Thèmes : histoire, visite.
Visite du mardi 30 mai 1989.
Mardi 30 mai, 120 membres du CDI sont partis toute la journée sur les traces de Flaubert.
Premier arrêt : Rouen.
Nous partons directement visiter la cathédrale. Notre conférencière s’arrête quelques instants sur le parvis.
Là, Monet s’est déjà assis de longs moments à peindre ce magnifique monument.
Mais nous sommes à Rouen pour suivre Flaubert.
« II se dirigea lentement vers le parvis Notre-Dame. C’était par un beau matin d’été. Des argenteries reluisaient aux boutiques des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement sur la cathédrale posait des miroitements à la cassure des pierres grises ; une compagnie d’oiseaux tourbillonnaient dans le ciel bleu, autour des clochetons à trèfles ; la place, retentissante de cris, sentait des fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins, œillets, narcisses et tubéreuses, espacés inégalement par des verdures humides, de l’herbe-à-chat et du mouron pour les oiseaux ; la fontaine, au milieu, gargouillait, et sous de larges parapluies, parmi des cantaloups s’étageant en pyramides, des marchandes, nu-tête, tournaient dans du papier des bouquets de violettes… »
(Madame Bovary)
» puis, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait. Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa course au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en silence contre une falaise.
La ville alors s’éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, et souriant plaisir sous son voile noir baissé ».
(Madame Bovary)
Nous entrons dans la cathédrale.
Son édification s’échelonna sur plusieurs siècles ; on peut y suivre l’évolution de toutes les périodes du style gothique. Sa construction commença au XIIème siècle avec la Tour Saint-Romain et se poursuivit durant la première moitié du XIIIème siècle.
L’édifice fut embelli ultérieurement : portail des Librairies et portail de la Calende au XIVème siècle, façade occidentale et Tour de Beurre aux XVème et XVIème siècles. Au XIXème siècle, on éleva la flèche de fonte dont la pointe, culminant à 152 mètres, donna à la cathédrale sa silhouette caractéristique.
On voit des monuments funéraires impressionnants dans le déambulatoire, des gisants des Ducs de Normandie; dans la chapelle de la Vierge, des tombeaux Renaissance des Cardinaux d’Amboise et du Duc de Brézé, époux de Diane de Poitiers, qui nous rappelle notre visite à Anet.
Nous sortons de la cathédrale et passons devant l’église Saint-Maclou, joyau de l’art gothique flamboyant.

La cathédrale de Rouen
(Collection personnelle de M. et Mme Florange)
La cathédrale de Rouen
(Collection personnelle de M. et Mme Florange)
Nous prenons la rue Damielle avec ses nombreuses maisons à pans de bois.

