Thèmes: Littérature, Société
Conférence du mardi 2 décembre 2025.

Par Monsieur Marc ALAUX, auteur, éditeur et libraire. Auteur d’une biographie de Joseph Kessel.
INTRODUCTION
Joseph Kessel est un grand voyageur, et un homme aux multiples facettes : écrivain, résistant, journaliste et grand bourlingueur. Il est dévoré par l’amour de vivre et a goûté à tous les plaisirs de la vie : alcool, femmes, drogues etc. C’est aussi une force de la nature avec une grande capacité de travail. Son œuvre est imposante et comprend une quatre-vingtaine d’ouvrages et environ mille articles publiés dans divers journaux. Ce qui le caractérise, c’est sa capacité d’observation sans jamais juger.
I De sa naissance au début de la Seconde Guerre mondiale.
Joseph Elie Kessel naît officiellement le 10 février 1898 à Clara en Argentine. Son père, Samuel, juif lituanien qui a fait ses études de médecine à Montpellier où il a rencontré Raïssa, une jeune juive russe de l’Oural, obtient son premier poste en Argentine où s’est installé une communauté juive. En 1900, ses parents reviennent en Europe, dans un premier temps en Russie puis en 1908 la famille s’installe à Nice, terre d’adoption de la grande bourgeoisie russe et notamment de Romain Gary et sa mère. Le jeune Joseph est scolarisé au lycée Masséna où il dévore Dumas et Tolstoï. En 1913, c’est l’arrivée à Paris et l’obtention du baccalauréat au lycée Louis-le-Grand.
Quand éclate la Grande Guerre, Kessel a 16 ans et devient brancardier, il est alors confronté quotidiennement aux atrocités de la guerre en voyant les gueules cassées. Fin 1916 il s’engage comme volontaire dans l’armée française. Enrôlé dans l’artillerie, il est attiré par l’aviation qui à l’époque est surtout une unité d’observation plutôt que de combat. Kessel fera une centaine de missions au-dessus des lignes ennemies. Plus tard, Kessel dira que c’est l’admiration des femmes pour l’uniforme qui l’avait incité à s’engager. Le jour même de la fin de la Première Guerre mondiale, le jeune sous-lieutenant Kessel, qui a tout juste 20 ans, rejoint un groupe de militaires français démobilisés pour aller prêter main-forte aux Russes blancs aux confins de la Sibérie. Pour cela il embarque pour les États-Unis où il mène une vie dissolue à San Francisco ; ce sera Dames de Californie. Finalement il arrive à Vladivostok où il croise le cosaque Gregor Semenoff, seigneur de la guerre ou bandit notoire, suivant les points de vue. Démobilisé et sur la route du retour en France, il écume les fumeries d’opium, les maisons closes et les tripots de Shangaï ; il écrira Les temps sauvages. Dans le paquebot qui le ramène en Europe il rencontre une jeune Roumaine, surnommée Sandi, qui devient sa première épouse en 1921. Elle mourra en 1928 d’une tuberculose.
Son premier grand succès est le roman L’équipage qui valorise la fraternité d’armes. Dans les années 1920 il devient véritablement journaliste et en 1921 il couvre la révolte irlandaise contre l’Angleterre. À Paris, il fréquente le monde de la nuit des Années folles : cabarets russes, maisons closes, etc. La clé de Kessel pour entrer dans ce monde interlope est Maurice Thorez, le ténor du barreau, l’avocat des brigands. De ces expériences, Kessel écrira notamment Belle de jour, adapté au cinéma par Luis Buñuel. Par ailleurs, Kessel fréquente les intellectuels de la capitale comme Jean Cocteau et Romain Gary.
En 1928, il reçoit le prix de l’Académie française pour son roman Les Captifs. Sa soif d’aventures le pousse à rencontrer les pilotes de l’Aéropostale, qui risquent leur vie au-dessus du Sahara pour assurer la livraison du courrier jusqu’en Afrique de l’Ouest. De sa rencontre avec Jean Mermoz et Antoine de Saint-Exupéry, il publie en 1929 le reportage Vent de sable puis la biographie de son ami, Mermoz.
En 1930, le journal Le Matin lui donne carte blanche pour couvrir un événement qui relancera les ventes du quotidien. Kessel part sur les rives de la mer Rouge pour enquêter sur le trafic d’esclaves. Avec l’appui de l’aventurier Henry Monfreid, Kessel se rend en Éthiopie et au Yémen. Les vingt articles consacrés à ce séjour de plusieurs mois permettent au Matin d’augmenter ses ventes de 150 000 exemplaires par jour. Kessel publiera plus tard le roman tiré de cet épisode de sa vie, Fortune carrée.
