Thèmes : art, cinéma, théâtre.
Conférence du mardi 12 mars 1985.
A l’occasion de son 6ème anniversaire, le Cercle de Documentation et d’Information a accueilli le mardi 12 mars, Madame Silvia Monfort.
Cette célèbre actrice nous a parlé de la passion de sa vie : « le Théâtre ».
Monsieur Bodin, en quelques mots, a rappelé le but du Cercle : « Satisfaire les curiosités concernant l’évolution accélérée du monde moderne dans tous les domaines ». Il a rendu hommage Monsieur Sire, fondateur du Cercle et a également remercié le public (photo 1) pour son assiduité ainsi que les membres de la Commission Permanente pour leur aide précieuse.

Photo 1.
SILVIA MONFORT EN BREF.
Parisienne depuis 7 générations, fille de sculpteur, Silvia Monfort est née dans le Marais. Études secondaires au Lycée Victor Hugo, puis au Lycée Victor Duruy. Une dispense d’âge lui permet de passer son baccalauréat à 14 ans. Aussitôt elle participe à la Résistance active en Eure-et-Loir aux côtés de Maurice Clavel. Ses activités lui valent de recevoir des mains du Général de Gaulle la croix de Guerre, et la Brown Star que lui remet le Général Patton.
Femme de théâtre (photo 2).

Photo 2.
Elle interprète Sophocle, Eschyle, Racine, Corneille, Kleist, Schiller, Beaumarchais, Shakespeare et Lorca, Cocteau, Claudel, Supervielle, Clavel, Ugo Betti, Audiberti, etc. Elle fait partie du premier Festival d’Avignon, et rejoindra par la suite l’équipe du T.N.P. où elle jouera « le Cid » avec Gérard Philipe, « Cinna » et « le Mariage de Figaro ». Tournées avec le T.N.P. à travers le monde, de la Grèce au Canada.
On peut la voir aussi sur les petites scènes de la rive gauche servir les auteurs qui font le théâtre de l’après-guerre, dans de nombreux festivals à Caen avec « Le Chevalier de Neige » de Boris Vian, à Baalbeck avec Planchon dans « l’Édouard II » de Marlow. Pionnier de la décentralisation, elle présente des spectacles dans la périphérie parisienne et dans la province la plus déshéritée.
En 1972, sur une proposition de Monsieur Jacques Duhamel, alors Ministre des Affaires Culturelles, elle fonde le CARRE THORIGNY, qui deviendra l’année suivante le CENTRE D’ANIMATION CULTURELLE des HALLES et du MARAIS. En 1974, par suite de la démolition des immeubles qui abritaient le Carré Thorigny, elle se voit confier l’ex-théâtre de la GAITÉ LYRIQUE, qui devient le premier Centre d’Action Culturelle de Paris, sous le nom de NOUVEAU CARRE. Pendant les réparations de la Gaîté Lyrique décidées par le Maire de Paris, elle installe son Carré dans l’ancien Abattoir de Vaugirard, ainsi que le Cirque Gruss qu’elle avait associé à son action culturelle en 1974. En automne 1974, elle ouvre aussi la première école française de Cirque et de Mime.
Actrice de cinéma.
Une quinzaine de films, parmi lesquels : L’Aigle à deux têtes, Mayerling, du Rififi chez les Femmes, La Française et l’Amour, Les Misérables, le premier film d’Agnès Varda : La Pointe Courte, Les Evadés (Grand prix du cinéma), Le Cas du Docteur Laurent, Mandrin, etc.
A la télévision.
Elle interprète les premiers rôles classiques : « Andromaque », « Bajazet », « Bérénice », « Phèdre », et des œuvres contemporaines comme « La Machine Infernale » de Cocteau, « La Guerre de Troie n’aura pas lieu » de Giraudoux, « L’île des Chèvres » d’Ugo Betti, « Le Rêve d’Icare ».
