L’art moderne

Thèmes : art, peinture.
Conférence du mardi 13 mai 1986.

 

L’art moderne
Les problèmes d’adhésion et de compréhension qu’il pose

 

Le mardi 13 mai, Madame Schweisguth nous a présenté ce vaste sujet. Madame Schweisguth a participé à la création du Cen­tre National d’Art Contemporain, en montant le Centre de Documen­tation spécialisé sur l’art du XXème siècle. Elle a participé à l’organisation de nombreuses expositions, et notamment travaillé sur l ‘exposition d’ouverture du Centre Georges Pompidou en 1977.

Elle nous a retracé « l’histoire » de la peinture moderne à travers des diapositives dont le choix fut forcément arbitraire, ainsi que celui de la période choisie.

L’art moderne ne plait pas toujours. Le fait qu’il surprenne est important. Les impressionnistes, déjà à leur époque avaient choqué. Beaucoup de leurs œuvres ont été collectionnées d’abord à l’étranger. En France la nouveauté est souvent mal perçue.

 

Cézanne (1839-1906) a ouvert une nouvelle voie à l’art moderne. Il détruisit l’idée de la perspective monoculaire classique pour essayer de rendre plus présente sa sensation.

C’est l’un des précurseurs de l’art moderne.

Le premier « scandale » du XXe siècle fut en 1907 le salon des fauves.

Il y avait Matisse, Braque, Dufy, …

Dans son atelier, installé au Couvent des Oiseaux, rue de Sèvres, Matisse guide et conseille de jeunes artistes attirés par ses théories qu’il avait publiées dans la « Grande Revue » en 1908, et par la nouveauté de ses conceptions picturales. Son style est déjà nettement affirmé : arabesque du dessin, couleurs pures, exaltantes, étalées par grands aplats ; le tout sans souci du sujet. Ses recherches de schématisation, de géométrisation le conduisent à des expériences voisines de celles des cubistes.

 

Matisse
Portrait de l’artiste
1918

 

Matisse
Intérieur au violon
1917-18

 

Matisse
Paysage vu d’une fenêtre, Tanger, 1912.

 

Un autre scandale fut celui du cubisme.

Picasso découvre successivement la sculpture d’Afrique noire et principalement les masques polynésiens vers 1906. C’est la même année qu’il commence à peindre ses premiers paysages, baptisés cubistes par Matisse et, en 1907, exécute la célèbre toile « Les Demoiselles d’Avignon ». Toutes les formes y sont aplaties, tous les visages sont de face, tout est ramené sur le plan du tableau. Ses recherches décident de celles de Braque avec lequel il était très lié et de quelques autres artistes qui allaient se grouper au Salon des Indépendants en 1911.

Picasso ne participe pas à cette exposition. Dès 1912 il avait introduit dans ses tableaux des éléments autres que la pâte : sable, papiers collés, etc., Son nom était déjà célèbre. En 1917, en pleine guerre, il est appelé en Italie par Serge Diaghilew pour exécuter les costumes et les décors du célèbre ballet « Parade », de Jean Cocteau, musique d’Erik Satie. C’est vers 1920 que commence la péri ode « antique » de Picasso, où il peint de grands nus inspirés de la statuaire grecque. Mais il n’abandonne pas le cubisme. Il serait vain d’énumérer les différentes phases de ce développement, grandes natures mortes, recherches où le réalisme et l’irréalité se fondent en une synthèse. Mentionnons toutefois qu’à partir de 1930, Picasso enrichit sa palette surtout dans ses natures mortes.

Séduit par les idées et les réalisations des Fauves, Braque se livre aux recherches sur la couleur pure. Mais cette première phase de son évolution allait être de courte durée. Influence de Cézanne, rencontre de Picasso, ou tout simplement transformation intérieure, sa manière tend vers la stylisation géométrique.

Le Salon d’Automne de 1908 est un point crucial de sa carrière. Plusieurs de ses tableaux furent refusés par le jury dont faisait partie Matisse, qui employa pour la première fois l’expression à propos de la construction de ses paysages.

Les années suivantes, la manière de Braque change : il tend vers l’abstraction, introduit les caractères d’imprimerie dans ses tableaux, des parties peintes en faux marbre et en faux bois, enfin, abandonne le paysage au profit de la nature morte.

 

Braque : Violette de Parme. Papier collé et fusain – 1914.

 

Braque : Femme à la guitare. Huile et papier collé – 1913.

 

Robert Delaunay, peintre français né à Paris, considérait que le tableau devait être une organisation rythmique fondée sur un choix de plans colorés.

En 1908, les premières toiles de Léger qui révèlent des préoccupations parallèles à celles des premiers cubistes, se font remarquer de Kahn Weiler qui le soutient et lui fait connaître les œuvres de Braque et de Picasso. Mais trop positif, trop profondément homme de son époque, Fernand Léger se préoccupe trop de l’existence matérielle des choses pour se laisser tenter par le démon de l’abstraction. L’objet est toujours une réalité dans ses tableaux ; même lorsqu’il en modifie les formes pour l’incorporer dans la composition que lui a suggérée sa fantaisie, même lorsqu’il invente des objets, leur donnant l’apparence de quel que machine étonnamment harmonieuse dans sa complication, le réel tient une place prépondérante dans sa création.

