LES BALKANS, ENTRE DÉCHIRURES DU PASSE ET INCERTITUDE DE L’AVENIR

Thèmes:  Histoire, Société, Géopolitique                                                                      Mardi 21 Novembre 2017

LES BALKANS, ENTRE DÉCHIRURES DU PASSE ET INCERTITUDE DE L’AVENIR

Par Monsieur Jean-Arnault DERENS, historien et journaliste, rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

INTRODUCTION

Les Balkans sont un carrefour de langues, de cultures, de religions, une poudrière permanente et le lieu où les grandes puissances du XXe siècle se sont affrontées. Si le passé des Balkans a été mouvementé au cours des deux derniers siècles, on peut se demander s’ils sont condamnés à un avenir incertain ou si une paix durable peut être établie. 

I – Le terme « Balkans ».

Le terme « Balkans » a été utilisé pour la première fois par un géographe allemand en 1809 pour désigner ce territoire aux délimitations floues. Il a repris un mot turc qui était le nom d’une montagne en Bulgarie. Auparavant, le territoire qui englobe l’ex-Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce, était appelée la Turquie d’Europe. En effet, il faut rappeler que certaines parties des Balkans ont été sous domination de l’Empire ottoman pendant presque six siècles, du milieu du XIVème siècle jusqu’à la première guerre mondiale. Au cours du XIXe siècle le terme de Turquie d’Europe disparaît et cette région devient les Balkans. Ce terme a aujourd’hui une connotation négative et certains peuples de cette région ne veulent pas former partie de ce territoire. On se rend bien compte que le terme de Balkans n’est pas une désignation neutre comme peut l’être par exemple « péninsule ibérique ». On se trouve bien plus dans le domaine de l’affectif que dans celui de la géographie. Ainsi, les Slovènes et les Croates se définissent comme méditerranéens et situés au centre de l’Europe. Quant aux Roumains ils se revendiquent comme Latins au milieu des Slaves et affirment que les Balkans ne commencent qu’au sud du Danube.

Le terme balkanisation est encore plus négatif et désigne le constat d’une diversité ethnique dangereuse, source de conflit. Ainsi, a-t-on parlé de balkanisation lors du conflit du Liban dans les années 1980. 

II – Bref rappel historique.

Les peuples qui vivent dans les Balkans ont en commun d’avoir fait partie de l’Empire ottoman durant plusieurs siècles. On a pu penser que c’était une zone périphérique de l’Empire mais bien au contraire les Balkans formaient partie du cœur de l’Empire. C’étaient des provinces riches et parmi les plus évoluées culturellement. Par ailleurs, la proximité des Balkans avec Istanbul favorisait le développement économique. Les Ottomans étant de grands bâtisseurs on peut remarquer une architecture commune à travers tout le territoire. L’Empire ottoman était musulman mais aussi protecteur des principales autres religions monothéistes, notamment le judaïsme et le christianisme. Ainsi les Juifs et les Chrétiens payaient un impôt spécifique mais en échange bénéficiaient d’un statut particulier reconnu, ils pouvaient par exemple gérer leur propre droit civil. Sous l’Empire ottoman il n’y avait pas de sentiment national mais d’appartenance à une communauté confessionnelle. Le fait que les Eglises soient indépendantes participera plus tard à la montée des nationalismes. A travers l’Empire de très nombreuses langues étaient parlées. Le turc était la langue de l’administration mais on parlait aussi le latin, l’hébreu et l’arabe dans les lieux de cultes et une multitude de langues vernaculaires : serbo-croate, grec, ladino … dans la vie de tous les jours.

La notion de nationalisme a pris un essor important après la révolution française et des revendications nationalistes éclatent dans les Balkans. Dès 1804 les Serbes se révoltent une première fois, ce qui permet l’élection de Petrovic, le chef des insurgés, comme Prince. Après une reprise en main des Turcs, en 1815 éclate une nouvelle révolte qui permet aux Serbes d’obtenir une autonomie élargie. Plus tard les Grecs se révolteront contre l’autorité ottomane avec le signal donné en 1821 par l’archevêque de Patras. La tradition orthodoxe et byzantine va permettre aux Grecs de se bâtir une solide identité nationale. Le désir de s’affranchir de la domination turque est clairement le moteur de ces mouvements mais la situation se complique au moment de définir quel peuple est en droit de vivre sur un territoire donné, ce dernier restant aussi à définir. Cette montée des nationalismes entraîne inévitablement des conflits car un même territoire peut être revendiqué par plusieurs peuples. Le cas de la Macédoine est le plus marquant ainsi, à la fin du XIXe siècle, pas moins de trois peuples la revendiquent, les Serbes, les Grecs et les Bulgares. Se pose également le problème identitaire. Ainsi, lorsque la principauté de Serbie prend le pouvoir, les musulmans, ne formant pas partie de la nouvelle nation, partent et les mosquées disparaissent (de nos jours il n’existe qu’une seule mosquée à Belgrade).  

