La diversité culturelle et linguistique dans la Communauté Européenne

Thèmes : société.
Conférence du mardi 23 mai 1989 par Michael Cwik.

 

Michael Cwik, économiste à la Commission de la Communauté Européenne, est venu spécialement de Bruxelles, mardi 23 mai, pour nous parler des problèmes de langue dans la Communauté Européenne.

« J’ai l’intention de vous présenter quelques réflexions personnelles sur la communication entre peuples ayant des langues et des cultures différentes face au défi des objectifs de l’intégration européenne et de l’échéance 1992 du marché intérieur.

Mon leitmotiv est le suivant : il faut connaître des langues en Europe ; cependant la dominance de l’une ou de l’autre des langues nationales dans les relations professionnelles ou privées est contre ma conviction fédéraliste, qui se révolte contre tout privilège, sans légitimation démocratique, d’un groupe culturel ethnique ou religieux.

En tant qu’Européen, je suis fier que l’Europe ait une richesse de traditions et une grande diversité culturelle, stimulantes pour chacun de nous et permettant de nous distinguer par rapport à d’autres pays tels que les U.S.A.

Je suis conscient que les pays de notre vieux continent ne peuvent plus concurrencer, s’ils ne s’unissent pas, les grandes entités géopolitiques et économiques.

Il faut qu’il y ait une coopération, dans tous les domaines et donc un moyen de communication entre les différents peuples et groupes ethniques, culturels et linguistiques.

Si nous voulons construire l’Europe, nous devons aussi réfléchir sur les questions telles que :

 

Comment garantir à long terme la cohésion d’une telle union européenne ?

La cohésion économique et sociale à l’intérieur de la communauté européenne demande non seulement une meilleure organisation et répartition des compétences entre les différents niveaux politiques, mais encore une solidarité financière en ce qui concerne la répartition du pouvoir d’achat. Il faut donc une solidarité financière entre communes riches et pauvres, entre régions prospères et sous-développées, entre pays excédentaires et pays déficitaires, et même entre le monde industrialisé et le tiers monde.

La cohésion culturelle et politique dépend en particulier des solutions à long terme qui ne sont pas discriminatoires, notamment en ce qui concerne le traitement des différentes langues et cultures.

Ceci nous amène à la recherche des solutions qui garantissent la paix et la solidarité à l’intérieur de cette communauté.

 

Comment y arriver ?

Deux phénomènes en Europe semblent être contradictoires décentralisation et supranationalité.

  • la recherche vers l’identité locale et régionale. L’autonomie locale et régionale est un facteur déterminant pour l’identification personnelle.
  • la nécessité de s’organiser en un espace économique et politique plus grand face à la concurrence et au défi mondial.

Ceci nous condamne à travailler ensemble et à nous organiser, dans un monde qui devient chaque jour -à cause de l’évolution technologique particulièrement – plus petit.

S’il faut s’organiser, il faut pouvoir communiquer entre nous et donc connaître des langues ou une langue commune.

 

Quelle est la situation actuelle en Europe de l’apprentissage et de l’utilisation des langues ?

1 – L’Europe est divisée en 2 parties : l’Europe de l’Est où l’on apprend le russe, l’Europe occidentale, où l’on apprend l’anglais à l’école.

C’est le résultat des pouvoirs politiques établis après la deuxième guerre mondiale en Europe et de ses influences sur nos systèmes éducatifs à l’est et à l’ouest.

2 – Les cultures, les traditions et les langues en Europe se sont mutuellement influencées au cours de notre histoire (nous avons un héritage commun).

Par les échanges commerciaux pacifiques, par la migration religieuse ou politique, ou par l’occupation militaire temporaire, chaque groupe culturel et linguistique avait influencé les autres en Europe et continue surtout si les frontières sont ouvertes et la communication facile.

3 – Culture, tradition et langue sont étroitement liées. La langue maternelle est importante pour la pensée et la communication. Il est important pour chacun de nous de garder notre propre identité, notre personnalité et notre originalité.

4 – Le système éducatif dans la plupart des pays de l’Europe de l’ouest prévoit l’anglais comme principale langue de communication. Cette concentration sur l’anglais se fait au détriment de l’apprentissage des autres langues européennes.

Bien que nous ayons besoin d’une langue commune, la concentration sur une langue nationale comme l’anglais constitue un certain danger à long terme pour la diversité et l’identité culturelle de chacun. Il n’existe pas de contre-courant culturel important des autres cultures européennes, ni de vrais échanges entre les différentes cultures en Europe.

Il faut donc en dehors d’une langue commune apprendre et parler d’autres langues et particulièrement celle du pays voisin.

Mais nous nous trouvons devant un dilemme. Nous avons besoin d’un mode de communication et d’échanges interculturels entre les nations. Nous avons donc besoin d’une langue de communication, mais si l’on choisit l’anglais, tous les autres groupes sont discriminés.

En pratique, la langue française, actuellement, est plus utilisée pour la communication entre peuples non-anglais que pour la curiosité de lire Shakespeare ou d’entrer dans la culture anglaise.

Nous voulons traiter chaque groupe ethnique ou peuple d’une manière égale dans la Communauté et ainsi ne pas donner d’avantages politiques ou économiques à quelques-uns.

Une des revendications que l’on ne doit pas oublier dans la construction européenne est l’application de principes universels, c’est-à-dire l’application des mêmes principes pour tout le monde.

 

Quelle est la réalité aujourd’hui en Europe ?

