Thèmes: Economie, Histoire, Société Conférence du mardi 29 septembre 2026

Par Anne Amiot Defontaine, Historienne de l’art, diplômée de l’École du Louvre, guide conférencière attachée au Musée des arts décoratifs.
Des cargaisons qui transforment l’art de vivre européen
La conférence montre comment les échanges maritimes organisés par les Compagnies des Indes ont profondément transformé les sociétés européennes aux XVIIe et XVIIIe siècles. À partir de la fin du XVe siècle, les routes commerciales maritimes prennent progressivement le relais des anciennes routes terrestres de la soie. L’Europe entre alors en relation plus étroite avec des régions lointaines d’Asie et d’Amérique, dont elle convoite les produits rares : porcelaine, laques, soieries, cotonnades, épices, thé, café, chocolat ou sucre.
Les Compagnies des Indes sont des associations privilégiées de négociants auxquelles un souverain accorde le monopole de certaines relations commerciales avec des territoires lointains. Les « Indes » désignent alors aussi bien les Indes occidentales, c’est-à-dire l’Amérique, que les Indes orientales, tournées vers l’Asie. La concurrence est forte entre les compagnies hollandaises, anglaises et françaises. En France, Colbert contribue à leur organisation en 1664 (devise : « Je fleurirai là où je serai portée »). et Lorient devient le principal port de départ et de retour.
Mais l’intérêt de ces échanges ne se limite pas au commerce. Les marchandises transportées dans les cales des navires modifient les goûts, les usages, les techniques et même les objets du quotidien. Les Européens ne se contentent pas de recevoir des produits : ils les adaptent, les imitent et finissent parfois par développer leurs propres productions. Les échanges deviennent ainsi un puissant moteur de création.

Anonyme, Intérieur d’un « magasin de chine » Pays-Bas Vers 1680 V&A Museum London
I. La porcelaine : fascination pour l’Orient et naissance de la chinoiserie
La porcelaine constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de cette influence. Les Européens la découvrent et la recherchent pour ses qualités exceptionnelles : blancheur, finesse, translucidité, dureté, imperméabilité, résistance à la chaleur et sonorité particulière. Les porcelaines chinoises deviennent des objets de grand luxe, conservés dans les cabinets et intégrés progressivement aux décors intérieurs.
La demande européenne est telle que les Chinois développent des porcelaines spécialement destinées à l’exportation. Les compagnies transmettent des modèles et des catalogues de formes afin que les productions correspondent aux usages européens. Certaines pièces sont même conçues pour des usages inconnus en Chine, comme le plat à barbe ou le bidet. Des commandes particulières permettent également de faire réaliser des services armoriés pour des aristocrates, des administrateurs, des capitaines ou le roi.
Une production conçue pour l’exportation
Dès l’époque Ming, la Chine, qui réservait d’abord la porcelaine à l’empereur, produit une porcelaine spécifique pour l’Europe, avec l’aide des Jésuites puis des marchands des Compagnies, qui fournissent des catalogues de formes (bidet, plat à barbe, inconnus en Chine) et des motifs à la mode. Les importations passent de 150 000 pièces à la fin du XVIIe siècle à 200 000 vers 1750 puis 300 000 au dernier quart du XVIIIe ; deux tiers de bleu et blanc, un tiers en couleurs. La porcelaine remplace le métal dans les services de table des grandes maisons, puis gagne la bourgeoisie.
Bleu et blanc, motifs et malentendus
Le bleu et blanc (« kraak » aux Pays-Bas, du nom des caraques du XVIe siècle) domine. Les décors en cartouches (branches fleuries, objets de lettrés) répondent à la botanique, aux jardins à la française et à la curiosité des Lumières ; les peintres hollandais les reprennent dans leurs natures mortes. Le daim (longévité, monture des immortels) plaît comme animal de chasse ; le dragon à cinq griffes, réservé à l’empereur, est rare. Cet attrait est esthétique, non culturel : les Européens ne comprennent pas ce qu’ils choisissent.
Hybridations et montures
Un vase céladon d’époque Qianlong, fourni par le marchand mercier Hébert pour la garde-robe de Louis XV, reçoit une monture de bronze ciselé et doré : la Chine préfère la sobriété, l’Europe a « peur du vide ».
