LA CURIEUSE HISTOIRE DU RETOUR DES CENDRES DE NAPOLÉON

Thèmes : Histoire.
Conférence du mardi 7 octobre 1997

Par Georges Poisson.

 

Dans les dernières années du règne de Charles X (1825-1830), la légende de Napoléon envahit la France. Napoléon revient sous la forme d’objets familiers (images d’Épinal, assiettes, mouchoirs, pichets, bretelles) sur lesquels sont dessinés son profil et la représentation de ses victoires. Les colporteurs répandent dans les campagnes, dans les villages, chez les fermiers ces images naïves. Dans toute l’histoire de France, il n’y a pas un seul souverain qui ait généré une telle quantité d’objets populaires.

Le gouvernement royal s’insurge contre ce mouvement, la police pourchasse les colporteurs, mais la légende se crée peu à peu. Les voix tremblent au nom d’Austerlitz, les deuils et le despotisme sont oubliés, on ne se souvient que de la gloire.

Cette énorme poudrière d’idées saute en 1830. Le peuple parisien descend dans la rue, chasse la branche aînée des Bourbons et croit au rétablissement de l’Empire. On pensait que le fils de Napoléon, l’Aiglon qui se mourait à Vienne, allait venir occuper le trône de son père. Louis-Philippe confisque la couronne, l’Europe le reconnaît avec un certain mépris et la nouvelle royauté, pour tenter de se créer une image de marque, veut réconcilier tous les passés de la France et en célébrer toutes les gloires. Cette nouvelle royauté se réclame à la fois de 1789 et de Napoléon, et l’une des premières ordonnances du gouvernement de Louis-Philippe est de rétablir sur la colonne Vendôme la statue de Napoléon que Louis XVIII avait fait jeter à bas. A Rome, le roi Jérôme, dernier frère de Napoléon, apprend cette nouvelle à sa mère qui fond en larmes et murmure « l’Empereur va revenir à Paris ».

De plus en plus de voix s’élèvent pour que soit exaucé le dernier souhait de Napoléon : « Je désire que mes cendres reposent au bord de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ».

Mais le gouvernement de Louis-Philippe se rend compte que cette idée est dangereuse et repousse les pétitions qui demandent le retour du corps de Napoléon. Victor Hugo fustige cette prudence en s’écriant : « Vous avez peur d’une ombre et peur d’un peu de cendres, vous êtes petit ! ».

Cependant, on achève l’Arc de Triomphe, les fonctionnaires et les militaires de Napoléon reprennent leur poste, les anciens de Sainte-Hélène sont rappelés en activité, Bertrand commandant de l’École Polytechnique, Montholon et Gourgaud lieutenants généraux dans l’armée.

Les années passent. Tandis que Napoléon demeure sur son rocher, le bruit de son nom emplit encore davantage la terre. Après 10 ans de règne, Louis-Philippe est assuré sur son trône. Des bonapartistes se rallient à lui, le roi de Rome est mort, les frères de Napoléon se font oublier et c’est un petit avocat, Monsieur Thiers, qui est Premier Ministre. Monsieur Thiers était l’auteur d’un énorme livre : « L’histoire du Consulat et de l’Empire ». Il rêve de dorer la royauté de Juillet des rayons du soleil d’Austerlitz et de rassurer l’opinion publique agacée par les échecs en Orient et l’attitude hautaine de l’Angleterre. La politique de Louis-Philippe, qui était la paix à tout prix et le refus de toute guerre, l’entraînait à adopter en politique extérieure une attitude trop soumise aux yeux des nationalistes.

Monsieur Thiers propose à Louis-Philippe de ramener le corps de Napoléon. Louis-Philippe hésite longtemps car il craint de ranimer des ardeurs éteintes et par conséquent de scier les pieds de son trône. La solution est venue d’Irlande.

Il y avait en Irlande un grand patriote nommé O’Connell qui était en lutte ouverte avec le gouvernement anglais et qui avait été chapitré par le roi Joseph, le frère aîné de Napoléon, et par le Prince Louis-Napoléon, le futur Napoléon III, afin de sommer le gouvernement anglais de rendre à la France le corps de l’Empereur. Le chef du gouvernement anglais, Palmerston, averti de cette intention, informe discrètement le gouvernement français que, si une telle question lui était posée à la Chambre des Communes, il serait obligé de répondre que jamais la France ne lui avait demandé cette restitution. Cela a emporté la décision de Louis-Philippe. En Conseil des Ministres, le 1er mai 1840, le roi prend la Parole : « Monsieur Thiers, vous désirez faire rapporter en France les restes de Napoléon, j’y consens. Entendez-vous à ce sujet avec le Cabinet britannique à Sainte-Hélène ».