Fernand Léger : Les marins

 

Wassily Kandinsky, premier peintre abstrait et théoricien de l’art non figuratif, fut profondément préoccupé du destin de l’homme en un monde appauvri de substance spirituelle. Il emprunte les sentiers du « Grand Spirituel ».

Mondrian était un peintre hollandais. Il n’utilisait que le rouge, le jaune et le bleu, l’horizontale et la verticale, jamais de mélange de couleur ni de courbes. Pour lui l’espace était la surface de la toile, les objets simplifiés jusqu’à leur profil géométrique.

Madame Schweisguth surprit tout le monde en nous montrant un tableau de Malevitch, peintre russe ; « Carré blanc sur fond blanc ». Ce tableau fut exposé en 1914 (Musée d’Art moderne de New-York).

Marcel Duchamp joua un rôle important dans le mouvement dada et dans le surréalisme.

On voit une diapositive représentant une « sculpture » dans un musée. En fait il s’agit d’un porte-bouteille acheté au B.H.V. qu’il exposa dans un musée pour montrer que l’art est une convention et que si on met n’importe quoi dans un musée, tout le monde trouvera cela très beau.

Marcel Duchamp s’est également signalé en présentant une Joconde moustachue et barbue intitulée L.H.O.O.Q. (mais elle ne fut pas présentée lors de la conférence).

 

Marcel Duchamp : L.H.O.O.Q. 1919

 

Max Ernst prit une part active au mouvement dada puis au mouvement surréaliste.

Grosz s’inspire du photo montage, photographe. Man Ray est à la fois peintre et photographe. Il montre que l’on peut faire de l’art avec toute sorte de matériel. Pierre Bonnard fut un subtil coloriste sous l’influence, pour le dessin et la composition, de l’estampe japonaise.

Schwitters, peintre allemand, utilisa tout ce qu’il pouvait ramasser (cailloux, tickets…).

Joan Miro, à partir de 1915, peint d’une façon réaliste et stylisée. A partir de 1920, il évolue vers le cubisme et peint une série de natures mortes.

A la fin de 1923, il adopte un style beaucoup plus libre, très personnel. Les formes sont empruntées à la nature, mais baignées dans une atmosphère insolite et surprenante.

On peut citer aussi Magritte, peintre et dessinateur belge. Jackson Pollock, peintre américain : il jetait sa peinture sur les toiles. Il voulait montrer ainsi que la peinture est un geste.

Jean Dubuffet était un théoricien de « l’art brut ». Il s’inspira de graffitis et du dessin enfantin pour exécuter des tableaux, en se servant parfois de matières inhabituelles (goudron, sable, charbon, etc.).

Francis Bacon, peintre britannique, expriment l’inadaptation des êtres par une déformation de la figure humaine, a servi de modèle aux nombreux artistes qui pratiquent une « nouvelle figuration ».

Alexandre Calder, sculpteur et peintre américain, exécuta en fil de fer et en morceaux de métal coloriés des mobiles et, en tôle, des stabiles.

Nous aurions voulu livrer à vos méditations quatre toiles de Picasso reproduites dans « L’Ordre et l’Aventure » de Pierre Daix. Vous auriez ainsi mieux compris les difficultés d’adhésion et de compréhension que pose la peinture moderne.

Des difficultés techniques nous en ont empêchés. Cependant le livre peut être emprunté ou consulté à la bibliothèque (La Verboise, Réf. 759-06 DAI 0) :

  • page 115, Portrait de Max Jacob, 1915. C’est le Picasso portraitiste dans la tradition d’Ingres et Max Jacob n’est pas sans évoquer – tenue, attitude – le portrait de Monsieur Bertin.
  • page 139, Arlequin assis, 1923. C’est le grand Picasso, celui qui traduit toute la fierté, tout l’élan de son modèle pourtant assis, par son regard comme par son attitude altière.
  • page 176, L’Homme à la pipe, 1915. C’est le Picasso qui « fait » du Picasso, qui cherche, qui hésite et qui est pour une grande part le Picasso de la légende.
  • page 83, Tête d’Homme, 1913. C’est le Picasso farceur, celui qui étonne et provoque et qui ne se prenant pas toujours au sérieux, ne demande pas non plus que nous le prenions toujours au sérieux.

Que chacun tire sa conclusion, mais vous comprenez peut-être mieux pourquoi j’ai laissé le « couloir » dans mon schéma de présentation (E.B.)

 

ANNEXE

 

Nous avons abordé ce jour la délicate question de l’Art Moderne dans le domaine de la peinture, avec les problèmes d’adhésion et/ou de compréhension qu’il pose encore à beaucoup d’entre nous.

Nous sommes venus … nous avons vu … avons-nous été convaincus ?

