HERITAGE CULTUREL DE FREDERIC II (1740-1786) : DES PROJETS DE CONSTRUCTIONS A L’EDIFICATION DE LA NATION

Thème: Histoire                                                                                                                                                  Mardi 16 MAI 2017

HERITAGE CULTUREL DE FREDERIC II (1740-1786) : DES PROJETS DE CONSTRUCTIONS A L’EDIFICATION DE LA NATION

par le Dr Lan-Phuong PHAN, ancienne élève de l’ENS et professeur agrégée d’allemand en CPGE.

INTRODUCTION

Sous le règne de Frédéric II, le Brandebourg-Prusse a su conquérir, dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, une place importante face aux grandes puissances qu’étaient la France de Louis XV, la Russie de Catherine II et l’Autriche des Habsbourg (impératrice Marie-Thérèse, puis Empereur Joseph II).  Succédant à son père à l’âge de 28 ans, Frédéric II régnera 46 ans. Voltaire n’a pas qualifié sans raison le jeune roi de « prince philosophe ». Contrairement à d’autres souverains absolutistes, Frédéric II est un véritable homme de culture, lecteur passionné, auteur prolixe, compositeur et collectionneur. Devenu roi, il conquiert la Silésie et permet à son royaume de s’étendre considérablement, mais surtout de gagner des populations nombreuses et diverses, notamment sur le plan religieux. Les projets architecturaux et urbains qui accompagnent le règne reflètent d’une part les goûts et le caractère du monarque, ils aident également à éclairer les ambitions du souverain.

I – Bref panorama historique.

L’arrière-grand-père de Frédéric II, Frédéric-Guillaume, est Electeur du Brandebourg, c’est-à-dire qu’il fait partie des rares princes allemands qui participent à l’élection de l’Empereur du Saint Empire Romain germanique. Au sortir de la guerre de Trente Ans (1618-1648) qui a déchiré l’Europe et après la signature des Traités de Westphalie, Frédéric-Guillaume a su donner une certaine prospérité à ses états, ce qui lui a valu le surnom de Grand Electeur . En 1685 il publie l’Edit de Potsdam, par lequel il annonce son souhait d’accueillir les Huguenots, protestants français fuyant le royaume de Louis XIV suite à la révocation de l’Edit de Nantes. Pour les convaincre de se rendre dans le lointain Brandebourg, Frédéric-Guillaume leur accorde des terres et de nombreux privilèges, comme l’exonération des taxes pendant dix ans. Frédéric-Guillaume compense ainsi les grosses pertes démographiques dues à la guerre de Trente Ans et permet de dynamiser certains secteurs économiques.

Le fils de Frédéric-Guillaume, Frédéric III est assez adroit pour obtenir de l’Empereur Léopold Ier le droit de se faire couronner roi en Prusse en 1701 sous le nom de Frédéric Ier. Cependant, ce souverain très dépensier et peu soucieux de la bonne gestion des maigres ressources de ses états morcelés, laisse un mauvais souvenir à ses sujets comme à ses successeurs.

Son fils, Frederic-Guillaume Ier, affecte un mode de vie simple, voire austère, mais c’est un excellent gestionnaire, qui laisse à son successeur des caisses bien remplies, une administration bien organisée et une armée puissante. Son épouse, Sophie-Dorothée de Hanovre (1687-1757), la mère du futur Frédéric II, est un mécène et une amoureuse des arts, goût qu’elle transmettra à son fils. Ce dernier sera éduqué en français par des Huguenots et Frédéric ne parle pas allemand, uniquement quelques bribes de dialecte berlinois. Grâce à sa très abondante correspondance, nous avons beaucoup de renseignements sur la vie de Frédéric II. Très cultivé, il écrit également des pièces de théâtre, de la poésie et des œuvres musicales. Une de ses passions est la flûte traversière, ce qui lui vaudra bien des moqueries de la part de son père, qui ne jure que par la chasse.

II – Frédéric II et ses demeures.

Frédéric, jeune homme, ne s’entend guère avec son père, qui lui interdit d’apprendre le latin ou de lire des essais philosophiques. Il considère la musique et la danse comme des activités efféminées et les proscrit de l’éducation de son fils. Supportant de moins en moins les brimades de son père, le jeune homme, au désespoir, tente de quitter le pays avec son ami le lieutenant Hans Von Katte. Ils sont rattrapés et le « Roi Sergent » assigne Frédéric à résidence dans la forteresse de Küstrin, au bord de l’Oder et l’oblige à assister à la décapitation de son ami en 1730. Au bout d’un an, Frédéric est transféré dans une modeste maison où il est autorisé à recevoir la visite de deux amis au moment des repas ; son père lui autorise également deux sorties par semaine. Comprenant qu’il serait vain d’essayer de lutter, Frédéric se soumet à l’autorité de son père et accepte de se marier en 1733 avec Elisabeth de Brunswick-Bevern, nièce de Charles VI de Habsbourg. Le couple s’installe brièvement à Berlin dans une maison assez modeste, puis, le roi envoie son fils en poste dans la garnison de Rheinsberg, où il doit poursuivre sa formation militaire. Cette étape marquera Frédéric car c’est la première fois qu’il peut aménager et décorer à son goût sa résidence ainsi que les jardins qui l’entourent. Enfin libre de décider comme il l’entend, le prince ne néglige aucun détail, allant jusqu’à modifier le nom des lieux, Rheinsberg, qu’il juge trop germanique, trop sonore, pour imposer un terme qui reflète mieux la rêverie, l’idéal antique et la vocation artistique qui l’animent : Remusberg.