Il est décidé d’envoyer plusieurs bateaux à Sainte-Hélène et d’inhumer Napoléon aux Invalides, vaste bâtiment désaffecté. Un crédit d’un million est voté. Pour diriger l’expédition, Louis-Philippe désigne son troisième fils, le Prince de Joinville, âgé de 23 ans, qui avait fait toute sa carrière depuis l’âge de 15 ans dans la marine. Un diplomate, Secrétaire d’Ambassade à Londres, Monsieur de Rohan-Chabot, l’accompagnera.

Tous les vieux compagnons de l’Empereur, survivants de Sainte-Hélène, sont invités à participer à cette mission. Parmi ces survivants, il y a Bertrand qui s’était porté volontaire pour accompagner Napoléon à l’Île d’Elbe puis à Sainte-Hélène où il sera le Grand Maréchal du Palais. Âgé de 67 ans, il se fait accompagner par son fils Arthur, né à Sainte-Hélène, « Premier Français qui soit entré à Sainte-Hélène sans autorisation des Anglais ».

Gourgaud avait accompagné Napoléon à Sainte-Hélène mais avait quitté l’île en 1818 car il ne s’entendait absolument pas avec les autres exilés et peut-être aussi sur instruction de Napoléon qui l’aurait chargé d’une mission secrète.

Las Cazes, l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, infirme et aveugle, se fait remplacer par son fils Emmanuel qui vécut une partie de son enfance à Sainte-Hélène.

Les anciens domestiques de Sainte-Hélène sont invités, notamment l’ancien valet de chambre de l’Empereur, Marchand, devenu l’un des trois exécuteurs testamentaires de Napoléon.

La frégate du Prince de Joinville « La Belle Poule », une corvette « La Favorite » sont mises à la voile le 23 juin, à Toulon.

Le voyage dure trois mois après une escale à Cadix puis aux Canaries où Joinville a entraîné ses compagnons à l’ascension du Pic du Ténériffe. Pendant cette longue traversée, les anciens compagnons de Napoléon racontent leurs souvenirs. Joinville, hostile à l’Empereur, se laisse peu à peu gagner par cette ambiance de ferveur.

Pendant ce temps, en France, on commence les préparatifs des manifestations du retour. On avait décidé que la Belle Poule débarquerait à Cherbourg et que des bateaux, de plus en plus petits, remonteraient la Seine pour ramener le corps de l’Empereur jusqu’à Paris. Un « bateau-catafalque » serait construit pour la dernière étape de Rouen à Paris. On a voulu faire venir par bateau du Danemark seize chevaux pour tirer le char funèbre, mais au cours d’une tempête tous les chevaux eurent les pattes brisées et finalement on a trouvé ces seize chevaux tout simplement à Montmartre.

 

***

 

Le 7 octobre, à trois heures de l’après-midi, par une forte houle, la « Belle Poule » et la « Favorite » arrivent au large de Sainte-Hélène. Le lendemain, à l’approche des côtes s’est avancé vers eux le brick « Oreste » sous pavillon français, commandé par le même capitaine qui avait en 1815 proposé d’enlever l’Empereur à Aix pour le transporter en Amérique.

Enfin est apparue la petite rade de Sainte-Hélène, animée par une quinzaine de vaisseaux et une foule amassée sur le quai, les batteries de la rade saluent de tous leurs canons. Une délégation envoyée par le gouverneur de l’île, Lord Middleaemore monte à bord, l’heure étant trop tardive pour débarquer. Le lendemain à 11 heures, la mission gravit le petit escalier taillé dans le roc jusqu’au château, le long d’une haie de 300 hommes en habit rouge et de toute la population de l’île.

A Plantation House, Lord Middleaemore, Joinville et Rohan-Chabot fixent les modalités de la cérémonie. Les Français se rendent à la tombe. Couronnée d’arbres tranquilles, la tombe ne porte aucune inscription. Il pleut. La mission se rend à Longwood où l’empereur avait rendu son dernier soupir. La demeure est abandonnée, en ruines. Les Français sont accablés et indignés devant ce lieu déshonoré.

Le 14 octobre, à minuit, sous une pluie lente et froide, les membres de la mission pénètrent dans l’enclos de la tombe. Deux tentes avaient été dressées pour servir d’abri et de chapelle. Les soldats en habit rouge éclairent la scène avec des torches.

