Thèmes : art, histoire.
Conférence du mardi 7 mars 1995 par Georges Poisson.
« … Des présidents se disent « prisonniers » du palais, d’autres goûtent au contraire les charmes d’une vie presque royale » (Pierre Miquel).
Ponctuée d’anecdotes, de scandales ou de drames, c’est son histoire que nous a racontée Georges Poisson, illustrée de nombreuses et très évocatrices diapositives, et nous visiterons l’Élysée, comme nous avons, l’an passé, visité Buckingham Palace.
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L’architecte Mollet a construit, pour son usage personnel, cet hôtel agrandi par Madame de Pompadour, remanié pour le financier Beaujon qui le revendit au roi 1 300 000 livres. La Révolution le confisque à la duchesse de Bourbon-Condé, mère du duc d’Enghien à qui le roi l’avait vendu. Elle en fera successivement une imprimerie, un garde-meuble, avant de le cloisonner pour le louer en appartements.
Murat rachète ensuite le tout pour 570 000 francs. Partant pour Naples, il cède la demeure à Napoléon qui y loge successivement Joséphine, Marie-Louise et le roi de Rome dans un pavillon neuf édifié sur l’actuelle rue de l’Élysée.
Louis-Philippe, qui réside aux Tuileries, y loge les familles princières. Louis-Napoléon, qui habitait dans un hôtel meublé place Vendôme, s’y installe le 20 décembre 1848, mais devenu empereur, il prend la succession de son oncle aux Tuileries.
Les présidents de la IIIème République, eux, n’avaient pas le choix : les Tuileries avaient brûlé sous la Commune.
Le Maréchal de Mac-Mahon, bien peu républicain, en s’installant à l’Élysée, y attend avec ferveur la restauration du drapeau blanc. Cet esprit lent qui ne parvenait pas à finir les phrases qu’il commençait devint bientôt le spécialiste de la gaffe. Ainsi, visitant le Collège de France, demanda-t-il à voir les dortoirs où, au chevet d’un grand typhique, il affirma sentencieusement : « La typhoïde, on en meurt ou on en reste idiot. Je le sais, je l’ai eue », ou en invitant le général Ducrot à dîner à l’Élysée et s’entendant répondre « Je ne peux pas, je vais voir Hernani », de lui répliquer : « Eh bien amène-le, cela ne fera qu’un couvert de plus ».
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Son successeur Jules Grévy, franchissant le porche du palais, est surpris par la munificence des lieux : « c’est un palais royal, il n’y manque que le trône ». Pour cet avocat avare et guindé, qui déteste les réceptions et la vie parisienne, la charge de président de la République est inutile et dangereuse. Mais il prend goût au mobilier national, et tant de plaisir à la charge présidentielle, qu’il se fait réélire.
Le salon des aides de camp
Tandis que Gambetta reçoit le Tout-Paris à l’hôtel de Lassay, il se retranche derrière son bureau, aussi modeste que son gendre Wilson, qui, à son insu, fait du trafic avec la Légion d’Honneur. Une légion d’honneur se monnayait entre 50 000 et 100 000 Francs. Alfred Capus déclara « jadis on était décoré content, aujourd’hui on est décoré comptant », Cette affaire contraint Jules Grévy à démissionner.
Sadi Carnot, grand bourgeois, est issu d’une illustre famille scientifique et républicaine. Son épouse sut donner à l’Élysée un lustre qu’on avait oublié avec Mesdames Thiers et Grévy. Dîners, bals et réceptions se succédaient dans lesquels le couple présidentiel en était le plus souvent de sa poche, d’où ce jugement sans appel de Madame Carnot : « A l’Élysée, on s’ennuie el… on se ruine ».
Le couple fit redécorer les appartements, installer l’électricité et construire une salle des fêtes ainsi qu’une marquise de fer forgé dans la cour d’honneur qui la défigurait totalement. Les railleurs la surnommèrent aussitôt la « cage aux singes ».
La salle des fêtes
Le Congrès de Versailles, déconcerté par la disparition trop brusque de Sadi Carnot (assassiné à Lyon), recherche un autre notable qui soit assez riche pour résister à la corruption et offre la présidence à Casimir Périer, grand bourgeois de province, descendant du ministre de Louis-Philippe. Casimir Périer ne cherchait pas le pouvoir et on dit qu’en entrant à l’Élysée, il fut pris d’une crise de larmes.
Il restera six mois au palais où il se sentait prisonnier. Il recevait ses amis sur la pelouse pour qu’on n’écoute pas ses conversations. Ses ministres le tenaient à l’écart et il apprit l’affaire Dreyfus par l’Ambassadeur d’Allemagne. Attaqué par la presse de gauche, il n’osait plus sortir de l’Élysée. A bout de nerfs, « Je m’en vais » dit-il à son ministre de la marine, Félix Faure, qui lui répondit « Je vous comprends parfaitement ».