Un peu plus loin, la rue Eau-de-Robec tire son nom du cours d’eau qu’utilisaient les teinturiers. Les maisons servant de séchoirs sont caractéristiques avec leurs greniers primitivement ouverts.
On aperçoit l’église Saint-Ouen, église d’une abbaye bénédictine fondée à l’époque carolingienne. L’édifice, qui a été construit du XIVème au XVIème siècles, a une très grande unité.
Nous atteignons le lycée Corneille. Cela permet de revenir à Flaubert.
C’est à l’automne de l’année 1831 que Gustave Flaubert entre comme externe en classe de huitième, au collège royal de Rouen (aujourd’hui lycée Corneille, en l’honneur d’un de ses plus illustres élèves). L’établissement avait ouvert ses portes en 1595). En mars 1832, il devient pensionnaire. Dans cet établissement de tradition ancienne, la discipline est celle rigoureuse de la caserne. Les professeurs portent la toque et la toge à parements blancs.
… Chaque élève a son encrier de corne divisé en deux parties, l’une pour l’encre noire, l’autre pour l’encre rouge. Ils se servent de plumes d’oie qu’ils taillent au couteau. Tous sont en uniforme. Il n’y a pas de pupitres. On écrit sur ses genoux. Les classes, très vastes, sont mal chauffées. L’hiver, les enfants grelottent. Au-dessus de la chaire du professeur, se dresse une croix de bois noir. Le soir venu, les pensionnaires se retrouvent dans leurs lits blancs, derrière des rideaux blancs, dans le dortoir éclairé par un quinquet à l’huile. « Dans la nuit, écrira Flaubert, j’écoutais longtemps le vent qui soufflait lugubrement… J’entendais les pas de l’homme de ronde qui marchait lentement avec sa lanterne, quand il venait près de moi, je faisais semblant d’être endormi et je m’endormais en effet, moitié dans les rêves, moitié dans les pleurs ».
A cinq heures du matin, c’est le réveil. Le roulement du tambour ébranle les murs. Aussitôt, la quarantaine de pensionnaires s’extirpent en grognant de leurs couvertures et s’habillent, ahuris, maladroits, dans la pénombre. Ils se lavent le museau en hâte, à l’eau glacée de la fontaine, dans la cour. Puis, regagnant le dortoir, ils se tiennent au garde-à-vous devant leur lit pour un premier appel.
Cette existence constamment minutée et surveillée exaspère Gustave. « Dès le collège, écrira-t-il, j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une vie insensée et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir ».
Il souffre d’être emprisonné, ligoté ; il souffre d’être obligé de marcher en rang ; il souffre de sa jeunesse. Et aussi d’être séparé d’Ernest Chevalier. Son ironie amère s’exerce à l’occasion des moindres évènements qui marquent la vie quotidienne de la petite communauté. Avec fierté, il se veut différent des autres, dédaigneux des plaisirs faciles, hostile à toute forme de consécration officielle.
A onze ans déjà, il ricane lorsque le roi Louis-Philippe visite sa bonne ville de Rouen. « Louis-Philippe est maintenant avec sa famille dans la ville qui vit naître Corneille, écrit-il à Ernest Chevalier. Que les hommes sont bêtes, que le peuple est borné … Courir pour un roi, voter 30 mille francs pour les fêtes, faire venir pour 3 500 francs des musiciens de Paris, se donner du mal pour qui ? Pour un roi ! Faire queue à la porte du spectacle depuis trois heures jusqu’à huit heures et demie, pour qui ? Pour un roi ! Ah que le monde est bête : moi, je n’ai rien vu, ru revue, ni arrivée du roi, ni les princesses, ni les princes. Seulement j’ai sorti hier soir pour voir les illuminations ».
Et, l’année suivante, à douze ans, alors qu’il travaille, dit-il, à un roman sur Isabeau de Bavière, il renchérit, auprès d’Ernest Chevalier, sur la ridicule misère de la condition humaine : « Tu crois que je m’ennuie de ton absence, et tu ne te trompes point et, si je n’avais dans la tête et au bout de ma plume une reine de France au quinzième siècle, je serais totalement dégouté de la vie et il y aurait longtemps qu’une balle m’aurait délivré de cette plaisanterie bouffonne qu’on appelle la vie ».
Cette misanthropie puérile ne l’empêche pas de poursuivre ses études vaille que vaille. En classe, les élèves, dès la huitième, sont abreuvés de latin. La version latine et le thème, la dissertation latine, les vers latins, la grammaire latine, les explications d’auteurs latins occupent les trois quarts du programme scolaire. L’enseignement du français est négligé. D’ailleurs, Gustave est mal noté en cette matière. Trop d’imagination et pas assez d’orthographe. Il se rattrape en histoire naturelle et surtout en histoire. Au cours de promenades collectives avec son maître, il découvre les vestiges du passé dans la ville et dans les environs. Les fastes et les violences des siècles révolus le consolent de la platitude des journées présentes. Avec l’assentiment de Chéruel, il se lance dans la rédaction d’une série de récits échevelés. Des contes et des pièces complètent cette explosion romantique. Dans la foulée, il décroche, plusieurs années de suite, les prix d’histoire. En 1834 il crée, pour ses camarades du collège, une revue manuscrite, « Art et progrès », dont il est l’unique rédacteur. Cette année-là, il est en sixième, et le programme comprend – outre le latin – les fables, la géographie. En cinquième, il aborde le grec, l’histoire ancienne, l’anglais, « Télémaque ». Puis, c’est la découverte de Beaumarchais, de Voltaire, de Shakespeare, de Rabelais, de Walter Scott… Chaque lecture nouvelle le détermine plus follement à être lui-même un écrivain. Il est le disciple de tous les grands auteurs qu’il fréquente. Sa production de l’époque, dont il ne reste presque rien, s’amplifie. Il remplace la qualité par la quantité. »
(Flaubert – d’Henri Troyat)
*
***
En 1944, après cinq ans de guerre, le vieux Rouen semble anéanti : les vieux quartiers connus jusqu’en 1939 s’étendaient entre la cathédrale et la Seine : il n’en reste rien.
Nous quittons Rouen vers 12 h 30 pour déjeuner au restaurant « La Crevonnière » au bord du Crevon, à Ry.
De là, un groupe part au Château de Vascoeuil.
Le Château de Vascoeuil
Sur la nationale 30, à 7 km de Martainville, au confluent du Crevon et de l’Andelle est une demeure qui remonte à la fin du Moyen-Age.
Le plan, visible du château, dressé en 1774 par Charles de la Vigne – il fut le seigneur de Vascoeuil – établit que le domaine alors se présentait exactement comme de jours, château, avec cour d’honneur et grille par devant, jardins à la française par derrière, essentiellement constitué d’une tour octogonale de fort belle allure, appartenant au système de défense normand ayant pour centre Château-Gaillard ; à cette tour furent adjoints, par la suite, des bâtiments qui en firent une maison forte aux affectations diverses.

