LE MONDE FRANC ET LES VIKINGS

Thème : HISTOIRE                                                                                                                                                                   Mardi 16 Novembre 2010

Le monde franc et les Vikings

Par Pierre Bauduin – Auteur –  Professeur d’Université

Les Vikings – terme générique qui désigne (à tort ou raison, selon les historiens) le monde scandinave du VIIIe au XIe siècle – ont laissé une image épouvantable dans la mémoire collective : des barbares cruels, sanguinaires, animés d’une furie dévastatrice. Les sources de l’époque égrènent les méfaits des raids vikings sur les royaumes chrétiens. Ce n’est que dans les années 1950-1960 que des historiens cherchent à avoir une appréciation plus juste du phénomène viking et des sociétés scandinaves. Les sources ont été critiquées : les auteurs médiévaux n’avaient-ils pas exagéré pour bâtir une rhétorique des lamentations ? L’entreprise de réhabilitation par certains historiens s’apparentait presque à du négationnisme, allant jusqu’à nier l’existence des dévastations. Les Vikings n’étaient tout de même pas des touristes chevelus brusquant les autochtones. Pourtant, l’affrontement n’a pas été le seul mode de relation entre les Francs et les Vikings. Les compromis ont été nombreux, ce qui nécessitait que, des deux côtés, des hommes se rencontrent.

L’importance de certaines familles et des missionnaires dans les relations diplomatiques

L’expansion scandinave s’est faite vers les îles britanniques et le monde franc. Les Vikings étaient remarquablement renseignés sur les crises internes au monde franc, et sur les luttes entre les partis dans le monde anglo-saxon. On sait qu’en 809, le roi danois Godfrid fit passer un message à Charlemagne, probablement par l’entremise de marchands frisons d’Hedeby (où Godfrid avait fondé un comptoir commercial), pour ouvrir des négociations. Plus tard, l’ouverture commerciale et religieuse menée vers le nord par Louis-le-Pieux (fils aîné de Charlemagne) a nécessité la collecte de renseignements. En 823, deux comtes furent envoyés au Danemark pour collecter tous les renseignements qu’ils pourraient sur le pays.

Dans les premières années de Louis-le-Pieux, les Francs intervinrent auprès des Danois qui, en retour, renvoyèrent des ambassadeurs auprès de l’empereur. Un certain nombre de familles et de personnages en relation avec les Scandinaves figurent dans le traité de paix de 811, signé sur l’Eider, frontière entre le monde franc et le monde viking. Les annales franques – qui relaient un point de vue officiel – précisent que douze grands des deux peuples étaient présents ; leurs noms sont cités pour qu’ils passent à la postérité. Côté danois, deux des frères du roi Hemming vinrent sceller la paix voulue après une longue période de guerre entre Charlemagne et Godfrid (assassiné en 810, il fut le prédécesseur d’Hemming). Parmi les dignitaires francs figuraient des proches de l’empereur dont le comte Wala, cousin de Charlemagne. Chaque délégation put prêter serment selon ses propres coutumes, signe que les Francs reconnaissaient le serment viking à la mode païenne.

En 813 et 828, d’autres négociations furent menées. Les francs envoyèrent des comtes saxons – la Saxe était limitrophe du Danemark et intégrée au royaume franc en 804, et il est possible que les envoyés aient eu des proches parents qui avaient trouvé refuge au Danemark au moment de la conquête de la Saxe par les Francs. La famille d’Egbert se bâtit une puissance considérable à partir du IXe siècle en Saxe, et plusieurs de ses membres figurent dans les textes des traités avec les Scandinaves. Ainsi, en 845, l’un de ses fils intervint auprès du roi Horik pour se plaindre de ses attaques sur Paris et réclamer la libération de chrétiens.

Les missions des envoyés francs vers le Nord étaient à la fois religieuses et diplomatiques. En 822, Ebbon, archevêque de Reims, fut envoyé au Danemark. Il en revint après avoir converti au christianisme des Danois et suggéré à Haral Klak de venir pour se convertir. Il est possible qu’il soit revenu avec de jeunes adultes afin de les former puis de les renvoyer dans leur pays d’origine en tant que missionnaires – la pratique était courante. Puis, à partir de 829, Ansgar fut envoyé par l’empereur Louis-le-Pieux pour christianiser la Suède. En remerciement, il se verra confier le siège épiscopal d’Hambourg. L’hagiographie de saint Ansgar le montre menant des négociations avec le roi Horik, dont il avait, précise-t-on, l’entière confiance et dont il fut très proche.

