SORTIE-VISITE : la maison de l’Opéra

Thèmes : Art, Cinéma, Histoire, Sortie-Visite.
Sortie-Visite du jeudi 29 mai 1997.

 

Fiche de visite par Émile Brichard

 

Dans ce riche quartier et nous allons le voir à nouveau, les riches résidences se sont souvent transformées en musées-souvenirs. Souvenirs du luxe, de la beauté, de l’art, mais aussi de leur caractère transitoire comme nous le verrons à travers notre itinéraire et son histoire.

Des noms suffiront à nous guider dans ce qui fut le quartier des Porcherons et de la Petite Pologne entre l’époque de la Révolution et celle de Louis-Philippe.

Pourquoi la Révolution ? Parce que Louis XVI, quelques années auparavant (1786), avait fait construire le mur de l’Octroi autour de Paris dont il reste quelques pavillons et qui lui valut la grogne populaire : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant ».

Pourquoi Louis-Philippe ? Parce que 50 ans plus tard, il s’attacha à construire les fameuses fortifications, les « fortifs » qui dureront jusqu’en 1920 et qui – cette fois à la satisfaction générale – devaient mettre définitivement Paris, hors de portée – malgré les progrès que pourrait faire l’artillerie – des canons ennemis (!!). Sommes-nous aujourd’hui plus lucides lorsque nous faisons des prévisions sur l’avenir ?

C’est dans cet espace limité et encore rural que vont se présenter les ingénieurs et les spéculateurs.

Les ingénieurs, ce sont ceux des chemins de fer qui installeront autour du vieux Paris les gares Saint-Lazare – la première – appelée d’abord embarcadère, puis… du Nord, de l’Est, de Lyon, d’Austerlitz et de Montparnasse.

Les spéculateurs, ce sont ceux qui, à l’exemple des frères Pereire, lotiront cet ancien paysage rural de villages, de cultures, mais surtout de landes et de garennes en résidences où s’installeront les aristocrates qui se succèdent : noblesse royale au Parc Monceau, puis noblesse de l’art et de l’industrie qui nous ont valu les musées Jacquemart-André et Cernuschi que nous connaissons, l’hôtel de la famille du chocolat Menier dont nous avons vu les richesses lors de la conférence à ce sujet, et aujourd’hui la Maison Opéra qui, outre ses richesses mobilières et artistiques, a le mérite d’avoir été l’une des dernières œuvres de Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra.

Mais avant cet essor, avant que ne s’établissent ces lotissements au milieu des landes et des marais, le quartier avait déjà un nom … qui est resté dans le nom de l’église Saint-Philippe du Roule. Le nom était clair mais guère flatteur : voirie et abattoirs du Roule. Voirie et abattoirs… on est loin du luxe et de la richesse dans une ville où l’eau courante n’existe pas.

Les anecdotes curieuses comme les personnages pittoresques ne manquent pas au sujet de ce quartier qui eut, dès sa création, l’audace de d’intituler « Quartier de l’Europe » en consacrant ses larges avenues aux métropoles européennes : Londres, Rome, Amsterdam, Constantinople, Moscou … en étoile autour de la Place de l’Europe où l’embarcadère du Pecq s’installait.

L’embarcadère construit, il fallut l’inaugurer. Mais un tel voyage était très dangereux ; les voyageurs arriveraient-ils au Pecq ? et dans quel état ? Louis-Philippe décida donc sur les conseils de son entourage que ce serait la reine Marie-Adélaïde et ses deux filles qui feraient le voyage inaugural. Les milliers d’usagers quotidiens de la salle des Pas Perdus de Saint-Lazare imaginent-ils cette angoisse, comme les milliers de clientes du Printemps ou des Galeries Lafayette imaginent-elles les premières clientes du « Bonheur des Dames », un pionnier des « Gagne-Petit » d’Émile Zola.

C’est aussi dans ce quartier que furent installés les carrosses du Sacre celui qui devait conduire le comte de Chambord au titre de Henri V aux débuts de la IIIème République.

C’est aussi là qu’habiteront Madame et Monsieur Caillaux, le ministre dont la femme alla abattre d’un coup de pistolet Monsieur Calmette, directeur du Figaro, qui n’avait pas été gentil pour son mari. Nous étions en mars 1914 ! Il y aura bientôt beaucoup d’autres morts à déplorer.

Si nous longeons ou traversons le parc Monceau, pensons à ce qu’il est : un superbe parc magnifiquement entretenu et qui se présente comme un incomparable poumon dans ce nord-ouest parisien. Pensons aussi à ce qu’il fut, un village Montchauf (c’est-à-dire Mont Chauve, comme se nomment encore les Buttes-Chaumont), humble bourgade en bordure de la route d’Argenteuil. Pensons enfin à ce qu’il faillit être un parc d’attractions … bien avant Luna Park, avant Astérix ou Disney. Un urbanisme raisonné peut révéler quelques avantages.