Cette situation chaotique attise les convoitises des grandes puissances face à ces petits pays. Ces derniers se mettent sous la protection des grandes puissances mais ils se retrouveront de fait être les pions de leurs prétendus protecteurs lorsque ces derniers seront en conflit. Les rivalités des grandes puissances seront transplantées dans les Balkans.

III – Le XXe siècle.

C’est au cours du XXe siècle qu’ont eu lieu les premiers conflits entre les peuples des Balkans. Ainsi, les Serbes et les Croates s’affrontent pour la première fois en 1914 et cela à cause du jeu des alliances qui se mettent en place lors du début de la Première Guerre Mondiale. Il n’y avait jamais eu d’animosité entre les deux peuples. La seconde guerre mondiale, quant à elle, prendra un tournant de guerre civile intra-balkanique. Les régimes collaborationnistes ont exacerbé les haines entre les peuples. Les Serbes et les communistes sont les opposants aux Nazis. Voyant que la domination des résistants menés par Josip Broz dit Tito est totale, les Tchetniks, deviennent, en fin de guerre, collaborationnistes. Ces résistants royalistes sont passés ainsi d’opposants à Hitler à sympathisants des Nazis et ceci non pas parce qu’ils adhèrent à leurs thèses mais pour garder le pouvoir en Serbie une fois la guerre finie. Ils sont vus par les Alliés, de plus en plus comme des nationalistes serbes avant d’être des résistants aux Allemands.

Tito et ses Partisans seront les seuls communistes à bénéficier du soutien de Churchill dès 1944 (ce qui leurs permettra de défaire les Tchetniks). Par ailleurs, l’Albanie et la Serbie sont les seuls pays d’Europe qui se sont libérés par leur propre résistance ce qui permet aux Partisans d’être parfaitement légitimes. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays comme la Pologne par exemple où ce sont les Russes qui ont imposé un pouvoir communiste. Du fait de sa grande légitimité et aussi de sa popularité Tito peut dès 1948 rompre avec Staline et créer un socialisme yougoslave. Cependant, homme très pragmatique, Tito vivra toute sa vie dans la crainte d’une invasion soviétique. Le socialisme yougoslave s’invente au fil des années et bien que lui-même slovéno-croate, Tito avait des collaborateurs serbes et bosniaques. La Yougoslavie se devait d’être une association volontaire de différents peuples. Une autre caractéristique du socialisme yougoslave est le non-alignement. Ce n’est pas un hasard si la grande conférence des non-alignés se tient à Belgrade, en 1961. Ce mouvement, qui est la continuité de la conférence de Bandung de 1955, regroupe des pays qui refusent de s’inscrire dans l’affrontement Est-Ouest de la guerre froide mais au contraire veulent favoriser l’indépendance effective des pays du Sud dans le cadre de la décolonisation. Les peuples yougoslaves sont très fiers d’en faire partie. Certains autres grands événements cimentent l’unité de la Yougoslavie comme par exemple, les Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo en 1984. Economiquement la Yougoslavie a prospéré bien que l’écart entre les Républiques les plus riches et les plus pauvres se creuse. Le fait que durant la guerre froide la Yougoslavie ait été un pont entre l’Est et l’Ouest lui a été bénéfique mais la chute du mur de Berlin en 1989 changera la donne. 

IV – Les guerres de l’ex-Yougoslavie et le futur de la région.

Avec la chute du mur de Berlin et la disparition du bloc de l’Est, les dirigeants communistes comprennent que pour rester au pouvoir, ils doivent jouer la carte du nationalisme. Les élites se convertissent à cette nouvelle thèse. La peur a permis le basculement dans la logique de guerre. Ainsi en Bosnie, cette peur a été attisée par trois partis politiques démocratiques favorables à l’économie de marché. Pour se démarquer chaque parti surenchérit sur les particularités et les identités nationales. Cette surenchère est également pratiquée par les dirigeants de chaque peuple, serbe, croate ou slovène. Chaque groupe s’arme et la peur si bien entretenue par les différents dirigeants a engendrée une série de conflits violents entre 1991 et 2001 (guerre de Slovénie en 1991, guerre de Croatie de 1991 à 1995, guerre de Bosnie de 1992 à 1995, guerre croato-bosniaque de 1992 à 1994, guerre du Kosovo de 1998 à 1999 et conflit de Macédoine en 2001). La guerre ne prendra fin qu’avec l’intervention de l’OTAN contre les forces serbes. Le bilan est lourd, on compte quelques 150 000 morts, dont une grande partie de civils, et environ quatre millions de déplacés.

