LA VIA DIAGONALIS, SUR LA ROUTE DES CHEVALIERS ET DE L’ORIENT-EXPRESS

Thèmes: Histoire                                                                                                                                                               Mardi 17 janvier 2017

LA VIA DIAGONALIS, SUR LA ROUTE DES CHEVALIERS ET DE L’ORIENT-EXPRESS

slider_cdi_89par Monsieur André PALÉOLOGUE, Docteur en histoire et consultant auprès de l’UNESCO.

INTRODUCTION

Connue depuis l’Antiquité romaine et très fréquentée au Moyen-âge, la Via diagonalis reliait l’ouest et le centre de notre continent aux grands ports de la Mer Noire et aux rives du Bosphore afin de faire la jonction avec la «Route de la soie» et celle de Jérusalem. Elle fut empruntée aussi bien par les légions romaines que par les chevaliers de l’Occident au temps des Croisades. Partis de Bourgogne, des Flandres ou de la Vénétie, des royaumes de Hongrie et de Pologne en direction des Balkans pour atteindre Varna, Messembrie et Constantinople, ces derniers ont tracé un des axes majeurs de la circulation européenne. Cependant, durant plusieurs siècles d’affilé, l’histoire mouvementée à l’est du continent l’a occultée. Cette traversée «en diagonale» de l’Europe fut reprise au début du XXe siècle par le trajet de l’Orient-Express.

À ce jour, jalonnée de hauts lieux de mémoire, de vie spirituelle et culturelle, cette route ne demande qu’à être redécouverte. Par la signification qu’elle comporte et au-delà de son utilité indéniable pour l’ensemble de l’Europe, la Via diagonalis s’avère être plus que jamais d’actualité.

I – La Via diagonalis sous l’Empire romain

Les Romains ont construit sur le territoire de leur Empire un réseau important de voies de communication qui facilita les échanges aussi bien du Nord vers le Sud que de l’Ouest à l’Est de l’Europe telle la Via diagonalis.

Prônant la tolérance envers les Chrétiens par la promulgation de l’«Édit de Milan» (313), l’empereur Constantin assura au christianisme un destin continental. Né à Naissus (aujourd’hui Nis, en Serbie), Constantin Ier connaissait parfaitement cette voie qu’il a eu l’occasion de parcourir surtout lorsqu’il a décidé de faire de Constantinople (la ville qu’il fonda au bord du Bosphore) l’égale de Rome. Cette ville survivra d’ailleurs en tant que centre d’autorité de l’Empire romain d’Orient (appelé aussi Byzantin) jusqu’en 1453. En assurant la propagation du christianisme vers le nord slave du continent européen, la Via diagonalis a joué un rôle essentiel dans l’assimilation des peuples «barbares». Ainsi, saints Cyrile et Méthode au IXe siècle l’empruntèrent pour se rendre auprès des Slaves du centre de l’Europe et les aider à trouver leur place parmi les peuples chrétiens de l’Europe du premier millénaire. À partir du IXe siècle, les nouveaux arrivés – Bulgares et Magyars – une fois convertis au christianisme, furent associés à la gestion de la Diagonalis au point qu’ils devinrent les maîtres absolus et menaçants du tronçon «balkanique» de cette route. L’empereur byzantin Basile II dut intervenir pour assurer à nouveau la fluidité nécessaire de la communication est-ouest et vice versa sur l’ensemble du continent. En tant que militaires d’élite de l’Empire romain « byzantin », les Varègues et leurs «cousins» les Normands l’utilisèrent dans le même but.

II – La Via diagonalis au Moyen-Age

Pour libérer Jérusalem de l’emprise musulmane fatimide suite à la destruction du Saint Sépulcre en 1009, les coalitions militaires européennes connues sous le nom de « Croisades » utiliseront la Via diagonalis afin d’atteindre la « Terre sainte » en passant par Constantinople.

Après avoir traversé l’Europe « en diagonale », Godefroid de Bouillon et ses chevaliers de la « Première croisade » se joignirent aux troupes byzantines d’Alexis Comnène pour qu’ensemble, ils libèrent Jérusalem en 1099. La seconde et la troisième croisade empruntèrent la même Via diagonalis en s’assurant de la collaboration « logistique » de tous les pays traversés par cette route. Ainsi, un nouveau « Tsarat » bulgare voit le jour et les « Krals » serbes de la dynastie Nemanjić se font connaitre comme des partenaires indispensables.

Il ne faut toutefois pas oublier qu’au XIIIe siècle, l’Empire latin d’Orient fut un des plus importants leviers économiques et politiques de l’Europe et que pendant plus de 60 ans, les Basilées (empereurs) de Constantinople furent élus parmi les chevaliers d’occident. Ainsi, la Via diagonalis – la route qui les reliait au centre du continent – contribua largement au grand brassage européen de l’époque.