Les lourdes pierres sont descellées et rejetées sur le côté. Les pelles commencent à fouiller la terre et à 4 heures touchent le lit de ciment qui protégeait la tombe. La maçonnerie est intacte. Il a fallu trois heures pour briser la chape de ciment et l’extraire. A l’aube, on aperçoit enfin la longue pierre qui recouvre le caveau. A 9 h 30 la dalle est hissée à grand-peine. Le cercueil d’acajou apparaît, intact.

Dans un profond silence, le médecin commence à ouvrir les cercueils successifs. L’enveloppe d’acajou est découpée pour faire glisser le cercueil de plomb que l’on ouvre, puis on enlève les vis du cercueil d’acajou qu’il contient. Restait la dernière enveloppe en fer blanc et c’est le plombier qui l’avait soudée 20 ans auparavant qui la fend au ciseau. Le couvercle de fer blanc enlevé, on distingue une forme blanche imprécise et fantomatique, il a fallu quelque temps pour comprendre qu’il s’agissait de la ouate du couvercle qui s’était détachée et était tombée sur le corps. Le médecin commence à enrouler cette ouate en commençant par les pieds, l’air qui s’insinuait la fait remuer et l’on crut que le cadavre bougeait. Les assistants, exténués, bouleversés, se sont penchés avec terreur, « quels restes informes, quelle affreuse image allaient-ils découvrir ? ».

Prodigieusement intact, Napoléon semble dormir. Il revenait à la lumière du monde comme s’il avait été mis la veille au tombeau. Le visage avait conservé son expression sereine, les mains étaient souples et colorées, le célèbre uniforme, le grand cordon de la Légion d’Honneur avaient gardé leur éclat. L’Empereur paraissait étrangement jeune.

Tous sanglotent de fatigue et d’émotion. Cette scène extraordinaire aurait pu être photographiée. Le daguerréotype datait de 1838, mais il fallait plus d’une demi-heure de pose et un beau temps et on dut y renoncer.

Les six cercueils sont refermés et le tout est placé dans la grande bière d’ébène ornée de « N » apportée de France. Il a fallu 43 hommes pour porter sous la pluie cette masse de 1200 kg jusqu’au corbillard où elle est recouverte d’un magnifique tissu de velours violet semé d’abeilles d’or et bordé d’hermine. Les coins brodés de « N » sont tenus par Bertrand, Gourgaud, Marchand et Emmanuel de Las Cazes. Le cortège, encadré par une haie de soldats et la population, revient à la ville. Les batteries du fort et les navires français et anglais tirent de toutes leurs pièces. La pluie a enfin cessé.

Il est 17 h 30 quand la longue procession arrive au débarcadère où le prince de Joinville et son état-major, en grand uniforme, attendent. Les vaisseaux français peints en noir ont hissé leur pavillon. Le cercueil est déposé dans une grande chaloupe et Joinville s’installe à la barre. A 18 h 00, Napoléon quitte Sainte-Hélène à l’heure même où 25 ans plus tôt il y avait abordé.

Sur la « Belle Poule », tout l’équipage est debout dans les vergues. Le cercueil est hissé sur le pont et la nuit tombant, il est laissé à la garde de quatre sentinelles. Le lendemain, 18 octobre, la « Belle Poule» appareille pour la France.

Au cours du voyage, on eut des nouvelles alarmantes de France. On parlait de guerre entre la France et l’Angleterre. Joinville fait jeter à la mer toutes les charges inutiles pour alléger le bateau et fait mettre toutes les voiles pour accélérer la course. Ainsi, l’expédition prend de l’avance et à l’arrivée en France, rien n’était prêt.

Un autre événement avait eu lieu en août 1840, Louis-Napoléon Bonaparte avait tenté de prendre le pouvoir à Boulogne. Immédiatement arrêté, jugé et emprisonné à la forteresse de Ham avec Montholon qui va partager la captivité du neveu comme il avait vécu celle de l’oncle.

On a alors réalisé le danger que représente l’exaltation de la légende napoléonienne. Thiers doit donner sa démission et est remplacé par Guizot, ancien ambassadeur à Londres et farouche anti-napoléonien.

Le 29 novembre, la « Belle Poule » arrive au large de Cherbourg et le lendemain, battant pavillon impérial, elle entre dans le port. Soixante mille personnes défilent sur le bateau. Le cercueil est transporté sur un bateau plus petit « Le Normandie » qui remonte la Seine. Au Val de la Haye près de Rouen, il était prévu de transférer le cercueil sur le bateau-catafalque. Mais avec l’avance prise par Joinville, le bateau-catafalque n’était pas terminé. Joinville réquisitionne un petit bateau de tourisme « La Dorade ». Ravi de cette mission extraordinaire, le patron de « La Dorade » orne son bateau de tout un apparat au goût discutable, mais Joinville fait tout retirer et ordonne de peindre le bateau en noir.