A la mort de son père Frederic-Guillaume Ier en 1740, Frédéric est couronné sous le nom de Frédéric II et choisit de s’installer au château de Charlottenbourg, palais situé aux portes de Berlin. Tout en conduisant de nombreuses réformes pour l’Etat, telles que l’abolition de la peine de mort, un projet d’unification des codes de loi et le développement de l’instruction pour le plus grand nombre, Frédéric II fait réaliser des travaux afin de doter le palais des décors raffinés de style rococo qu’il affectionne. Il intervient moins personnellement sur la résidence royale officielle, le château de Berlin, car il considère ce bâtiment comme un lieu de pouvoir qu’il n’a pas à marquer de son empreinte. Il n’y séjourne que très rarement, car à la capitale, il préfère Potsdam, une sorte de feuille blanche sur laquelle il peut mieux projeter ses idées. Après avoir remporté les deux Guerres de Silésie et s’être assuré des revenus et une réputation sur la scène européenne, Frédéric II s’installe par conséquent au château de Potsdam vers 1750. Il le remanie de manière à montrer et asseoir son statut royal. Aucune dépense n’est épargnée car il s’agit de donner à voir une lignée (la Maison de Brandebourg), une puissance et une ambition.

Paradoxalement, l’héritage architectural le plus connu de Frédéric II est un projet strictement privé, passé à la postérité sous le nom de Sanssouci, mais que le roi appelait simplement « ma vigne ». Il s’agit d’une « maison de plaisance » dessinée par lui et pour lui, et financée exclusivement grâce aux revenus d’un héritage personnel. Le palais miniature comprend exclusivement des pièces dédiées aux loisirs du roi, la musique, la lecture et la réception d’amis. Sanssouci n’est ni une résidence familiale ni un palais royal, mais un lieu strictement réservé aux activités privées du roi. Pour Frédéric II l’art du paysage est essentiel, c’est pourquoi les jardins occupent une place centrale à Sanssouci. Dans la décoration intérieure comme sur les plans des bâtiments et des jardins, tout est fait pour gommer la distinction entre l’intérieur et l’extérieur et créer une harmonie. L’omniprésence du motif des fruits sur les tentures, les boiseries marquetées, les stucs, les sols de marbre, fait écho aux fruits du sud (abricots, figues, pêches, cerises, raisin) qui sont servis à la table du roi. Les fruits symbolisent l’alliance de l’utile et du beau, et pour tendre vers cet idéal, Frédéric II fait aménager sur les terrasses au pied du palais des serres vitrées et chauffées qui permettent de récolter les fruits rares qui témoignent à la fois du raffinement et de la puissance du maître de maison.

Pendant la guerre de Sept ans (1756-1763), Frédéric II s’installe provisoirement au château de  Breslau, dont il fait son quartier général. Il exige même que ses appartements soient placés de manière à ce qu’il puisse suivre les exercices des régiments, et, si nécessaire, commander la défense du château. A la fin de cette guerre, le royaume a subi des pertes tant financières que démographiques, et même au sein de l’armée, parmi ceux qui ont pu apprécier de leurs propres yeux le courage physique et les qualités de commandement de celui qu’ils surnomment « le vieux Fritz », la confiance est minée. Pour marquer ce qu’il estime être et veut imposer comme une victoire de la Prusse, Frédéric II choisit de miser sur l’avenir (les ressources que ne manqueront pas de rapporter la Silésie définitivement acquise, puis la Prusse occidentale que le premier Partage de la Pologne permettra d’obtenir) et de faire élever dans le parc de Sanssouci le Palais Neuf, comme symbole de la puissance qu’est désormais le Brandebourg-Prusse.  Rien n’est trop luxueux pour le nouveau palais, mais ni les grands tableaux historiques, ni les profusions de marqueterie et de rocaille ne correspondent aux goûts de Frédéric II. Ce décor imposant est destiné à éblouir les visiteurs étrangers et à confirmer que le roi de Prusse n’est pas surnommé en vain Frédéric le Grand.

III – La maison de plaisance du Sanssouci.

Sanssouci n’est pas un palais royal, mais un jardin secret. Frédéric II est intervenu à chaque étape de la conception et de la construction, du choix du terrain à la décoration intérieure, de la sélection des matériaux à l’agencement des meubles et à l’accrochage des tableaux. Les contraintes budgétaires (Frédéric II souhaite employer  exclusivement les revenus d’un héritage personnel pour financer le projet) inspirent des stratégies intéressantes, ainsi le précieux marbre de Carrare est réservé à la grande pièce centrale (salle à manger ronde), tandis que les matériaux sont plus modestes à mesure que l’on s’en éloigne : boiseries marquetées, tentures, papier peint, simple enduit pour la façade.  Cette logique va à l’encontre de l’usage qui veut qu’un édifice vise avant tout à impressionner au premier regard, quitte à offrir à ses occupants un confort limité.