A partir de 2001, la page de la guerre se tourne et la Croatie par exemple connaît une démocratie où s’alternent les partis politiques. On parle alors d’européanisation des Balkans. On pensait que cette nouvelle stabilité allait favoriser l’intégration rapide à l’Union Européenne et par conséquent favoriser un essor économique dans la région. Si la Slovénie et la Croatie ont pu entrer dans l’UE ce n’est pas le cas des autres pays. Par ailleurs, les investissements européens qui auraient permis un essor économique ne se sont pas faits et ce sont les profiteurs de guerre, qui avaient les moyens financiers, qui ont racheté toutes les infrastructures alors privatisées. Face à cet échec, on trouve un exode massif des jeunes qui auraient dû contribuer à l’essor de leur pays et qui à la place préfèrent partir travailler en Allemagne, en Australie ou aux Etats-Unis. On assiste à une double pénalité : la fuite des cerveaux et aussi de la masse active. Ainsi, en 2014, en seulement l’espace de deux mois 7% des jeunes du Kosovo sont partis, un chiffre jamais atteint en temps de paix. 

Tous les pays de l’ex-Yougoslavie avaient vocation à entrer dans l’UE bien qu’il n’y ait pas eu de calendrier défini mais les démarches en vue de l’intégration se sont gelées à cause de la crise financière. Cette situation entraîne à nouveau une mise à l’écart et une marginalisation de certains pays. Les dirigeants serbes, albanais ou bosniaques assurent une stabilité dans la région, ce qui plaît à l’UE et d’autre part ils se placent sous la protection des grandes puissances, notamment de Moscou quand cela leur semble profitable.  L’avenir de la région ne semble pas souriant car ce jeu des alliances avec les grandes puissances a toujours défavorisé les petits pays. Au niveau interne la corruption touche essentiellement les classes moyennes et on assiste à la division de la société en deux groupes : une masse pauvre et une petite élite très riche. Si l’avenir des Balkans n’est pas à la guerre – il n’y a plus de jeunes ni de moyens économiques pour financer un conflit- le fait que quelques élites corrompues détiennent le pouvoir ne laisse pas présager un avenir dynamique pour la région.  L’entrée dans l’UE de tous les pays de l’ex-Yougoslavie aurait assuré une stabilité politique appréciable et une politique sérieuse d’investissements à court et moyen termes qui aurait pu permettre d’améliorer le niveau de vie de 20 millions de personnes ce qui au niveau européen est bien peu. 

On peut enfin évoquer la question du Kosovo qui en 2008 a déclaré unilatéralement son indépendance mais qui n’a pas été reconnu par l’ensemble de la communauté internationale. De ce fait, le Kosovo n’a pas de siège à l’ONU et même au sein de l’UE, cinq pays ne l’ayant pas reconnu. Le Kosovo reste sous mandat de l’ONU et quelques 100 000 Serbes continuent d’y vivre sans qu’une solution satisfaisante ne soit trouvée. 

CONCLUSION

Au cours du XXe siècle les Balkans ont été le théâtre de nombreux conflits dus à l’effondrement de l’Empire ottoman et au jeu des grandes puissances durant la première et la seconde guerre mondiale. La fin du communisme à l’Est a engendré une montée des nationalismes et entraîné les conflits dits de l’ex-Yougoslavie entre 1991 et 2001.  La situation actuelle bien que plus apaisée n’est pas réglée totalement car les inégalités marquées restent présentes dans la société et même les pays qui sont entrés dans l’UE n’ont pas bénéficié de toute l’aide qu’ils étaient en droit d’attendre. Il faut espérer que l’Europe procédera à court terme à des investissements massifs qui permettront un essor de cette région d’Europe et la faire sortir de sa marginalisation.  

Un commentaire

  • Jean-Michel BUCHOUD

    Dec 04, 2017

    Reply

    Hasard du calendrier et preuve que les Balkans sont toujours un sujet d'actualité. Ainsi, au lendemain de cette riche conférence était prononcée par le TPIY à La Haye la condamnation à perpétuité pour génocide, complicité de génocide, de crimes contre l'humanité, de violations des lois et coutumes de la guerre de Ratko Mladic, commandant en chef de l'armée de la République serbe de Bosnie pendant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. Ainsi, deux semaines plus tard, c'est Slobodan Praljak, ancien chef croate en Bosnie, qui se donnait la mort au moment de l'énoncé de sa condamnation par le TPIY à 20 ans. Dès cet instant, la classe politique croate a salué en héros cet ancien chef de l'état-major croate de Bosnie-Herzégovine. Preuve que les "déchirures" dont a parlé le conférencier sont toujours bien présentes.

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