La Seine charrie des glaces et l’on craint qu’elle ne gèle. Le bateau-catafalque enfin arrivé après quelques jours d’attente suit « La Dorade » et lentement la flottille funèbre remonte les méandres du fleuve. Sur les rives tout un peuple s’incline au passage. De loin en loin on aperçoit une silhouette tremblante, l’habit d’uniforme troué par le temps, les épaulettes dédorées, les souliers éculés. Les « Vieux de la Vieille » sont là. Souvent ils étaient venus de très loin. Dans un ultime garde-à-vous, de grosses larmes tombant dans leur moustache grise, les Grognards saluent une dernière fois leur Empereur.

Pour contrecarrer cet extraordinaire mouvement d’enthousiasme, le Gouvernement décide que la flottille ne s’arrêterait nulle part. On accorde cependant quelques rares exceptions devant le flot de protestations. A Rouen on autorise un court arrêt sous le pont. A Maisons-Laffitte, le banquier Laffitte donne un grand banquet à ses amis pour qu’ils puissent voir passer le bateau. A Saint-Germain, se presse une foule parisienne d’autant plus grande qu’il y a le train. A Saint-Denis, on a permis un court arrêt et une tribune était installée pour les jeunes filles de la Légion d’Honneur.

Enfin, le 13 décembre à trois heures de l’après-midi, la flottille arrive à quai à Courbevoie. Il avait été décidé qu’un campement serait établi sur la berge. Un petit temple avait été construit. Le cercueil est débarqué. Tout Paris est accouru, le vieux Soult, major-général de Waterloo, Président du Conseil, s’agenouille et peut-être demande pardon à celui que, pour plaire à Louis XVIII, il avait traité d’aventurier. Il reste prosterné longtemps malgré le froid au pied de son ancien chef et se relève le visage baigné de larmes.

Quand tous les officiels et les curieux sont partis, les survivants de Sainte-Hélène, les vieux grenadiers, les mamelouks, les anciens lanciers…, dans leurs uniformes passés s’installent dans un ordre précis autour des bivouacs. Ils veillent sur le cercueil toute la nuit dans un froid glacial, comme autrefois autour de la tente.

Le 15 octobre, à l’aube, Napoléon est conduit sous l’Arc de Triomphe. L’avenue est décorée de grandes statues de plâtre doré. Seize chevaux caparaçonnés d’or tirent le char funèbre couronné de victoires qui tiennent l’effigie de Napoléon sur un bouclier. Le canon tonne, les cloches de toutes les églises de sonnent, une armée de 80 000 hommes se tient, immobiles, jusqu’aux Invalides.

Les revenants de la Grande Armée défilent, imposant le silence sur leur passage. Ils sont tous là, eux qui avaient dévoué leur vie à l’Empereur, magnifiques de conscience et de misère. Et un cri s’élève, rauque et brutal, un cri à faire se redresser le Corse assoupi : « Vive l’Empereur, Vive Napoléon ». Dans les jours les plus sombres de Sainte-Hélène, Napoléon avait dit à ses fidèles : « Un jour vous entendrez Paris crier Vive l’Empereur ». Il ne s’était pas trompé. Un million d’hommes, dans un élan d’amour l’acclament tandis qu’il passe. Et passe avec lui, chacun en est conscient, l’époque la plus prestigieuse de l’Histoire. Que de sang, que de larmes, mais aussi que de grandeur ! Pendant vingt ans, la France avait dominé l’Europe dans un tumulte d’orgueil que Rome elle-même n’avait pas connu.

Le cortège descend les Champs-Elysées, passe par la Concorde, franchit le Pont de la Concorde et le cercueil porté par les marins de la « Belle Poule » – le cercueil était trop lourd pour les vieilles épaules des Grognards – est porté dans la cour des Invalides où le roi Louis-Philippe attend. « Sire, je vous remets le corps de Napoléon » dit Joinville. « Je le reçois au nom de la France » répond le roi. Soult apporte l’épée d’Austerlitz et c’est Bertrand qui est chargé de la poser sur le cercueil, Gourgaud y place le chapeau de l’Empereur.

Le service funèbre a duré deux heures. Parmi la foule, Victor Hugo semble penser aux vers par lesquels il allait célébrer cet événement :

« Sire, vous reviendrez dans votre capitale
« Sans tocs in, sans combat, sans lutte et sans fureur
« Traîné par huit chevaux sous l’arche triomphale
« En habit d’Empereur »

 

 

     

 

 

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