En 1936, il publie un roman au ton antifasciste, La Passante du Sans-Souci, qui sera adapté au cinéma en 1982 par Jacques Rouffio. Cette même année, éclate la guerre d’Espagne à côté de laquelle Kessel passe un peu au contraire de Hemingway ou de Malraux. Il en sera tout autrement pour la seconde guerre mondiale.
II Kessel et la seconde guerre mondiale.
Quand éclate la guerre, Kessel, en raison de ses racines juives, hésite à partir aux États-Unis comme son frère ou à rester en France. C’est l’actrice et résistante Germaine Sablon qui le convainc d’entrer dans la Résistance. Ainsi, après la débâcle de 1940, il traverse les Pyrénées avec son neveu Maurice Druon et rejoint Londres. Avec Maurice Druon, il écrit les paroles du Chant des partisans, sur un air russe chanté par Anna Marly, repris par Germaine Sablon. Le Chant des partisans deviendra le chant de ralliement de la Résistance. En tant que résistant actif, il commet plusieurs erreurs ce qui amène de Gaulle à l’écarter des opérations et à le pousser à écrire, une autre forme de résistance. C’est ce qu’il fait en publiant en 1943 L’Armée des ombres qui sera adapté au cinéma en 1969 par Jean-Pierre Melville. Kessel finit la guerre comme capitaine d’aviation, dans une escadrille qui survole la France de nuit pour maintenir la liaison avec la Résistance. En 1947, il publie Le Bataillon du ciel.
À la Libération, il reprend son activité de grand reporter couvrant des événements comme le procès de Pétain puis celui de Nuremberg pour le quotidien France-Soir. Il fait des portraits subtils aussi bien de Pétain que des nazis et plus tard d’Eichmann.
Sensible au drame de l’Holocauste il écrira une biographie de Felix Kersten, masseur et médecin d’Himmler, qui usera de son influence pour éviter d’envoyer à la mort des milliers de Juifs. Kersten sera reconnu comme un Juste, tout comme Schindler. Les Mains du miracle paraîtront en 1960 chez Gallimard.
III La seconde partie de sa vie.
Kessel avait rencontré Chaim Weizmann, juif russe lui aussi, et s’était sensibilisé à la cause sioniste. Il part en Palestine et soutient la cause juive, fasciné par le courage et la persévérance des premiers colons juifs qui s’acharnent à créer des fermes dans les zones arides. Quand en 1948 est fondé l’État d’Israël, Kessel obtient le visa n°1 du tout jeune État, sur lequel il écrira deux textes, Les Fils de l’impossible et Terre d’amour et de feu.
En 1956, il part en Afghanistan avec de jeunes gens qui reviennent d’Indochine, notamment Pierre Schoendoerffer et Raoul Coutard. Il y reste six mois et réalise un docu-fiction qui montre la société traditionnelle afghane, inchangée depuis des siècles. Le résultat est Le Jeu du roi, un reportage sur le bouzkachi. L’Afghanistan inspire à Kessel un de ses chefs-d’œuvre romanesque, Les Cavaliers.

Dans les années 1950-1960, Kessel est à l’apogée de sa célébrité. Il écrit durant cette période son roman le plus connu et le plus lu Le Lion. Le succès est immense et en 1962, il est élu à l’Académie Française au fauteuil du Duc de La Force, consécration ultime pour ce fils d’immigrés. Pourtant, Kessel fera peu de cas de cette distinction.
Après toute une vie de voyages et d’aventures, Kessel achète une maison dans le Vexin où il s’établit et corrige les écrits de ses amis, qu’il encourage constamment, ayant lui-même cessé toute création. À l’opposé de sa vie tumultueuse, la mort de Kessel est calme : une rupture d’anévrisme le 23 juillet 1979 alors qu’il regarde la télévision chez lui, à Avernes.
CONCLUSION
Au-delà de la légende et du noceur impénitent se distingue un être touchant épris de liberté et débordant de passion pour les autres. Kessel fait partie de ces écrivains qui se voulaient en prise directe avec le monde contemporain tels Blaise Cendrars ou Pierre Mac Orlan, et il décrit toujours les hommes avec indulgence.
Bibliographie
Marc ALAUX, Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout. Éditions Transboréal. Paris, 2015, dans la Collection « Compagnons de route ».
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