REGARDS SUR LA PERSE : PERSÉPOLIS ET ISPAHAN

Thèmes: Histoire, Société                                                                                                Mardi 5 Décembre 2017

REGARDS SUR LA PERSE : PERSÉPOLIS ET ISPAHAN

par Monsieur Abdel HAMMOU, ingénieur et ancien professeur de l’Université Grenoble-Alpes.

Introduction

L’Iran est un pays ayant une longue histoire qui remonte à plusieurs siècles avant notre ère. C’est également un pays qui a compté plusieurs empires aussi bien durant l’Antiquité que dans l’ère actuelle : empire achéménide (550-331 av. J-C), parthe (250 av. J-C – 224), sassanide (224-642), safavide (1501-1737). L’histoire mouvementée de la Perse nous laisse en héritage une richesse culturelle exceptionnelle aussi bien dans l’art antique comme le site de Persépolis, que dans l’art post-islamique comme les palais et mosquées d’Ispahan.

L’Iran est un vaste pays de 1 648 000 km² situé au Moyen-Orient sur un plateau marquant la transition entre le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Il est bordé au nord par la chaîne de l’Elbrouz dont le Damavand culmine à 5625 m -on y skie en hiver-, et à l’ouest par la chaîne du Zagros. La langue est le persan, d’origine indo-européenne mais l’alphabet est arabe.

La population est de 82 millions d’habitants dont une grande partie a moins de trente ans. L’Iran est un pays aride et n’a qu’un seul grand fleuve le Karoun, de 720 km. A l’ouest, l’Iran a des frontières avec l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Turquie et l’Irak et à l’Est le pays est frontalier avec le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan. Il faut également mentionner les frontières maritimes, avec la Mer Caspienne au nord et le Golfe Persique -ou Golfe Arabique- au sud, avec le fameux détroit d’Ormuz.

Jusqu’à l’avènement de la République islamique en 1979, l’emblème de la Perse, qui figurait sur le drapeau, était le lion tenant un sabre et le soleil, le soleil représentant le Shah -le roi- et le lion armé, le courage. Le drapeau actuel se présente sous la forme de trois bandes horizontales, dont la bande centrale porte le nom d’Allah en forme de tulipe, la fleur symbole du martyr, et les deux bandes extérieures portant chacune « Allah Akbar » répété onze fois car la République islamique a pris le pouvoir le 11 février 1979.

I – La Perse antique : l’empire achéménide et Persépolis.  

Au début du VIIe siècle av. J-C les tribus perses installées dans le Fars étaient organisées en petits Etats sous la conduite du roi Achéménès, fondateur supposé de la dynastie des Achéménides. Son fils, Teispès (675-640 av. J-C) agrandit le royaume, qui à sa mort est alors divisé entre ses deux fils : Ariaramnès devint roi de Parsa et Cyrus Ier, roi d’Anshan. En 558 av. J-C, Cyrus le Grand, petit-fils de Cyrus Ier monte sur le trône d’Anshan. En quelques années, il parvint à conquérir un immense empire qui s’étendait du Pakistan actuel aux côtes méditerranéennes, incluant l’Egypte et une partie de la Libye. En 539 av. J-C il conquiert Babylone où il ne procède à aucune exécution contrairement à la coutume chez les Assyriens et les Babyloniens. Le trait principal du règne de Cyrus le Grand est une politique de grande tolérance et d’intégration envers les peuples conquis. Ainsi, il permet aux Juifs, condamnés à l’exil à Babylone, de rentrer à Jérusalem s’ils le souhaitent ; il les aidera à financer la reconstruction du Temple de Jérusalem, ce qui en fait un des rois cités dans la Bible. Il laissera aux peuples soumis le droit non seulement de pratiquer leur culte mais aussi de commercer librement. En 1879, lors de fouilles, des archéologues anglais ont découvert un cylindre en argile avec un texte de Cyrus le Grand, conservé actuellement au British Museum, et considéré comme l’ancêtre des Droits de l’Homme. On peut d’ailleurs en trouver une copie aux Nations-Unies à New York. Ses successeurs sont moins tolérants et l’Empire achéménide s’effondrera en 331 av. J-C avec la conquête d’Alexandre le Grand et l’hellénisation de la région.