Des Scandinaves intégrés à la société franque

Parmi les intermédiaires entre les deux mondes se trouvaient des hommes scandinaves qui opérèrent dans la société franque. Anslac devint un compagnon du palais à l’époque de Charles-le-Chauve, qui lui confia la mission de négocier avec une bande de viking basée dans la vallée de la Somme pour déloger un autre groupe installé dans la vallée de la Seine. Sigfrid, proche de la famille royale d’Horik, devint un fidèle de la cour royale franque et dut lui aussi négocier, au nom des Francs, avec des vikings pour qu’ils se retirent. Ces cas ne furent pas isolés. D’après Flodoard, un auteur du Xe siècle, l’entourage d’Ebbon comportait des vikings et il leur attribue la réussite de fuite de l’archevêque de Reims vers le Danemark. En 873, la troupe de Frisons (francs) qui défit une bande de vikings opérant en Oostergo était commandée par un Scandinave.

Les exemples de Scandinaves ayant fait carrière dans le monde franc avant Rollon ne manquent pas. Le fondateur du duché de Normandie ne fut pas le premier à traiter avec les souverains carolingiens. La recommandation et la conversion des chefs vikings était une pratique bien établie au Xe siècle par les prédécesseurs de Charles-le-Simple. La première recommandation d’un chef Danois eut lieu en 807 sous Charlemagne. Hemming, qui mourut en 837 au combat contre les Scandinaves, aurait reçu un bénéfice en Frise, dont il aurait assuré la défense. Louis-le-Pieux fut le parrain du roi danois Harald Klak lors de sa conversion au christianisme.  Le fils d’Harald, Godfrid, et ses neveux Harald et Roric firent également carrière dans l’Empire. Ayant établi des relations de fidélité avec l’empereur Lothaire, et ses frères Charles-le-Chauve et Louis de Germanie, Roric fut sans doute le plus puissant et le plus influent des chefs scandinaves introduits au IXe siècle dans le monde franc. Il était établi dans la région de Dorestad, à l’embouchure du Rhin et tenta plusieurs fois de reprendre le pouvoir au Danemark.

De telles pratiques couronnées de succès eurent pour effet d’introduire des éléments scandinaves au sein de la vie politique franque, et à en partager les intrigues. En 882, après plusieurs jours de siège infructueux à Asselt, Charles-le-Gros s’accorda avec le chef de ces Danois qu’il n’arrivait pas à déloger. Godfrid se convertit (avec Charles comme parrain) et, en retour, obtint des bénéfices en Frise et la main d’une fille (illégitime ?) de Lothaire II, ancien roi de Lotharingie. Il s’agit-là d’une alliance matrimoniale avec la famille carolingienne, le plus haut sommet de l’aristocratie, assurant à Godfrid une place dans l’élite franque. S’accorder avec les Vikings pouvait sembler être un acte de bon sens de la part des souverains carolingiens, mais cela ne faisait pas l’unanimité, comme l’attestent de nombreux textes critiques.

Depuis la fin du VIIIe siècle, il existait donc des relations diplomatiques entre le monde viking et le monde franc, impliquant les élites des deux côtés. Les rois francs ont pu tirer partie de ces accords pour neutraliser des adversaires, s’en faire des alliés. Des chefs scandinaves, issus de la famille royale danoise, ont tenu la Frise pour le compte des Francs pendant plusieurs dizaines d’années et furent intégrés à la cour. Lorsque Rollon traita avec Charles-le-Simple en 911, il existait déjà une ancienne pratique du compromis entre chefs scandinaves et francs. Son habileté a été de réussir là où d’autres chefs vikings échouèrent : savoir s’intégrer dans le jeu des intrigues politiques des Francs et permettre une intégration rapide et réussie des Vikings en Normandie.

En savoir plus …

Coté Livres :

Le monde franc et les Vikings : VIIIe-Xe siècle

Auteur : Pierre Bauduin
Éditeur : Albin Michel (1 octobre 2009)

ISBN-10: 2226187154

http://www.amazon.fr/monde-franc-Vikings-VIIIe-Xe-si%C3%A8cle/dp/2226187154/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1296750915&sr=1-1

Coté Audio : 1h12 de conférence

http://www.franceculture.com/culture-ac-projections-de-forces-et-de-puissance-de-l%E2%80%99antiquite-a-nos-jours-les-expeditions-vikings-

Coté Web :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bauduin

http://medievales.revues.org/6037

http://www.unicaen.fr/crahm/spip.php?article330

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