Et nous atteignons enfin la rue du Docteur Lancereaux, médecin, membre de l’Académie de Médecine à la fin du XIXème siècle.

Et là nous attend Marie du Plessis, la Dame aux Camélias dans sa version musicale « La Traviata » … « Buvons et chantons à l’amour de la vie… ».

 

***

*

 

Compte-rendu par Émile Brichard

La superbe résidence appelée « Maison Opéra » participe à l’éclatement du Paris médiéval qui n’était pas encore vraiment sorti du Mur des Fermiers Généraux datant de 1785 et n’était pas non plus strictement ceinturé par ce qui était depuis 1940 les fortifications de Thiers.

Au lendemain de l’avènement du Second Empire, pour aller de Montrouge à Saint-Ouen, on n’avait pas le choix, il fallait suivre la voie de transit déjà fréquentée à l’époque gallo-romaine : les rues Saint-Jacques sur la rive gauche puis Saint-Denis ou Saint-Martin à partir de la rive droite et l’on ressortait de la cité par une porte de l’enceinte des Fermiers Généraux de l’architecte Ledoux et c’était à chaque porte des encombrements sans fin qui faisaient perdre à tous, hommes, troupeaux et marchandises un temps considérable.

Aussi, avant d’éventrer Paris de l’intérieur – ce seront les travaux d’Haussmann – on commença par lui enlever la ceinture qui l’empêchait de respirer. Le 26 mai 1851 commença donc la destruction du « mur murant Paris » qui rendait disait-on « Paris murmurant ». A sa place, le boulevard et le chemin de ronde (visibles sur le Plan Turgot de 1735) réunis formeraient les Boulevards extérieurs. On ne conserva que quelques anciennes portes ou bastions à Monceau, La Villette ou à Denfert-Rochereau – ce sera là l’entrée des Catacombes.

Et d’un seul coup, Paris s’étendit jusqu’à son enceinte fortifiée toute nouvelle, celle qui devait mettre « définitivement » le cœur historique de Paris, malgré les « progrès » que pouvait faire l’artillerie ! à l’abri des bombardements. Cela dura de 1840 à 1920, date où la destruction des fameuses « fortifs » fut décidée.

Paris qui, après avoir avalé ses « faubourgs », avalait maintenant ses « villages » : Vaugirard, Grenelle, La Villette furent rapidement absorbés, Passy, Auteuil, les Batignolles le furent presque totalement, mais Paris n’annexa que quelques morceaux d’Ivry, de Gentilly, de Montrouge, du Pré-Saint-Gervais.

Dans les espaces libres s’établiront de riches demeures, telle, l’objet de notre visite du jour, la Maison Opéra, proche du Parc Monceau.

Ces riches demeures bourgeoises seront d’ailleurs souvent enrichies par le goût et la fortune de leurs différents propriétaires. Il restera avec la Maison Opéra, le Musée Cernuschi, le Musée Jacquemart-André entre autres. D’autres, nobles ou bourgeois, mais également d’hommes de goût préférant mettre leur fortune aux pieds des Païva, Hortense Schneider, Dame aux Camélias, Belle Otéro, Émilienne d’Alençon … Je vous fais grâce des etc… etc…

La Maison Opéra restera elle, d’honnête et solide bourgeoisie comme dans un autre domaine – mais dans le même quartier – restera la résidence de la famille Menier … celle du chocolat et de la petite fille aux nattes blondes.

En 1860, Paris était l’image même de l’opulence et aucun régime n’apparaissait plus stable que celui de Napoléon III. Sous la direction du baron Haussmann, la ville entreprit de gigantesques travaux d’aménagement. On créa de nouveaux réseaux d’adduction d’eau et d’égouts, avenues et boulevards remplacèrent les rues anciennes et étroites, et un projet de nouvel opéra fut lancé.

N’ayons garde d’oublier parmi les réalisations du Second Empire, la création et/ou l’embellissement des Bois de Vincennes et de Boulogne, du Parc Montsouris et des Bulles-Chaumont.

Un concours eut lieu entre les principaux architectes de l’époque, dont le lauréat aurait le privilège d’ériger le monument place de l’Opéra. Il fut remporté par Charles Garnier, qui alla soumettre ses plans aux Tuileries, à l’impératrice Eugénie. Arbitre des élégances de son temps, l’impératrice avait été la première à porter une crinoline, imitée à l’envi par les femmes du monde entier, et à adopter les petits tricornes ornés de plumes, connus sous le nom de « chapeaux d’Eugénie ».