Formes occidentales à décor chinois (beurrier), personnages en perruque Louis XIV sous un kiosque oriental, ou à l’inverse personnages chinois sous un kiosque proche de Versailles : des adaptations au goût européen.
Au Portugal, la salle des porcelaines du Palais Desantos à Lisbonne (décor de 1664-1687, toit pyramidal en bois doré orné de Ming bleu et blanc) montre la porcelaine comme décor total, en lien avec les azulejos.
Les « familles » de couleurs et les échanges dans les deux sens
Famille verte (règne de Kangxi, contemporain de Louis XIV) : émaux verts d’oxyde de cuivre, décor naturaliste et mieux aéré ; nom donné par un savant français au XIXe siècle. Elle inspire Rouen et se retrouve dans les usages français (la verrière de la table à la française, où l’on présente les verres).
Famille rose (Yongzheng, Qianlong ; époque Louis XV-Louis XVI) : due au pourpre de Cassius, formule du chimiste hollandais Cassius (1650) à base de sel d’or, adoptée par la Chine qui l’appelle la « couleur étrangère ». Elle s’accorde au style rocaille et à Madame de Pompadour (Sèvres). Les échanges se font donc dans les deux sens, même si l’Orient s’est davantage protégé.
L’arrivée de ces objets provoque en Europe un véritable engouement pour la « chinoiserie », c’est-à-dire une interprétation occidentale de la Chine. Les porcelaines sont accumulées dans les intérieurs, posées sur les cheminées, les meubles et parfois même les murs. Les palais hollandais en offrent des exemples particulièrement spectaculaires. Ce goût gagne progressivement les classes moyennes.
Les Européens cherchent parallèlement à produire eux-mêmes des objets comparables. Pendant longtemps, ils ne maîtrisent pas le secret du kaolin et ne peuvent fabriquer la véritable porcelaine. Ils développent donc des imitations dans les grands centres faïenciers, notamment à Nevers et Rouen, ainsi que les majoliques au Portugal, en Espagne et en Italie.
La recherche finit par aboutir. Au début du XVIIIe siècle, Meissen découvre le secret de la porcelaine dure européenne. La production peut alors se développer indépendamment des importations chinoises et permettre aux manufactures européennes de créer leurs propres formes et décors. En France, Chantilly, Vincennes puis Sèvres, participent à cette évolution. L’influence asiatique demeure toutefois visible dans les couleurs, les motifs et certaines compositions.
La porcelaine montre donc parfaitement le mécanisme général des échanges : l’Europe importe, admire, imite, apprend, puis transforme ce qu’elle a découvert pour créer de nouvelles productions.
II. Épices, sucre, thé, café et chocolat : de marchandises rares à nouvelles habitudes
Les épices constituent une autre catégorie essentielle des cargaisons. Elles arrivent d’abord comme des produits rares, parfois considérés comme des « drogues » et vendus par les épiciers. Leur usage évolue progressivement : d’abord recherchées pour leurs propriétés supposées médicinales, elles deviennent des ingrédients appréciés pour leur goût.
Au XVIIIe siècle, cependant, la mode change. On valorise davantage le goût naturel des aliments et l’emploi des herbes. Les épices perdent alors une partie de leur prestige. Les Compagnies des Indes doivent s’adapter et peuvent compter sur le développement de nouvelles denrées, notamment les boissons exotiques.
Le thé, le café et le chocolat transforment ainsi les pratiques sociales et entraînent la création de tout un ensemble d’objets nouveaux : théières, cafetières, tasses à anse, chocolatières, réchauds et accessoires spécifiques. Dans un premier temps, ces boissons sont associées à la médecine et à l’apothicairerie. Le thé est présenté comme bénéfique pour certains maux, le café comme stimulant et favorable notamment à la digestion ou à la lutte contre le sommeil, tandis que le chocolat suscite des avis contradictoires.

Chocolatière, vers 1750, cuivre et bois ; coll. Part.