Félix Faure lui succéda quelques jours après. Ce fils d’artisan entra heureux dans le palais républicain. Il s’y conduit en monarque, on le nomme ironiquement « Félix 1er ». « Comment voulez-vous que je me mêle à vos querelles », dit-il un jour au jeune Poincaré, « je suis la reine d’Angleterre ».
Il s’installe avec aisance à l’Élysée qu’il fit redécorer en substituant au lourd mobilier Napoléon III un mobilier français d’Ancien Régime avec tapisseries des Gobelins et bibelots Louis XV, choisissant pour son propre usage, le bureau de Colbert.
Le 16 février 1899, il reçoit l’archevêque de Paris et le prince Albert de Monaco puis il se retire dans le bureau de son secrétaire où il accueille l’épouse du peintre Steinheil, neveu de Meissonier, la belle « Meg ». Son directeur de cabinet entend des cris, ouvre la porte. Félix Faure est évanoui et agrippe les cheveux de Meg, il faut utiliser des ciseaux. Meg file le plus discrètement possible mais elle est aperçue, d’où le très célèbre dialogue entre l’abbé Renaud et l’huissier de faction :
« Le président a-t-il encore sa connaissance ? »
« Non, monsieur l’abbé, elle est sortie par l’escalier de service ».
Félix Faure décède quelques heures plus tard. « Nom de Dieu » dit le président du conseil, Charles Dupuy qui était déjà au pouvoir lors de l’assassinat de Sadi Carnot, « voilà le deuxième qui me claque dans les mains ». Telle fut l’oraison funèbre du seul président qui soit mort à l’Élysée.
Le salon d’argent
Émile Loubet était un vieillard tranquille. Lors de son entrée à l’Élysée, il y eut quelque tumulte causé par l’extrême-droite qui le saluait aux cris de « Vive Panama 1er ». Le président multiplie les petits couverts de quarante convives (pas de dames) et les grands dîners d’apparat. Le triomphe de Loubet est le banquet républicain offert sur la terrasse des Tuileries, le jour anniversaire de la République (22 septembre 1900). Après le repas, les maires sont reçus à l’Élysée : c’est la première garden party. Il laissa l’Élysée dans l’état où il l’avait trouvé, se contentant de faire édifier, au fond du parc, la fameuse Grille du Coq, permettant de communiquer avec les Champs-Élysées.
Armand Fallières, comme Loubet, était un homme du Sud et regrettait de ne pouvoir s’installer à l’Élysée comme dans sa campagne du Sud-Ouest. Attendant avec impatience la fin de son septennat, il demandait à son prédécesseur : « On est en prison, n’est-ce-pas ? »
En s’installant à l’Élysée, le ménage Fallières n’avait aucunement envie de changer ses habitudes. On remplaça donc le chef par la cuisinière qui introduisit au palais l’usage de la graisse d’oie et des confits et fit tendre dans le parc des cordes pour sécher le linge.
Le 25 décembre 1908, alors que le président achevait sa quotidienne promenade matinale sur les Champs-Élysées, le garçon de café Séraphin Mattis se précipita sur lui pour lui tirer la barbe, lui égratignant au passage l’arrière de l’oreille. Il fut condamné à quatre ans de prison, ce qui provoqua la colère d’un jeune journaliste socialiste écrivant dans Les feuilles Rouges : « ... En république, qu’importe la déchéance d’un président ? … La honte d’un individu n’atteint pas la collectivité. Le geste de lèse-barbe qui l’atteint est, s’il est dirigé contre l’homme, un geste banal punissable de 16 francs d’amende et, si l’auteur l’a destiné au régime, c’est un geste d’opérette, seulement punissable de musique de foire et de l’ires de gamins ». Ce jeune journaliste s’appelait … Vincent Auriol et allait devenir président de la République moins de quarante ans plus tard.
Lorsqu’il fit visiter les appartements privés de l’Élysée à son successeur, il lui dit avec fierté en poussant la porte de la salle de bains : « J’espère que vous aurez autant de chance que nous. Nous ne nous en sommes jamais servi, Madame Fallières et moi. Pas un jour de maladie en sept ans ».
Comme ses prédécesseurs, Raymond Poincaré s’estimait aussi prisonnier à l’Élysée, il se plaignait d’être exclu du pouvoir. Il ne se sentait pas chez lui. Il fit installer au palais sa bibliothèque et le mobilier de son salon.
