Thèmes : art, histoire, peinture, sculpture, visite.
Visite du mardi 17 décembre 1996.
Fiche de visite par Emile Brichard
Avant de pénétrer dans le musée et de voir l’exposition, récapitulons 150 ans d’une histoire très mouvementée.
1838 – Face au Palais des Tuileries, Louis-Philippe veut un monument de prestige qui marquerait son règne et fait donc construire un palais qui abriterait la Cour des Comptes et le Conseil d’état.
1871 – Le Palais de la Cour des Comptes subit le même sort que son vis-à-vis … incendie et destruction.
1900 – Les Tuileries rasées, la Cour des Comptes réduites à l’état de murailles calcinées, on reconstruit un palais pour la nouvelle idole, le chemin de fer. Ce sera la Gare d’Orsay, inaugurée pour l’Exposition du Siècle.
1939 – Orsay est abandonné par le trafic des grandes lignes et se consacre uniquement à la déserte des lignes de banlieue.
Depuis la Seconde Guerre Mondiale et le centre d’accueil des prisonniers de guerre au printemps 1945, la gare et l’hôtel, partie intégrante de l’édifice, sont fermées.
La gare accueillera un moment la Compagnie théâtrale de Jean-Louis Barrault et deviendra Salle des Ventes pendant la reconstruction de l’Hôtel Drouot.
Enfin, l’action de trois Présidents de la République est nécessaire pour mener à bien l’installation du nouveau musée, Georges Pompidou en 1972, l’approbation du projet de la direction des musées, Valéry Giscard d’Estaing en 1977, l’inauguration, François Mitterrand en 1986 (n’y voyez pas malice de ma part, il était accompagné ce jour-là de son premier ministre, un nommé … Jacques Chirac).
Puisque nous allons être confrontés à « L’origine du monde », rappelons que la gestation du nouveau musée dura sept ans, de juin 1979 à décembre 1986.
Sa vocation est de présenter un panorama de la création artistique de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème siècle et non pas une exposition exhaustive car il doit devenir un pôle d’attractions. Il enrichit donc son fonds personnel et permanent en même temps qu’il propose à notre réflexion, comme à notre admiration, des expositions thématiques.
Aujourd’hui, ce sont ces nouvelles acquisitions qui sont proposées à notre jugement, à notre émotion et même à notre sagacité.
Peut-on en effet uniquement parler d’art lorsqu’on entre dans un domaine sans arrêt submergé et déformé par la notion de « cote ». En témoignent ces jours-ci les polémiques sur un tableau « de » ou « attribué » à Van Gogh. Dans un premier temps, il n’a pu être vendu que quarante millions et l’Etat (nous) a été en plus condamné à indemniser les ayants droits car la toile ne vaudrait peut-être rien … puisqu’elle ne serait pas de Van Gogh !
Ah ! Johnny, chères princesses ou stars, comme vos aventures paraissent sereines.
Peut-on aussi uniformément apprécier telle ou telle exposition et aveuglément en admirer les auteurs. Arrêtons-nous un moment sur Courbet.
Il se présente ainsi dans la préface du catalogue de son exposition (1853) :
« J’ai voulu tout simplement puiser dans l’entière connaissance de la tradition, le sentiment raisonné et indépendant de notre propre individualité. Savoir pour percevoir, telle fut ma pensée ».
Un critique de la première moitié du XXème siècle fait vivre son plus célèbre tableau « Enterrement à Ornans » :
« Tous ces personnages, (il) les a peints dans la vérité de leurs caractères et de leurs attributs … La position sociale de chacun est écrite sur son visage et dans les plis de ses vêtements, le rôle qu’il joue dans la tragi-comédie de la mort est indiqué avec une bonhomie tranquille et une émotion sincère ».
On peut juger aussi de son action lors de la Commune (avril-mai 1871) : « Accusé d’avoir fait renverser la colonne Vendôme, … il subit la prison, l’exil et se vit infliger une dette … pour la réédification de la colonne ».
Et nous aurons à contempler « L’origine du monde » peint à la demande d’un diplomate turco-égyptien. Un de ses futurs propriétaires, un jeune et célèbre psychanalyste (célèbre parce que dans le Petit Larousse) a jugé bon de la conserver et de l’accrocher dans son bureau, caché par un rideau, un autre propriétaire l’a caché par un autre tableau de Courbet.