Mais convaincus, séduits, surpris, essayons de classer nos impressions qu’elles soient intellectuelles ou sensorielles.

D’abord, comme pour les O.V.N.J., décantons le problème selon le schéma que vous connaissez maintenant.

 

 

Chacun, suivant ses goûts et sa sensibilité, peut situer et étendre la place de « l’Art qui dure » dans la zone de « l’Art qui vit », coincée entre la zone du commerce et celle de la mystification et menacée par l’extension des « Modes ».

Ce n’est là qu’un schéma très élémentaire. La réalité est beaucoup plus subtile et complexe, donc beaucoup plus vivante. Pour vous en convaincre, essayez de placer des noms, actuels ou passés, dans les diverses zones et vous vous surprendrez peut-être à mettre certains noms dans plusieurs zones. C’est pour cela que j’ai laissé un couloir de circulation.

Prudemment je n’en cite aucun (… mais la plume me démange).

Ensuite, amusez-vous avec les artistes et les œuvres que nous a présentés Madame Schweisguth dont vous venez de lire la liste.

Classez-vous alors dans une des 4 possibilités :

  • convaincus et séduits,
  • convaincus mais non séduits,
  • non convaincus mais séduits,
  • ni convaincus ni séduits.

Jean Jaurès dans un discours de distribution de prix disait que le courage (entre autres) consistait à savoir résister également « aux applaudissements fanatiques » et aux « huées imbéciles ». L’amateur d’art devant les recherches et expressions nouvelles doit dans son domaine rejeter aussi l’admiration et le dénigrement également systématiques. Sachons gré à Madame Schweisguth d’avoir présenté la peinture moderne sans dithyrambe ni provocation excessifs et à nos adhérents d’avoir reçu le message sans refus ni ironie aprioristes.

Cependant, nous aurions certainement été plus sensibles et plus intéressés par une approche progressive et mieux construite de l’évolution de la peinture moderne et il était difficile de trouver dans la suite des tableaux proposés la notion de filiation ou celle de génération spontanée, celle d’éclosion ou d’épanouissement. Nous vous avons proposé « La genèse de l’Humanité », on aurait aimé se retrouver dans « la genèse de l’Art moderne ».

Bien sûr, nous étions loin de l’Ecole de Barbizon, de sa peinture « au jus de pruneau » et des gestes ancestraux des paysans, et il fallait alors faire chanter les couleurs et recréer les formes et les volumes mais il fallait aussi s’attacher à conserver l’émotion de scènes comme « la becquée ».

… Et puis la Nature a bien « gaspillé » :

  • des millions d’étoiles pour accueillir la Vie,
  • des milliers de glands pour faire un chêne,
  • des millions de spermatozoïdes pour faire un homme,

pourquoi ne « gaspillerait »-elle pas des centaines de peintres oubliés pour nous donner un Raphaël, un Rembrandt, un Renoir.

Mais cessons de plaisanter, nous savons que la notion de « beau » est par essence indéfinissable parce que temporelle et fuyante, qu’elle varie selon notre tempérament, notre culture, nos émotions, le siècle où nous vivons. Chartres et Angkor sont également « beaux » mais nous émeuvent différemment. Alors prenons comme critère notre émotion et testons notre sensibilité à l’examen d’œuvres comparables par l’inspiration. Pour faciliter notre choix nous resterons dans un cadre de Culture européenne.

Groupons quelques thèmes :

  • les portraits,
  • les maternités,
  • les horreurs de la guerre,
  • le « déjeuner sur l’herbe » ou « concert champêtre »,
  • les scènes religieuses,
  • les natures mortes … et essayons de suivre les évolutions, les filiations, les éclosions et les épanouissements et peut-être les déclins, les décadences, les voies sans issues, les météores.

Je n’ai mis aucun nom, cité aucune œuvre, persuadé que vous trouverez dans votre bibliothèque (ou celle du Centre Culturel Municipal) d’autres correspondances, d’autres harmonies.

Je voudrais terminer par une remarque qui m’est très personnelle qui, j’espère, ne choquera personne. Dans l’œuvre d’art je n’oublie jamais l’artiste et pour admirer l’une, j’ai besoin d’estimer l’autre. C’est la raison pour laquelle je ressens une certaine gêne devant les œuvres de certains peintres, ceux dont les pulsions picturales sans doute géniales s’expriment aux dépens des qualités humaines. Je ne citerai pas de nom.

Mais le Garchois un peu chauvin que je suis (rien qu’un peu !) n’a pas été sans remarquer qu’au cours du Siège de Paris en 1870, pendant que Monet et Pissarro se réfugiaient à Londres, que Cézanne se retirait à l’Estaque, Henri Regnault revenait d’Égypte, participait aux combats du Siège et mourait le 19.1.1871 à Buzenval.

E. B.

 

Joan Miro : Intérieur hollandais.

 

Pieter de Hooch
« La Tâche maternelle »

 

Pieter de Hooch
« Le Cellier »

 

 

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