Le chocolat, venu d’Amérique et introduit en Europe par les Espagnols, connaît rapidement un grand succès. En France, les reines Anne d’Autriche et Marie-Thérèse contribuent à sa diffusion à la cour. Il devient une boisson à la fois nouvelle, luxueuse et mondaine. Sa préparation nécessite des objets spécifiques : la chocolatière possède notamment un manche perpendiculaire au bec et un couvercle permettant de faire passer le moussoir. Le chocolat, très amer à l’origine, est fortement sucré et peut être agrémenté d’épices.
Le sucre devient donc un complément essentiel. Il arrive des îles mais également de Madère, des Canaries et du Maroc. Longtemps rare et précieux, il est conservé sous clé. Avant l’apparition du sucre en morceaux, au XIXe siècle, il est essentiellement consommé sous forme de poudre. Les manufactures créent alors des objets adaptés, notamment des saupoudreuses et des pots à sucre.
Le café connaît également un long parcours avant de devenir une boisson européenne. Originaire d’Éthiopie, il se diffuse notamment à partir du port de Mokha, au Yémen, puis dans le monde ottoman. Les premiers lieux consacrés à sa consommation apparaissent au XVIe siècle en Égypte et dans la région de La Mecque. Le café possède une dimension sociale particulière : contrairement au chocolat, davantage associé à une consommation intime, il devient un lieu de rencontre, de conversation et d’échange.
Introduit en Europe au début du XVIIe siècle, il connaît ensuite un succès croissant. Comme pour le thé et le chocolat, sa consommation transforme les habitudes et entraîne la création d’objets et de gestes nouveaux.
III. Les objets, les décors et les laques : importer ne signifie pas simplement reproduire
L’influence des échanges se retrouve aussi dans le mobilier et les arts décoratifs. Les Européens ne se contentent pas de placer des objets venus d’Asie dans leurs intérieurs : ils les transforment et les associent à leurs propres goûts.
Les porcelaines peuvent ainsi recevoir des montures en bronze ciselé et doré réalisées en Europe. Un vase chinois peut être complété, transformé et adapté pour correspondre aux attentes d’un décorateur ou d’un commanditaire français. La différence de goût est importante : aux compositions asiatiques jugées plus sobres répond, dans les intérieurs européens des règnes de Louis XIV et Louis XV, une tendance à multiplier les ornements et à éviter le vide.
Le même phénomène existe avec les laques. Les véritables laques asiatiques sont coûteuses et difficiles à obtenir. Les Européens développent donc leurs propres techniques d’imitation, notamment avec le vernis Martin. Ces productions ne sont pas simplement des copies : elles donnent naissance à une esthétique proprement européenne, inspirée de la Chine et du Japon mais adaptée aux goûts locaux. Les techniques permettent également de réaliser des objets plus accessibles, notamment de petites boîtes et des objets de toilette.
Les Compagnies des Indes jouent ainsi un rôle plus complexe que celui de simples transporteurs. Elles stimulent la création en suscitant des commandes, en transmettant des modèles et en mettant les fabricants européens en contact avec des formes, des matières et des décors nouveaux.
IV. Le coton et les indiennes : une véritable révolution textile
Le coton constitue l’une des transformations les plus importantes évoquées dans la conférence. En Europe, son usage est longtemps limité, alors qu’il est largement employé dans le monde musulman. Pourtant, ses qualités sont nombreuses : il est léger, blanc, facile à teindre, facile à entretenir et moins coûteux que la soie.
Les premiers grands cotons importés viennent d’Inde. Les Français disposent notamment de comptoirs à Masulipatam et Pondichéry. Les tissus imprimés et peints sont appelés en France des « indiennes ». Ils connaissent un succès considérable grâce à leurs couleurs, leurs motifs floraux, leurs oiseaux et leurs compositions très éloignées des décors traditionnels européens.
Ces tissus bouleversent les habitudes décoratives. Ils sont d’abord utilisés pour les tentures et l’ameublement, puis pour les vêtements. Les « banians », notamment les robes d’intérieur masculines, deviennent un signe de raffinement et d’ouverture aux modes venues d’ailleurs. La conférence insiste également sur le fait que l’on ne distingue pas encore clairement le textile destiné à l’habillement de celui destiné à l’ameublement.

Banyan Début du XVIIIe siècle ; Toile de coton peinte et imprimée. Coll. part.