Dire que n’étant ni diplomate égyptien, ni psychanalyste de renom, ni …, ni …, il nous a fallu attendre 130 ans pour connaître cette Création du monde.
Ah ! Docteur Freud ! Si vous aviez connu les aventures du peintre et de ce tableau, qu’en auriez-vous diagnostiqué ?
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Compte-rendu de la visite
A l’occasion de ses dix ans, le musée d’Orsay a organisé une grande exposition de ses acquisitions récentes. Cet accroissement des collections concerne toutes les disciplines artistiques : peintures, sculptures, dessins et pastels, mobilier ou objets d’art.
Il comporte des chefs-d’œuvre bien sûr, des œuvres rares, mais aussi des fonds d’ateliers d’artistes ou de fabricants, préservés dans leur intégralité. Certains sont montrés pour la première fois, notamment « L’origine du monde » de Courbet.
Cette œuvre mythique est sans aucun doute l’une des plus grandes acquises récemment par le musée d’Orsay. Elle est entrée au musée par dation en 1995. L’histoire de ce tableau est étrange.
Courbet le peint en 1866, à la demande d’un diplomate turco-égyptien, Khalil-Bey. Il représente dans une vérité violente le sexe d’une femme. A la suite de dettes de jeu, le diplomate s’en sépare. On le retrouve chez Le Narde et ensuite à la galerie Baerheim-Jeune où un baron hongrois du nom de Hatvany l’achète pour son hôtel particulier de Budapest.
Durant la seconde guerre mondiale, Hatvany fuit son pays abandonnant une remarquable collection de peintures dont « L’origine du monde ». En 1948, on propose au baron de Hatvany de racheter une partie de sa collection dans laquelle, on ne sait par quel miracle, se trouve le tableau de Courbet.
En 1955, un jeune psychanalyste nommé Lacan l’achète chez un antiquaire. Il l’accroche dans son bureau à la campagne, mais, fait marquant, il le masque avec un tableau coulissant qu’il a commandé à son ami le peintre Masson. Masque qui semble n’avoir jamais quitté « L’origine du monde ». D’abord par un rideau avec son premier propriétaire, ensuite par un tableau de Courbet « Le château de Blonay » chez Le Narde.
Ce n’est qu’en 1988 qu’il sera enfin montré au public au Brooklyn Museum, lord de l’exposition « Courbet reconsidered ». Puis en 1991, à Ornans et enfin en 1996, au Centre Georges Pompidou.
Désormais il a trouvé sa place au Musée d’Orsay où il est entouré d’œuvre qui permettent d’évoquer la collection de Khalil-Bey : « Le bain turc » d’Ingres et « Le sommeil » de Courbet.
Sont aussi présentées les œuvres qui masquèrent le tableau successivement, notamment le panneau peint par Masson. Enfin, d’autres toiles de Courbet, dont « La source de la Loue », rappellent sa vision personnelle et intime associant la nature et la femme.
Un autre chef-d’œuvre est pour la première fois présenté au Musée d’Orsay, « L’autoportrait du Christ jaune » de Gauguin. Autour de cette œuvre sont réunis le crucifix en bois polychrome du XVIIème siècle, conservé dans la chapelle de Trémalo, près de Pont-Aven et le tableau intitulé « Le Christ jaune » dont il est inspiré.
Quelques mois avant son premier départ à Tahiti, Gauguin avait choisi se représenter devant des œuvres fortes et hautement symboliques. « Le pot autoportrait en forme de tête de grotesque » complète cette vision de l’artiste « entre l’ange et la bête », entre synthétisme et primitivisme.
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Quelques notes d’humeur sur nos deux dernières visites
Emile Brichard
Il nous est arrivé ce trimestre de faire par trois fois une deuxième visite en des lieux que nous avons donc pu revoir dans des circonstances différentes.
Notre visite à Fontainebleau fut un réel renouvellement tant au château que dans les visites complémentaires. Ce fut vraiment une redécouverte et nos anciennes impressions furent confortées et même souvent vécues avec plus d’intensité à Barbizon et à Milly-la-Forêt. Il est vrai qu’à Barbizon nous avons pu mieux visiter le musée de l’École de Barbizon installé dans l’Auberge du Père Ganne et surtout mieux comprendre la vie des peintres qui y sont venus aux mêmes époques ou par groupes successifs et qui firent la célébrité du village.