Ses goûts en matière d’architecture étaient cependant classiques pour ne pas dire conservateurs et elle s’étonna de l’exubérance des dessins que Charles Garnier lui présenta. Mais il sut la convaincre de l’authenticité de ce style nouveau qui mariait allègrement les influences de Louis XIV et XVI avec un luxe inouï d’éléments décoratifs. Symbolisé par l’Opéra de Paris, ce style, dit Napoléon III, restera en vogue après la chute du Second Empire et le départ du couple impérial en exil en 1871. Dès le début du XXème siècle, il tomba en désuétude et il subsiste de nos jours peu d’exemples de l’architecture de Charles Garnier.

 

La Maison Opéra

Grâce au dynamisme et à l’imagination de sa propriétaire, l’une des résidences privées qu’il édifia se trouve encore aujourd’hui dans un parfait état de conservation. La maison de Nicole Toussaint du Wast, connue sous le nom de Maison Opéra, fut construite entre 1865 et 1870 dans le huitième arrondissement, alors que le quartier commençait à devenir l’un des plus résidentiels de Paris. Le premier propriétaire, Léopold Bourlon de Rouvre, était un riche fonctionnaire qui pria toute sa vie pour le retour de l’Empereur au pouvoir. Charles Garnier et ses élèves conçurent les plans et la décoration intérieure sans s’attarder sur les considérations de prix.

En 1906, la Maison Opéra fut achetée par le père de Nicole Toussaint de Wast. C’était un médecin parisien de renom qui sut garder intact le décor Second Empire de la maison. Sa fille y naquit et y grandit et, à la mort de son père en 1930, elle s’établit dans la maison familiale. « Mes amis crurent que j’étais devenue folle » se souvient-elle. « Que l’on puisse vivre dans quelque chose d’aussi monstrueux, dans un décor aussi chargé, leur paraissait tout bonnement insensé ».

Ce dont il faut aussi féliciter les propriétaires qui se sont succédé à la Maison Opéra, c’est d’avoir pu conserver une maison vivante, une maison où l’on a envie de parler, de s’asseoir, de toucher, de vivre quoi ! et les propriétaires actuels l’ont bien compris qui laissèrent à la consultation des visiteurs, des albums retraçant les réceptions données et qui se donnent encore à la Maison Opéra.

Tout comme l’impératrice Eugénie, les amis de Nicole Toussaint du Wast considéraient le style Charles Garnier comme un redoutable fouillis. Amoureux des lignes strictes du XVIIIème siècle ou du dépouillement prôné dans les années 30, ils furent choqués par le caractère flamboyant du salon rouge, avec ses meubles capitonnés, ses poufs recouverts de velours, ses tables de laque noire à incrustation de nacre, ses panneaux fleuris, ses porteurs de flambeaux mauresques et ses énormes candélabres dorés supportant des douzaines de bougies rouges. Et la serre semi-circulaire encombrée d’une foison de plantes vertes leur paraissait le comble du démodé. Mais le pire était la salle à manger surchargée, dominée par une importante cheminée néo-Renaissance et un buffet aux allures moyenâgeuses.

La propriétaire et sa fille, Anne-Frédérique Roubaudi, ont beaucoup œuvré pour conserver la maison dans son état d’origine. Sous leur inspiration, objets et toiles XIXème sont venus se joindre à l’ameublement des deux salons et de la bibliothèque. La qualité de la peinture est telle qu’il n’a jamais été nécessaire de repeindre les murs. Seul a suffi un lessivage à l’eau et au savon.

Aujourd’hui, alors que l’on redécouvre la chaleur du style Napoléon III, cet appartement, témoin du talent de Charles Garnier, est universellement admiré. Il y a quelques années, Nicole Toussaint du Wast y a donné un bal costumé et l’on a vu crinolines et redingotes apporter, pour un soir, une nouvelle vie à la maison.

Franco Zeffirelli fut un jour invité à l’une des réceptions que donne volontiers la maîtresse des lieux. Ébloui par la splendeur du salon rouge, il demanda l’autorisation de la reproduire en studio, afin d’y tourner La Traviata. Les spectateurs n’ont sans doute pas oublié le décor de l’une des plus belles scènes de ce film. Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra, eût certainement été ravi de contempler son œuvre immortalisée à l’écran.

En conclusion et puisque j’ai beaucoup insisté sur le caractère vivant de l’intérieur de la Maison Opéra, je ne puis que vous recommander de lire quelques extraits des chroniques mondaines de l’époque. Chroniqueurs fidèles ou commentateurs à l’ironie pointue (je manie l’euphémisme), bref curieux indiscrets, quelques-uns d’entre eux ont atteint une certaine renommée, tels Edmond et Jules de Goncourt, Maxime de Camp et parmi les plus légers et les plus futiles, Henri de Viel-Castel. Vous y ferez peut-être des découvertes inattendues … des personnages vus par le gros bout de la lorgnette, c’est-à-dire tout petits.

 

 

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