La Communauté Européenne a neuf langues officielles : danois, allemand, grec, anglais, espagnol, français, italien, hollandais, portugais (irlandais, belge, luxembourgeois). Ces neuf langues ont les mêmes droits. Dans certains domaines, on n’utilise pas les neuf langues. En fait, on n’utilise que le français et plus généralement l’anglais.

Toute personne travaillant dans les institutions communautaires doit connaître en plus de sa langue maternelle, une autre langue de la Communauté. Un Grec parlera allemand. un Italien parlera français, un Danois parlera anglais et un Portugais parlera espagnol. Aucune de ces personnes ne peut se faire comprendre de l’ensemble de ses interlocuteurs.

Du fait que les institutions européennes sont installées à Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, il reste encore un certain bastion du français.

Il y a parfois tous les jours entre 30 et 50 réunions d’experts nationaux. Si l’on veut les traduire dans toutes les langues, il faut 72 interprètes. Ceci est impossible. On est donc obligé de réduire la traduction. Chacun peut parler sa langue mais elle n’est traduite qu’en allemand, français, anglais. Cela défavorise bien sûr les danois, italiens, etc.

Dans d’autres cas, on ne peut parler qu’en cinq des neuf langues et de plus la traduction n’est faite qu’en anglais.

Il existe donc une grande discrimination pour ceux qui ne peuvent pas parler dans leur langue maternelle.

 

La Communauté Européenne possède le plus grand service d’interprètes du monde. Les interprètes sont de plus en plus d’un niveau mondialement reconnu.

Les fonctionnaires européens lors de leurs réunions n’ont pas d’interprètes. Ils doivent parler anglais. Cette connaissance des langues a donc un impact sur les hommes et leur carrière.

« J’ai remarqué que des collègues, non francophones et non anglophones, deviennent souvent des porteurs d’idées pour ceux qui écrivent.

Ni les services d’interprètes ou de traduction, ni les politiciens européens voient de solutions à moyen ou long terme.

On ne discute même pas de solutions artificielles, telles que l’esperanto ou une autre nouvelle langue de communication. Soit on ne veut pas, c’est un tabou, soit on laisse traîner et l’anglais va gagner.

De temps en temps les pays lancent un cri d’alarme, mais rien n’est fait.

Personne ne souhaite qu’il y ait une guerre des langues, au contraire, la cohésion économique et culturelle à long terme doit être la priorité mais sans privilégier un ou deux pays.

Beaucoup de questions sont posées :

  • une langue neutre peut-elle être un tampon entre les cultures ?
  • pourquoi ne cherche-t-on pas plus dans cette direction ?
  • une langue commune de communication basée sur des racines communes peut-elle faciliter la cohésion culturelle en Europe ?
  • l’apprentissage d’une langue artificielle en tant que seconde langue peut-elle arrêter le recul de l’apprentissage d’une autre langue que l’anglais ?
  • l’apprentissage de cette langue facile ne va-t-elle pas stimuler les enfants pour apprendre d’autres langues ?
  • Pourquoi une solution comme l’esperanto est-elle si peu recherchée ? Pourquoi investissons-nous si peu dans cette solution ? Pourquoi ne pas généraliser des expériences dans des écoles ?

L’esperanto est un moyen de mieux apprendre une autre langue. En aucun cas il ne doit empêcher l’apprentissage d’autres langues. Il permet de ne pas favoriser une langue par rapport à une autre.

Michael Cwik nous raconte comment il a appris l’esperanto. En 1982, il fut invité à un congrès d’esperanto. Il posa la question suivante : « En combien de temps pourrais-je apprendre l’esperanto ? ». On lui répondit : « Une semaine » et un professeur lui propose une semaine de cours gratuits. Michael Cwik regroupe quelques collègues intéressés. Ils prennent deux semaines de vacances dans un hôtel 4 étoiles avec piscine, tennis… Si l’expérience avait raté, ils auraient quand même passé deux semaines de vacances agréables. Après ce séjour, ils savaient tous parler esperanto.

Michael Cwik conclut en disant qu’il avait fait une expérience linguistique très positive. Sa sensibilité pour les autres langues est devenue plus grande.

Michael Cwik nous montre ensuite un film qu’il a réalisé au Congrès Mondial d’Esperanto de Ilo en 1987.

Il conclut ainsi : « si j’ai réussi à attirer votre attention sur ces questions, nous avons fait ensemble un autre pas vers l’unification économique et politique européenne et le maintien de sa diversité culturelle et linguistique ».

Merci à Michael Cwik d’être venu spécialement de Bruxelles pour nous parler du problème des langues en Europe et nous proposer comme solution l’esperanto.

 

 

ANNEXE

Quelques précisions au sujet de l’esperanto

 

Descartes, au début du XVIIème siècle, proposa la création d’une langue internationale remplaçant le latin, mais rien ne sera entrepris avant le XIXème siècle.

L’une d’elles, construite sur les langues européennes existantes, connut d’abord un vif engouement puis se maintient avec un certain succès, elle est l’œuvre d’un médecin et linguiste polonais Ludwik Zamenhov (1858-1917). Il publia à 28 ans un manuel qu’il signa « Doktoro Esperanto » (le Docteur qui espère), afin de faciliter les rapports internationaux. Le fonds du vocabulaire est formé de racines communes à presque toutes les langues de l’Europe et la grammaire est très simple. Pour faire connaître son manuel, Zamenhof fit paraître un livre d’exercices puis une traduction de Hamlet.

Actuellement les estimations qui permettent de juger de son extension restent très floues, puisque divers auteurs la situent entre un et huit millions de locuteurs essentiellement en Europe.

 

 

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