Il est vrai qu’entre temps, depuis notre visite, avait honoré Barbizon par sa présence et sa curiosité un personnage célèbre. Ah ! Ah ! C’est au moins une question à cent francs.
Je révèle l’entretien suivant :
« Comment allez-vous Madame le Premier Ministre ? »
« Très bien. I am a fighting mood »*
* « Je suis d’humeur batailleuse » (Vous êtes déjà sur la voie)
« Pour tenter d’adoucir la Dame de Fer, j’ai fait amplement garnir de fleurs la chambre qu’elle occupe à Barbizon et sur une table basse attendent qu’on les feuillette puis qu’on les emporte, de riches ouvrages retraçant les beaux jours qu’on venait prendre en cet endroit … » (Roland Dumas -Le filet la pelote).
Peut-on rêver que nos paysages aient pu adoucir la Dame de Fer.
A l’Opéra puis au Musée d’Orsay, nous sentirons aussi des différences dans notre regard et dans les circonstances, avec notre première visite.
A l’Opéra, reconnaissons que « l’atmosphère » n’était pas à la curiosité ni à l’enthousiasme. L’atmosphère avait une drôle de « gueule » comme aurait dit Jouvet ou Arletty. L’accueil fut glacial et la visite écourtée « pour raisons indépendantes de notre volonté » dit l’argument classique et si nos guides essayèrent de conserver et de moduler calme et admiration – nous les connaissons d’ailleurs et les reverrons avec plaisir -, le personnel de l’Opéra n’avait visiblement qu’une hâte, qu’on reparte. Il est vrai que des manifestants étaient attendus pour la fin de l’après-midi et nous les verrons et les entendrons largement le soir à la télé.
A Orsay, nous étions attirés par la curiosité et nous fûmes largement submergés par cette curiosité.
L’ancien musée nous attendait avec sa vue générale, presque exhaustive de l’expression artistique du XIXème siècle dans la variété de ses écoles, dans la sincérité de ses enthousiasmes, mais nous n’étions venus que pour ses nouvelles acquisitions. Elles nous feront négliger les anciennes mais ne nous les feront pas oublier.
Je vais prendre quelques exemples parmi des œuvres déjà vues ou qui sont parties vers d’autres musées, étrangers le plus souvent, laissant ainsi entendre que l’art de nos peintres est une valeur sûre à l’exportation.
Ainsi Gauguin avec son « Portrait au Christ Jaune » est bien mis en valeur, mais « Mahana No Atua » (Jour de Dieu) est à Chicago. Ainsi Courbet avec « L’atelier du peintre » est à Orsay, mais la « Femme avec un perroquet » est à New York. Ainsi Van Gogh, nous avons apprécié sa « Nuit étoilée » à Orsay, mais son « Café de nuit » (avec la nuit aussi très étoilée) est à Amsterdam. Ainsi Manet, son « Olympia » est à Orsay, mais « Torero mort » est à Washington et si son « Zola » est à Orsay, sa « Nana » est à Londres.
Je pourrais continuer ce jeu et ce serait fastidieux, mais si cela vous amuse de le continuer, faites-nous en profiter.
Nos peintres font ainsi connaître au monde leur talent mais nos paysages aussi s’exportent bien, même les plus humbles et sans parler de Barbizon déjà longuement évoqué. Allons, quelques exemples rapides :
Corot bien sûr avec ses « Étangs de Ville-d’Avray », et Monet à Giverny et sur les bords de l’Epte avec ses « Meules » et ses « Peupliers ». Avec Pissarro « Les Vergers de Louveciennes » sont à Washington. Avec Sisley « Le Pont de Villeneuve-la-Garenne » est à New York. Les « Grenouillères » de Monet et de Renoir sont à New York et Stockholm. Là encore, vous pouvez continuer …
Et si nous sommes attirés par des scènes de toilette intime, nous avions déjà Orsay.
La « Création du monde » n’y ajoute rien, mais heureusement que « La Pisseuse » de Picasso est restée à Beaubourg et je pense que nous aurions été nombreux à apprécier à Orsay avec une certaine nostalgie peut-être : Monet et ses « Coquelicots à Argenteuil ».
Argenteuil, ses canotiers, sa campagne, ses coquelicots, nous étions dans un autre monde.
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