Persépolis, grand site antique situé près de Shiraz, dans le sud-ouest de l’Iran, a été construit sous le règne de Darius Ier. Les travaux dureront une soixantaine d’années. La terrasse, l’Apadana, les escaliers monumentaux et le palais de Darius ont été construits durant le règne de Darius 1er (522-486 av. J.-C.), Xerxès Ier (486-465 av. J.-C.) rajoutera la Grande Porte des Nations et son propre palais et commencera les travaux de la salle des Cent Colonnes, travaux terminés par Artaxerxès Ier (465-423 av. J.-C.).

Persépolis a été bâtie sur une vaste terrasse de 450 mètres de long sur 300 mètres de large. L’escalier monumental qui mène à la Porte des Nations a comme caractéristique d’avoir des marches très basses (une dizaine de centimètres). On suppose que c’était pour permettre au Shah de monter l’escalier à cheval ou bien pour permettre à tous ses vassaux qui venaient l’honorer de ne pas se prendre les pieds dans leurs habits d’apparats. On peut apercevoir des lamassus d’une vingtaine de mètres représentant des taureaux ailés à tête d’homme où l’on reconnaît l’influence de l’art assyrien. Au sommet de chaque colonne on remarque des protomés, éléments architecturaux qui permettaient d’agencer les poutres en bois de cèdre du Liban sur les colonnes soutenant les plafonds des salles hypostyles (Apadana …).

Si l’on détaille les bas-reliefs de l’Apadana, on distingue plusieurs éléments notamment des scènes où un lion attaque un taureau ce qui est une scène du Norouz, le Nouvel An iranien, fixé au premier jour du printemps. Le lion représente le printemps et le taureau l’hiver. On aperçoit aussi de nombreux cyprès, arbre symbolisant l’élégance chez les Perses. Les fresques qui représentent les armées achéménides alternent un guerrier perse avec un guerrier mède que l’on peut distinguer avec sa coiffe en forme de bonnet rond en laine alors que les Perses portent des coiffes à plumes. Les fresques permettent de voir également la procession des dignitaires des pays vassaux offrant des cadeaux à l’Empereur le jour de Norouz. Chaque vassal est précédé d’un introducteur, mède ou perse. Les Arméniens offrent des chevaux, les Scythes des étoffes et des bracelets, les Babyloniens un taureau, les Lydiens un char et des vases, les Bactriens des chameaux et les Ethiopiens des défenses en ivoire et un okapi.

L’Apadana était la grande salle d’audience où le souverain recevait ses vassaux. C’est une immense salle de 75 mètres de côté où se dressaient six rangées de six colonnes, mais la plus grande salle de Persépolis est celle des Cent Colonnes ou salle du trône.

A quatre kilomètres de Persépolis se trouve le site de Naqsh-e Rostam qui est un site achéménide et sassanide. Darius Ier et trois de ses successeurs ont fait creuser leurs tombeaux dans une falaise. La façade de ces tombeaux est en forme de croix grecque avec au centre une ouverture derrière laquelle se trouve la chambre funéraire. A l’époque sassanide (224-651), plusieurs bas-reliefs furent gravés au pied des tombeaux. On peut voir le sabot du cheval du dieu zoroastrien Ahura Mazda écraser Ahriman, c’est-à-dire le Mal, le dieu donnant le pouvoir à Ardéshir Ier, le premier roi de la dynastie sassanide, dont le cheval écrase le dernier roi parthe Artaban V. Une autre fresque montre Shapour Ier à cheval devant l’empereur romain Valérien, à genoux, fait prisonnier à Edesse en 260. 70 000 soldats romains furent capturés et dispersés à travers l’empire