La bibliothèque fait l’objet de la plus grande attention car Frédéric II est un grand lecteur et un amoureux des livres, qu’il fait venir de France dès qu’il le peut. Les bibliothèques qu’il fait aménager dans ses différentes demeures sont conçues comme des lieux de lecture et non, comme c’était souvent le cas à l’époque, des pièces que l’on décorait avec des livres qui étaient fait pour être vus et non lus. Frédéric II est très attaché à ses livres, qu’il considère comme ses meilleurs amis, et même en campagne, il aime à s’entourer des auteurs qui l’ont formé. Frappé par l’érudition du jeune prince, Voltaire le qualifiait volontiers de « Salomon du nord » et c’est peut-être pour se hisser à la hauteur de ce modèle de sagesse et de perfection que Frédéric II exige du bois de cèdre avec des motifs de palmiers et de fleurs pour la bibliothèque de Sanssouci.  La présence d’une véritable galerie de peinture à Sanssouci témoigne de la relation de Frédéric II à la peinture et du goût personnel qu’il développe pour des artistes comme Watteau.

Sanssouci est un refuge pour le roi, mais également le lieu où il reçoit ses amis sur un mode intime, ce qui représente un privilège indépendant de la condition ou de la fortune. La simplicité des chambres où sont logés les invités est largement compensée par l’exclusivité de l’invitation et l’accès immédiat au roi que le séjour à Sanssouci promettait.

IV – Projets pour le prestige de l’Etat.

Frédéric II qui cherche à faire rayonner sa puissance en Europe projette la construction, à Berlin, du forum fridericianum c’est-à-dire une grande place regroupant un opéra, un palais, une académie des sciences et un panthéon. Le projet est grandiose mais n’aboutira pas, faute de moyens, mais également de constance dans le suivi de la commande royale. Seul l’opéra sera construit selon les plans initiaux, Frédéric II ayant préféré s’installer à Potsdam plutôt qu’à Berlin, le projet de palais fut revu à la baisse et le bâtiment offert à son frère préféré, le prince Henri, qui fut son fidèle allié, sur les champs de bataille comme dans la carrière diplomatique par la suite. Quant à l’académie des sciences, dont l’établissement se heurta à la difficulté qu’il y avait à recruter des savants étrangers pour en entretenir la réputation, elle deviendra une bibliothèque publique. A la place du panthéon sera édifiée la cathédrale sainte Edwige qui sera achevée après 25 ans de travaux. Cette cathédrale catholique en plein centre de Berlin renforcera la réputation de Frédéric II comme souverain tolérant. De plus, sainte Edwige étant la sainte patronne de la Silésie, la présence de cette cathédrale au cœur de la capitale rappelle que la Silésie fait désormais entièrement et définitivement partie du Brandebourg-Prusse.

Frédéric II cherche à donner à Berlin et Potsdam des allures de capitale européennes. Mais le retard pris par rapport à des villes comme Londres, Paris ou même Dresde, est tel qu’il faut parfois se contenter de faire élever des façades monumentales derrière lesquelles le quotidien est plus artisanal que palatial. Mais peu importe au roi, dès lors que des gravures flatteuses circulent partout en Europe et que les auteurs plus ou moins bien informés propagent une image louangeuse de Berlin et du royaume.

CONCLUSION

Frédéric II est un monarque qui aura réussi à établir la continuité de son royaume, de la Marche du  Brandebourg à la Prusse orientale et à la Silésie. En agrandissant notablement le territoire de ses Etats aux dépens de l’Autriche avec la Silésie et de la Pologne avec la Prusse occidentale, il a fait entrer son pays dans le cercle des grandes puissances européennes. Il est également l’un des principaux représentants du « despotisme éclairé », dans la mesure où ce sont ses lectures et ses échanges avec les esprits éclairés de son temps qui ont formé sa conviction selon laquelle le bien commun serait mieux servi par un souverain qui détiendrait tous les pouvoirs et déciderait de tout avec une certaine cohérence que si le pouvoir était en permanence l’objet de luttes entre différents partis, dont l’action serait, de ce fait, vouée à un désordre fatal. L’histoire récente de la Maison de Brandebourg qui a vu se succéder quatre dirigeants remarquables, contribuant chacun à sa manière à l’édification d’une puissance européenne, a pu inspirer chez le prince Frédéric une telle conviction. Devenu roi, il se sentira renforcé dans son idée par la fragilité que présente la monarchie élective polonaise, qui aboutit à une situation où le pouvoir est trop dispersé pour permettre une réponse adaptée face aux politiques d’expansion menées par les puissances voisines. En matière de gouvernance, Frédéric II aura peu varié tout au long de son règne, mais une lecture attentive de l’héritage architectural qu’il aura laissé permet de constater une évolution des ambitions esthétiques du prince aux réalisations très politiques du roi.

 

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