La mise en question des Templiers et les revers militaires subis par les ordres chevaleresques au Moyen-Orient ont imposé un important repliement et le transfert de nombreuses reliques chrétiennes vers l’occident européen.

Au XIVe siècle, les rois angevins de Hongrie et de Pologne assurèrent la gestion et la protection de la Via diagonalis. Pourtant, à la fin de ce même siècle, suite à la défaite des Serbes (Kosovo Poljé 1389), les Musulmans ottomans s’emparèrent de l’ensemble de sud-est du continent européen. En 1400, l’Empire ottoman s’étend jusqu’à la rive droite du Danube et s’empare ainsi de tout le tronçon sud-est de la Via diagonalis.

Après la chute de Constantinople (1453), les Ottomans auront l’opportunité d’utiliser la Via diagonalis pour envahir progressivement le centre de l’Europe. Au XVIe siècle, Soliman le Magnifique occupa le royaume de Hongrie et installa sa tente devant les remparts de Vienne. La Via diagonalis devint, par conséquent, la grande route de la conquête ottomane de l’Europe.

Il a fallu attendre presque deux siècles et un second siège de Vienne (1683) pour que les Habsbourg et une coalition européenne reprennent enfin en main le destin de cette partie du continent. Les troupes impériales, à leur tête le Français Eugène de Savoie, utilisèrent cette fois-ci la Via diagonalis comme voie de la «Reconquête». Tous les territoires traversés par cette route furent libérés décennie après décennie jusqu’à ce que l’Empire ottoman soit définitivement éliminé de la carte politique européenne à la fin de la Première Guerre mondiale.

III – La Via diagonalis aux temps modernes

En 1878, le Traité de Berlin confirme la souveraineté des nouveaux États de l’Europe du Sud-est libérés de la tutelle ottomane. Otto von Bismarck en personne encourage les projets de transformation du trajet de la Via diagonalis en une moderne voie ferrée. Une fois réalisée, elle sera exploitée sous le label d’«Orient-Express». En grande partie, son tracé suit au mètre près celui de l’ancienne « via » romaine et «route des chevaliers». Cette nouvelle voie fut rendue célèbre grâce au roman d’Agatha Christie « Le crime de l’Orient-Express ». Hélas, pendant les deux conflits mondiaux majeurs du XXe siècle, la Diagonalis fut également considérée comme l’«axe» principal d’une coalition malheureuse entre Allemands, Hongrois, Bulgares et Turcs dont les répercussions historiques s’avérèrent dramatiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, durant plusieurs décennies, des pays assujettis à Moscou s’emparèrent de la Via diagonalis (alias l’Orient-Express) avec tous les déboires qui en découlèrent. L’implosion de la Yougoslavie, suite à la chute du « bloc communiste », a empêché la Communauté européenne de remettre la Diagonalis à l’ordre du jour et d’essayer de lui redonner vie. On a, pourtant, pris conscience de l’importance de cette vieille route européenne qui témoigne de l’histoire de l’ensemble du continent.

En parcourant l’ancienne Via diagonalis, on peut en effet admirer encore à ce jour d’innombrables sites (centres historiques prestigieux, châteaux forts, monastères, cathédrales, etc.) d’une richesse culturelle exceptionnelle. Depuis Châlons-en-Champagne, sur les pas des Romains et des chevaliers du Moyen-Age, on traverse d’admirables villes telles Trêve, Spire, Ratisbonne (au bord du Danube), Augsbourg, Munich, Salzbourg, Linz, Dürnstein («romantique» château où fut retenu Richard Cœur de Lion !), Vienne, Bratislava (Presbourg) et Esztergom (en Hongrie). De là, vers le sud du continent, en longeant le Danube et l’ancien « limes » de l’Empire romain, on atteint Belgrade, Nis, Sofia, Plovdiv, Edirne et, enfin, Istanbul (anciennement Constantinople) villes, toutes, dégorgeant de vestiges romains et médiévaux. Les bouteilles de vin bulgare aux étiquettes « Via diagonalis » commercialisées tout au long de ce dernier tronçon de la vieille route, font le délice des touristes d’aujourd’hui. Istanbul s’est modernisé, mais la Via diagonalis, bien que disparue en tant que telle, la traverse encore à ce jour, à l’aide de ponts, mais aussi d’un tunnel sous le Bosphore (tout récemment mis en fonction) pour la relier à la « Route de la soie » — autre voie deux fois millénaire – qui se dirige vers l’Asie centrale et l’extrême Orient.

Conclusion :

La Via diagonalis – grand axe européen construit jadis par les Romains dont on retrouve encore des portions presque intactes, a permis des échanges commerciaux et culturels importants tout au long de l’histoire de l’Europe. Il serait donc très judicieux de préserver aujourd’hui au moins un certain esprit de rapprochement toujours d’actualité et de mettre en valeur un patrimoine culturel commun d’une réelle signification pour notre continent.

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