En face des tombeaux achéménides se dresse une tour carrée qui était probablement une Salle de Feu en l’honneur d’Ahura Mazda, dieu des zoroastriens. Le feu était l’élément essentiel du zoroastrisme, religion des Achéménides. Le zoroastrisme prône trois commandements : bien penser, bien agir et bien parler. Ahura Mazda apparaît toujours les ailes déployées afin de montrer que c’est un dieu en action. Il tient un anneau qui symbolise l’alliance entre Dieu et l’humanité ; le cercle où il se tient représente l’univers. Pour les zoroastriens le Bien triomphe toujours sur le Mal, de ce fait il n’y a pas d’enfer. Au centre de chaque temple se trouve un feu alimenté en permanence. Le zoroastrisme est une religion qui montre un grand respect pour les éléments naturels : feu, eau, air et terre, c’est pourquoi on ne brûlait ni n’enterrait les morts afin de ne rien souiller. Les corps des défunts étaient posés sur des dalles en pierre au sommet des Tours du Silence où ils étaient dévorés par les charognards. Les ossements étaient ensuite rassemblés et enfouis dans un trou circulaire au centre de la tour.

II – La dynastie des Safavides et le rayonnement d’Ispahan.

Les rois safavides ont régné de 1501 à 1736. Les Safavides sont considérés comme les fondateurs de l’Iran moderne. Leur origine remonte à un ordre soufi appelé Safawiyya, du nom de son fondateur Safi-al-Din, mort en 1334. Le premier roi safavide, Ismaïl (1487-1524) s’impose en Azerbaïdjan et rapidement parvient à conquérir toute la Perse, étendant son pouvoir jusqu’à Hérat à l’Est et Bagdad à l’Ouest. Le fils d’Ismaïl, Tahmasp Ier, établit sa capitale à Qazvin et développe les arts. Il est le protecteur du roi mongol Humayoun, et une fois sécurisée, il lui donne l’Inde à gouverner. Cependant l’apogée de la gloire safavide fut le règne du shah Abbas Ier (1571-1629) considéré comme le Louis XIV perse. Shah Abbas réorganise l’Etat en créant des satrapies, l’équivalent de nos départements, et impose un concours pour le poste de satrape, équivalent de notre préfet. Les préfets peuvent être révoqués et même exécutés en cas de faute grave. Cherchant la modernité dans tous les domaines, il est le premier roi sans barbe, ce qui fait scandale car la barbe symbolisait la virilité. Il réussit aussi à se débarrasser des soufis qui prenaient trop de pouvoir. Par ailleurs, il est le premier monarque à décréter la supériorité de l’autorité royale sur l’autorité religieuse tout en imposant le chiisme comme religion d’Etat. Il modernisa l’armée en faisant appel à Anthony et Robert Shirley, deux catholiques anglais. Pour des raisons stratégiques, ce roi, éclairé et amateur d’art, transféra sa capitale à Ispahan et s’ouvrit à l’Europe.

La plus grande place d’Ispahan est la place Royale ou Meidan-e-Imam, qui symbolise la dynastie des safavides. Ce fut pendant longtemps la plus grande place fermée du monde avec ses neuf hectares de superficie. La place est entourée sur les quatre côtés de longs bâtiments à doubles arcades, interrompus à intervalles par les monuments principaux : la mosquée de l’Imam au sud, la mosquée du sheikh Lotfollah à l’est, le palais Ali Qapu à l’ouest et l’entrée du Grand Bazar au nord. Les arcades sont occupées par des boutiques et des services. Le centre de la place a été aménagé avec des bassins d’eau et des fontaines ainsi que des espaces verts où les gens aiment pique-niquer en famille.