Son extrême prudence, notamment lors de l’Affaire Dreyfus où il ne prit pas parti, en se déclarant ni pour l’un ni pour l’autre camp, donna l’occasion à ses confrères avocats d’ironiser en annonçant, quand il le voyait quitter le Palais pour la Chambre : « Regardez Poincaré, il court s’abstenir ! ».
Le 13 juillet 1913, il donne une garden-party improvisée sur les pelouses, avec des milliers d’invités. Cette réception deviendra coutumière. Quand son ennemi Clémenceau parvient au pouvoir en 1917, il sait qu’il est devenu véritablement et jusqu’à la fin de sa charge « prisonnier » de l’Élysée.
Au cours de la guerre, le président peste dans un Élysée désert et glacial. Frileux, il fait installer un calorifère et des fenêtres doublées de bois par crainte des bombardements. Il est aussi le premier président à accepter que soit posé dans son bureau … un téléphone. Cette invention déjà ancienne (et présente à l’Élysée depuis Grévy) mais que ses prédécesseurs s’étaient bien gardés d’utiliser personnellement, pensant qu’un homme de qualité « ne se fait pas sonner comme un domestique ».
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Paul Deschanel se faisait remarquer par son élégance vestimentaire qui lui attirait les railleries de Paul Morand annonçant dans les dîners en ville : « Si Deschanel forme un cabinet, ce sera un cabinet de toilette ».
Au mois de mai, le président se rend à Montbrison par le train de 21 h 20. A 4 h 58, pour des raisons qui resteront à jamais obscures et pendant que le train ralentissait près de Montargis, Paul Deschanels est tombé sur la voie et erre dans la nuit, en pyjama. Rencontrant enfin le poseur de rails André Radeau, il lui confit : ii Je suis le président de la République ». Bien que fort sceptique sur l’identité de l’homme, il le conduisit chez lui où plus tard, sa femme dira au sous-préfet de Montargis venu le chercher : « J’avais bien vu que c’était un monsieur : il avait les pieds propres ».
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Alexandre Millerand, souvent mal vêtu et de manières vulgaires, était loin d’avoir la classe de son prédécesseur, mais heureusement sa femme en avait largement pour deux. L’Élysée retrouva un lustre que l’avant 1914 avait fait oublier.
La présidente fait moderniser le palais et ôter l’affreuse galerie vitrée sur le parc installée sous Grévy. De brillantes réceptions se succédaient où les vieilles barbes de la Belle Époque côtoyaient les vedettes de cinéma tels Sacha Guitry, Mistinguett ou Maurice Chevalier. Toujours bougon, le président de la République inaugura la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe et donna les premières interviews dans une curieuse machine qui faisait son entrée dans les foyers français … la radio.
Gaston Doumergue, dénonçant la « lenteur des heures dans ce palais élyséen muni de trop de portes dorées et peuplé de trop d’huissiers à chaîne », n’apprécie ni le luxe ni le protocole. Il s’isole souvent dans sa bibliothèque, passant de longues heures à lire, toujours solitaire. Il impose l’usage de l’automobile qui, à compter de son mandat, sera désormais le véhicule habituel du président.
En 1931, à la fin de son septennat, il déclare à ses amis qui le pressent de solliciter sa réélection : « On voit que vous n’avez pas eu à mener la vie que j’ai connue ici ; prisonnier, j’ai été ! Vous entendez bien : prisonnier ! au secret ! et croyez-moi, ce n’était pas drôle ».
Paul Doumer installé à l’Élysée n’entend pas déroger aux règles établies par ses prédécesseurs et continue à mener la même vie simple à laquelle il était attaché, lui comme sa femme, aussi austère que lui. Il ne demeura que dix mois à l’Élysée jusqu’à son assassinat sur les Champs-Élysées par un terroriste russe.
Albert Lebrun, le dernier président de la IIIème République semblait être le candidat idéal pour la fonction, malgré son élocution chevrotante et la déplorable habitude que ce grand myope avait prise de ne jamais porter de lunettes en public, ce qui le faisait souvent verser des larmes, d’où les cruels et injustes surnoms dont on l’affublait « le sot pleureur », « aux larmes citoyens », « le pleurard » … Il n’apporta qu’un seul élément nouveau à l’Élysée, le chauffage central.
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« Et dire que pendant sept ans, il va falloir tourner en rond autour de ce bassin ! ». Ce cri du cœur, c’est le premier président de la IVème république, Vincent Auriol qui le pousse en arrivant dans le parc de l’Élysée. Contemplant la sobre et solennelle façade du palais, il murmure « c’est bien triste ». Se souvient-il alors qu’enfant, une bohémienne lui a prédit qu’il passerait sept ans « dans une prison dorée » ?
