600 esclaves »), Hugo Duminil-Copin, Michel Mayor et les exoplanètes, Dostoïevski, Einstein, Socrate.

 

Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches 

Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci 
 et à bientôt pour votre prochaine visite.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.