Sous les guerres de religion, Vascoeuil a été le siège d’une juridiction ecclésiastique ; les piliers de la grille d’entrée avec leurs deux croix en mosaïque de silex en portent témoignage ; des études anciennes ont confirmé l’affectation des pièces du château en salle de question, de torture, de jugement, oubliettes, etc…
Le premier seigneur connu de Vascoeuil est Thibaud vers 1050. Au XIXème siècle, vécut à Vascoeuil un hôte de marque, l’historien Jules Michelet, qui s’éprit d’une affection passionnée pour la mère de son élève au Collège de France : Alfred Dumesnil, originaire de Rouen, fils d’un homme d’affaires connu. Madame Dumesnil reçut Michelet chez elle, au château de Vascoeuil, dans le courant de l’été 1841. Alfred devait épouser la fille de Michelet, puis, devenu veuf, la sœur d’Elisée Reclus, l’un des hôtes de marque du château. D’autres hôtes de marque vinrent au château de Vascoeuil au cours du XIXème siècle, Béranger, Desaugiers, le Docteur Bertillon, Mickiewlez, etc.
Remarié à Athénaïs Mialaret, Michelet séjourna encore à Vascoeuil, qu’il considérait comme le « lieu unique », ainsi qu’il l’a souvent écrit dans son « journal ». Il y composa plusieurs tomes de son « Histoire de France », « L’Oiseau » et « La Mer ».
La dernière guerre de 1939-45 et l’occupation par la troupe, avaient eu raison de Vascoeuil et de sa belle ordonnance, lorsqu’un avocat parisien, Maître François Papillard et sa femme furent touchés par le charme de ce lieu, exceptionnellement placé dans le Vexin Normand, au cœur du pays vert aux trois vallées de l’Andelle, de l’Héronchelle et du Crevon, et à l’orée de la forêt de Lyons.
Ayant acquis Vascoeuil, son propriétaire s’est donné pour tâche de faire connaître ces lieux. Un Centre Culturel International qu’anime l’association « Les Amis du Château de Vascoeuil et de Michelet » a pris en mains cette entreprise. Des expositions importantes y sont organisées chaque année.
Ce jour-là on pouvait voir une exposition sur Vasarely, des sculptures et mosaïques de Braque, Carzon, Dalu, Folon, Léger, Volti…
Nous quittons Vascoeuil pour Ry.
Place Gustave Flaubert, au bord du Crevon, dans un ancien pressoir, Monsieur Burgaud, horloger à Ry, nous fait visiter son « antre ».
500 automates sont en mouvement. Lui et sa famille ont consacré leur vie à cet ouvrage.

Au rez-de-chaussée, des scènes de « Madame de Bovary » sont représentées.

Une bien agréable journée en Normandie !
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.




Laisser un commentaire