Le succès du coton provoque toutefois une réaction des producteurs français de soie et de lin, qui voient dans ces importations une menace commerciale. Le coton imprimé est donc interdit en France pendant plusieurs décennies. Malgré cette prohibition, la mode continue de progresser. Marseille, notamment grâce à son statut de port franc, accueille des activités liées à ces tissus. Des personnalités comme Mme de Pompadour contribuent à leur diffusion.
En 1759, le développement du phénomène est devenu suffisamment important pour que l’interdiction soit finalement levée. De nombreuses manufactures peuvent alors se développer. Mulhouse et l’Alsace deviennent des centres importants de cotonnades ; Rouen développe notamment les tissus rayés, tandis que Cholet se spécialise dans les mouchoirs. Dans la région parisienne, Oberkampf et la manufacture de Jouy-en-Josas connaissent un succès remarquable avec la toile de Jouy.
Le coton transforme également la mode. À la fin du XVIIIe siècle, les vêtements deviennent plus légers et certaines robes en coton adoptées notamment par Marie-Antoinette annoncent une évolution des silhouettes. Enfin, le mélange du coton et de l’indigo conduit à la production de toiles qui donneront naissance au jean, associé ensuite au vêtement ouvrier.
V. Des échanges longs, coûteux et incertains
Derrière cette transformation de l’art de vivre se trouve une réalité beaucoup moins confortable : le commerce maritime est lent, risqué et soumis à de nombreux aléas. Un voyage aller-retour peut durer environ deux ans. Les commandes doivent donc être passées longtemps à l’avance, parfois six mois avant l’arrivée prévue des navires. Des agents et des marchands installés sur place assurent les commandes et leur transmission.
Les bateaux ne transportent pas uniquement les marchandises destinées au retour. À l’aller, ils embarquent ce qui est nécessaire au voyage : provisions, céréales et autres fournitures. Ils peuvent également transporter des productions européennes destinées aux échanges dans les ports et comptoirs rencontrés au cours du voyage.
Les cargaisons sont exposées aux naufrages, aux attaques et à la piraterie. Les compagnies hollandaises, françaises et anglaises se livrent une concurrence particulièrement rude. Les navires peuvent être attaqués ou bloqués, et certains partent en groupe afin de réduire les risques. Mais même sans intervention humaine, de nombreux bateaux sombrent. La Compagnie des Indes elle-même connaît plusieurs faillites et doit être renflouée.
Les échanges reposent sur différents moyens de paiement : or, argent, bronze, mais aussi troc et instruments financiers développés notamment dans le monde hollandais. Le commerce maritime est donc un système complexe, mobilisant capitaux, navires, équipages, négociants, manufactures et intermédiaires.
Conclusion — Des cargaisons qui deviennent un nouvel art de vivre
L’idée essentielle de la conférence est que les Compagnies des Indes ne se sont pas contentées de transporter des marchandises exotiques. Le contenu de leurs cales a contribué à transformer durablement les sociétés européennes.
La porcelaine a modifié les décors et suscité de nouvelles recherches techniques. Les laques ont inspiré des imitations et des techniques européennes. Les épices ont renouvelé les goûts avant de laisser progressivement la place à de nouvelles boissons. Le thé, le café et le chocolat ont fait naître de nouveaux usages sociaux ainsi qu’une multitude d’objets spécifiques. Le sucre a accompagné ces nouvelles consommations. Enfin, le coton et les indiennes ont provoqué une véritable révolution textile, jusque dans les vêtements et l’ameublement.
Le phénomène est donc réciproque : l’Europe reçoit des produits venus de loin, mais elle les transforme, les adapte à ses besoins et développe en retour de nouvelles productions. Les compagnies suscitent elles-mêmes des créations en passant des commandes particulières et en transmettant des modèles aux fabricants.

Tulipiers dits « vase pyramide » ou « vase pagode » Manufacture De Roos Delft
Faïence 1700-1725 Coll. part.
À travers ces cargaisons, ce sont finalement des goûts, des techniques, des gestes et des façons de vivre qui circulent. Les cales des navires deviennent ainsi le point de départ d’une profonde transformation de l’art de vivre européen aux XVIIe et XVIIIe siècles.
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