Retransmission de « La Dame de la Mer » d’Ibsen, « Pourquoi la robe d’Anna ne veut pas redescendre » de Tom Eyen, « Conversation dans le Loir et Cher » de Paul Claudel.
Romancière, enfin.
Elle a publié 6 romans : « Il ne m’arrivera rien », « Aimer qui vous aima », « Le droit chemin », « Les mains pleines de doigts », « Les Ânes Rouges », « L’Amble ».
Elle pratique des sports de montagne : escalade et ski.
Outre la Croix de Guerre et la Brown Star, Silvia Monfort a reçu la Croix de Commandeur des Arts et Lettres. Elle est également Chevalier de la Légion d’Honneur et médaillée de la Résistance. La Ville de Paris lui a décerné sa médaille de Vermeil.
- Que pensez-vous de la tendance chez les jeunes metteurs en scène, depuis quelques années, à interpréter le théâtre classique, de façon très moderne, en le transposant dans l’époque actuelle ?
Le théâtre est l’art vivant par excellence.
Lors d’une représentation théâtrale, le public « prend » et « échange » avec les acteurs une énergie.
La France est un pays sans tradition théâtrale, à la différence du Japon par exemple. Elle n’a que des conventions. Un classique se présente différemment à chaque génération.
Pour Racine, par exemple, la seule obligation est l’alexandrin.
Si le metteur en scène est arrivé à captiver les spectateurs, cela suffit, il a gagné.
- Pourquoi s’être tant intéressée au cirque ?
C’est le premier spectacle où l’on emmène un enfant.
Il faut donc qu’il soit d’excellente qualité.
C’est pourquoi je me suis tant battue pour que le cirque rentre dans l’action culturelle et qu’il soit à nouveau un art noble.
- Vous avez une activité débordante puisque vous êtes à la fois animatrice, metteur en scène, créatrice et comédienne. De toutes ces activités, quelle est celle qui vous passionne le plus et pourquoi ?

Je ne pourrais pas vivre sans être comédienne.
Pendant les périodes où je ne joue pas, à cause de mes autres occupations, je me sens moins bien.
Lorsque je suis sur scène, je respire mieux que dans la vie courante.
J’ai fait très peu de mise en scène car c’est en grande contradiction avec le métier d’acteur.
Un acteur est l’avocat de son personnage, le metteur en scène a une vision générale de l’œuvre et la défend tout entière.
Le métier de directrice est beaucoup moins un plaisir. J’ai été précipitée dans l’action culturelle, mais je n’ai jamais eu le goût du pouvoir ni même de la possession.
Quand en 1971, le Ministre de la Culture, Jacques Duhamel, m’a proposé de me confier une Maison de la Culture en France, je lui ai dit que j’étais très touchée qu’il me fasse cet honneur, mais que j’étais un franc-tireur né, qu’il m’arrivait de descendre d’un train en marche, car je n’étais plus tout à fait persuadée que la destination était la bonne, que j’arrêtais souvent ma carrière de comédienne pendant plusieurs mois pour écrire un livre (j’écrirai l’histoire du Carré. J’ai déjà le titre « la culture à l ‘abattoir ») et de plus que je n’avais aucun problème avec Paris, mais qu’il n’en serait pas de même avec une ville de Province que je ne connaîtrais pas.
Je lui ai parlé du Marais où j’étais née et il m’a demandé de créer quelque chose dans ce quartier.
Il a ainsi jeté la graine car 3 jours plus tard, j’ai découvert dans le Marais, un ancien jeu de paume que les prêtres avaient jadis acquis. L’archevêque concerné et Monsieur Duhamel étaient d’accord pour que j’y installe la Maison de la Culture.
Tout fut organisé pour présenter le projet au trésorier de la ville de Paris, personnage très occupé.