La nouvelle présidente, première de son genre à s’habiller chez les grands couturiers, fait remettre à neuf le palais en le débarrassant de la verrière installée dans la cour, de l’horloge sur le fronton et des sinistres becs de gaz en fonte, qui donnaient à la demeure l’aspect d’un hall de gare.
Elle fait alléger les appartements de tout ce que les septennats successifs ont accumulé, nettoyer les boiseries Louis XV, renouveler le mobilier, les livrées du personnel et le linge de maison. Au bout d’une année, le palais retrouve son élégance de jadis.
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Pour la première fois dans l’histoire présidentielle, les Français découvrent d’un coup, leur nouveau président, René Coty, puisqu’une nouvelle invention le présente presque en direct, la télévision. Quelques heures plus tard, Madame Coty, occupée à confectionner une tarte aux pommes pour ses petits-enfants, apprendra par des journalistes qu’elle est devenue la première dame de France.
S’étant réservé seulement quatre pièces dans le palais de l’Élysée, le Chef de l’État et son épouse y mènent la vie la plus simple possible.
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Lorsqu’il entra à l’Élysée, d’emblée, le palais déplut à Charles de Gaulle, car comme il le disait lui-même « Écrit-on l’histoire dans le VIIIème arrondissement ? ». Ce palais, trop rocaille à son goût, situé dans un quartier plus ouvert à la haute couture et au commerce de luxe qu’aux grandes réflexions, ne lui convenait guère.
Il se mit à rêver des Invalides ou du château de Vincennes qui auraient si bien « collé » à sa vision de l’histoire. Il se résigna pourtant et laissant à peu près intact le décor du couple Auriol, il se contenta de faire venir un lit de 2, 10 m plus adapté à sa taille. A sa demande, on traça une allée centrale dans le parc qui, selon lui, manquait de perspective.
Madame de Gaulle, « Tante Yvonne », fit réaffecter au culte la chapelle de l’Élysée transformée en bureau sous la IVème République.
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En s’installant à l’Élysée (il sera le dernier président à y habiter), Georges Pompidou entreprit avec son épouse d’humaniser l’auguste palais. Ils firent refaire à neuf l’appartement privé, dans une perspective résolument moderniste, qui n’allait pas s’en faire grincer bien des dents, mais qui avait le mérite d’encourager la création contemporaine.
Le bureau de Georges Pompidou
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Valéry Giscard d’Estaing, contrairement à la tradition, arriva à l’Élysée à pied et en costume de ville, signe de décontraction par lequel le nouveau chef de l’État entendait symboliquement inaugurer son septennat, lui qui fut le premier président à ne pas résider à l’Élysée, devenu non plus le cadre de vie du détenteur de la magistrature suprême, mais le bureau où l’on se rend le matin et que l’on quitte le soir.
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« Si je m’installe un jour à l’Élysée, ne croyez pas que j’en tirerai un quelconque plaisir personnel » déclara François Mitterrand quelques semaines avant son élection. Pour lui aussi, le palais est un lieu de travail et s’il y déjeune à peu près tous les jours de la semaine, il n’y dîne guère et y couche rarement.
Le vélum qui couvre le jardin d’hiver depuis la démolition de la verrière sous Vincent Auriol doit être rénové, les installations de la salle de fêtes sont vétustes et la salle manque d’issues. En fait, toute cette aile côté avenue de Marigny doit être refaite. Si la réfection de l’aile est le morceau de roi, les travaux effectués ne s’arrêtent pas là : éclairage, régie son et vidéo, climatisation, sanitaires en sous-sol, etc.
Les appartements du premier étage doivent être rénovés car les locaux se révèlent trop petits pour le nombre de conseillers du président, mais la bâtisse n’est plus toute jeune et en marchant au 1er étage, les lustres du niveau inférieur, y compris celui du bureau présidentiel, tremblent dangereusement. En déposant les planchers, on découvre que la charpente, qui n’a pas été refaite depuis 1718, doit être entièrement restaurée. Mais enfin, les travaux terminés, et ce n’est pas le moins important dans la vie quotidienne de l’Élysée, le lustre présidentiel ne tremble plus.
La salle à manger
Dans la préface du numéro spécial de « Connaissance des Arts » consacré à l’Élysée, François Millerand déclare :
« Le palais de l’Élysée est l’un de nos lieux de mémoire. De ses salons tout imprégnés qu’ils sont du souvenir de ceux qui les ont traversés, monte comme un parfum de notre histoire.
« Plus que tout, l’Élysée porte témoignage de la continuité de la République, et à travers elle, de la permanence de la nation.
N’est-il pas révélateur qu’entre 1940 et 1944, l’occupant ait renoncé à l’investir ?
« C’est la résidence du président de la République, mais c’est aux Français qu’il appartient.
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