La construction de la mosquée de l’Imam a commencé en 1611 sur l’ordre de Shah Abbas, c’est le monument le plus imposant qu’il fit bâtir. Le portail d’entrée a une fonction ornementale. L’une des singularités de cette mosquée est son fort désaxement par rapport au portail qui donne sur la place, dû au fait que la mosquée devait être orientée en direction de La Mecque. La décoration ne représente aucun être humain car cela est interdit par l’islam mais on peut admirer la richesse des ornements floraux ainsi que la calligraphie qui reprend des versets du coran. Plusieurs types de calligraphies sont utilisés, ainsi le style koufi, composé uniquement de lignes droites, est très utilisé dans les cartouches mais le style le plus fréquent est le thulth qui apparaît abondamment sur la mosquée de l’Imam. On doit souligner la grande variété des bleus des faïences qui couvrent les façades.

Bien que plus petite, la mosquée Lotfallah est remarquable par sa coupole en onyx et son absence de minaret car c’était la mosquée pour le Shah et sa famille. Cette mosquée, achevée en 1619, doit son nom à un théologien réputé de cette époque. La coupole est un joyau de l’art persan par l’harmonie de ses tons : fleurs noires et bleues et arabesques blanches sur un fond jaune crème.

En face de la mosquée Lotfollah se trouve le Palais Ali Qapu qui, à l’origine, était un petit palais transformé et agrandi par Shah Abbas. La terrasse (talar) du premier étage qui donne sur la place faisait fonction de salle de trône en été. C’était de là, que les souverains assistaient à des exécutions, des événements sportifs, notamment des matchs de polo, ou passaient en revue les troupes.  Le plafond du talar est tout en marqueterie. A l’intérieur du palais, la salle la plus remarquable est la salle de musique dont les murs et les voûtes sont recouverts de fines plaques de bois. On trouve aussi de nombreux tableaux qui montrent le faste des festivités du temps des safavides. Les miniatures persanes représentent des fêtes mais aussi des scènes de galanterie, de belles jeunes femmes, et une multitude de métiers.

Dernier monument donnant sur la Place Royale, le Grand Bazar, élément typique du monde oriental. Le portail qui date de Shah Abbas est décoré de mosaïques de faïence. A l’intérieur on trouve de très nombreuses rues où se regroupent de nombreux corps de métiers : tapis, bijoux, épices …

Sous Shah Abbas le commerce et l’ouverture vers l’extérieur se développent. C’est pourquoi le roi a fait construire un grand nombre de caravansérails à travers le pays et surtout sur la route de la soie. Le caravansérail est cerné de murs épais et ne comprend qu’une seule porte que l’on ferme le soir. A l’intérieur on trouve une grande cour centrale, les animaux sont logés au rez-de-chaussée et les chambres pour les voyageurs se trouvent au premier étage. De nos jours, certains caravansérails ont été rénovés et transformés en luxueux hôtels.

CONCLUSION

La Perse antique était une grande civilisation comme nous le montrent les vestiges de Persépolis, complexe construit sous Darius Ier pour recevoir les honneurs de ses vassaux lors du Nouvel An (Norouz). Tout au long des siècles suivants et de ses différents empires, de nombreux ouvrages sont venus enrichir le patrimoine culturel de la Perse. Un des rois qui sut mettre le mieux en valeur sa capitale Ispahan est Shah Abbas. Ne disait-on pas qu’Ispahan était la ’’Moitié du Monde’’ ? D’ailleurs, André Malraux déclarait que ses trois villes préférées étaient Pékin, Venise et Ispahan pour leurs splendeurs.

Un commentaire

  • Jean-Michel BUCHOUD

    Dec 16, 2017

    Reply

    Entamée sur un air de luth et de violon, cette conférence, richement illustrée et commentée avec humour, était faite pour vous, vous qui reveniez d'Iran et qui vouliez parfaire vos connaissances, vous qui vous apprêtiez à partir en Iran et qui cherchiez à compléter vos connaissances avant votre voyage, vous qui aurez alors eu l'envie de préparer un voyage de découverte.

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