Le jour du rendez-vous, Monseigneur Pézeril est venu me voir : « je ne peux plus vous donner le jeu de paume car des Orthodoxes sont installés dans un cinéma du 5ème arrondissement et il est difficile de ne pas leur donner le jeu de paume ».
J’ai quand même été voir le trésorier qui, tout à fait désolé, m’a dit : « Vous savez que les églises de Paris dépendent de la Ville ; alors si ce sont des orthodoxes catholiques, je leur donne, sinon il est à vous ». Malheureusement, ils étaient catholiques ! vous voyez à quel point je devais être « secouée » pour qu’il trouve une solution aussi extrême !

J’ai alors trouvé cet ancien entrepôt de ferraille situé dans l’étroite rue Thorigny, en plein quartier du Marais, qui est devenu le Carré Thorigny.
- Que pensez-vous du problème de la traduction des pièces étrangères ? Quelle foi accordez-vous aux textes que vous interprétez ?
Cette question est capitale. Il faudrait jouer les pièces dans leur langue.
Ceux qui n’entendent que Shakespeare en français ne le connaissent pas. Malheureusement, les français ne peuvent le jouer dans la langue. Tous les essais se sont soldés par des catastrophes.
Même un bon texte français trahit obligatoirement l’original.
De plus, pour les pièces du 19ème siècle, on est obligé de beaucoup raccourcir.
Il y a un autre très grand malheur, c’est l’escroquerie des adaptateurs qui ont des droits sur des auteurs ou des éditeurs et qui exigent qu’on joue des pièces dans certaines traductions.
- Quelle a été l’influence sur votre formation et votre carrière des animateurs du Cartel, Charles Dullin, Gaston Baty, Louis Jouvet et Georges Pitoëff ?
Nous sommes les enfants théâtraux de ces personnalités. Vilar en a été le grand vulgarisateur.
Une grande partie du destin théâtral est la rencontre d’un tempérament, d’une vision des choses, avec un moment de l’évolution de la société. Nous ne sommes que le miroir de cette société.
Ces grands personnages ont sorti le théâtre du naturalisme. A leur époque, ils ont subi de nombreuses critiques négatives. C’est pour cela qu’il faut rester prudent, éviter bien sûr les provocateurs, mais penser qu’il existe des personnes qui « dérangent » mais de la bonne manière, c’est-à-dire qui remettent en question la vision que vous aviez de l’œuvre.
- Vous souvenez-vous d’être allée à Arras faire des lectures à une voix ? en faites-vous toujours ?
Il y a eu une mode pour ces lectures. Michel Polac qui était animateur de radio en avait eu l’idée. Il y avait un enregistrement public avec retransmission sur France Culture.
J’aimais beaucoup cela. J’en ai un excellent souvenir. C’était une très bonne idée mais cela n’a pas eu de suite.
Il m’arrive encore dans des salles trop petites pour une troupe de faire une lecture à une voix de Phèdre par exemple. Chaque fois je suis émerveillée de l’impact que cela a.
A la mort de Clavel qui fut longtemps mon mari, j’ai voulu lui rendre hommage.
J’ai demandé à des acteurs qui avaient joué des œuvres de lui, de venir en faire une lecture à une voix. Je n’avais pas de moyens au Carré pour monter autre chose. Cela a été extraordinaire.
La lecture à une voix a un grand impact sur le public.
- Quels sont les critères qui vous guident dans le choix de vos spectacles ?
Le choix est physiologique.
C’est ma conviction que cela peut toucher les autres qui guide ma décision.
L’exploitation du théâtre ne m’intéresse pas. C’est la découverte qui m’intéresse.
- Pourriez-vous nous parler de vos maîtres ?
J’ai eu très peu de maîtres au départ mais par la suite j’ai beaucoup appris avec les metteurs en scène.
Ce compte rendu ne représente qu’un extrait du débat qu’a animé Silvia Monfort. La cassette de cet après-midi est â la disposition de tous les adhérents au bureau du C.D.I.
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