LE DUEL RENAULT-CITROËN DANS L’AFRIQUE DES ANNÉES FOLLES

Thèmes: Economie, Sciences, Société                                                                                                                 Conférence du mardi 24 mai 2022

 DUEL RENAULT-CITROËN DANS L’AFRIQUE DES ANNÉES FOLLES

Par Patrice MECHIN – Ancien responsable liaison au sol des véhicules Renault au bureau d’études de Renault.

INTRODUCTION

Au début des années 1920 la France consciente de son retard en matière d’infrastructures dans ses colonies africaines et donc de ses réseaux d’approvisionnement, lance un plan de développement pour l’AOF. On favorise alors toute entreprise susceptible d’ouvrir de nouvelles routes et d’établir des points de ravitaillement. 

C’est dans ce contexte qu’entre 1924 et 1925, Citroën a réalisé avec ses autochenilles la première traversée du Sahara et de l’Afrique du Nord au Sud , la célèbre « Croisière Noire », très médiatisée, qui allait déclencher une vague d’engouement et de curiosité sans précédent pour l’Afrique. Or, dans le même temps, Gaston Gradis et le couple Delingette avec des « 6 roues » Renault sur les mêmes terrains ont réalisé des exploits comparables ouvrant la voie au tourisme de luxe et à l’implantation de lignes de communications régulières en Afrique.

Si Citroën a gagné la bataille médiatique, Renault a incontestablement gagné celle du développement touristique et du transport.

I – Le contexte

La Grande Guerre avait mis en évidence les difficultés d’approvisionnement de biens et de denrées en provenance d’Afrique. L’Afrique coloniale manque de ports dignes de ce nom, de routes, de points de ravitaillement etc. Le gouvernement français va chercher à améliorer les infrastructures de ses colonies d’Afrique. Le souhait est aussi de pouvoir désenclaver Madagascar qui est isolée à l’Est du continent dans l’océan Indien. Pour cela il faut établir une route d’Ouest en Est.

Le Sahara semble être un obstacle infranchissable. Dans les années 1910 il n’y avait guère plus que quelques centaines de voitures en Afrique du Nord et la seule ligne de liaison régulière est celle reliant Tizi-Ouzou à Fort National avec des autobus Renault. Cependant cette ligne ne servait qu’au transport des militaires.    

Au début des années 1920, Albert Sarraut, alors ministre des Colonies, conçoit un plan de mise en valeur des colonies, marque l’intérêt des autorités pour prendre en main leur développement

C’est l’Armée, notamment le Général Estienne et ses deux fils, Georges et René, ainsi que quelques aventuriers qui lanceront les premières expéditions suite aux avancées technologiques des années de guerre. 

II – Les premières expéditions au Sahara en automobile.

Pour les constructeurs automobiles la « conquête du désert » est un défi technique qui compte beaucoup en termes d’image.  

En 1922 une expédition d’envergure est organisée. La mission de Georges-Marie Haardt et Louis Audouin-Dubreuil traverse le Sahara du Nord au Sud avec cinq autochenilles Citroën empruntant l’itinéraire classique des caravanes de chameaux. La traversée est un succès. L’expédition a permis de relier Touggourt à Tombouctou, soit 1900 kilomètres, en vingt jours aller et retour.

Renault de son côté arrive à une évolution technique différente de celle de Citroën. En 1917, Renault avait  proposé des camions chenillés avec des patins en bois mais ces derniers s’abîmaient très vite, et cette idée resta sans suite. En 1919 la marque lance les tracteurs à chenilles métalliques dérivés du célèbre char FT 17 . Mais une vraie innovation se produit avec le lancement de la Renault 6 roues. Ce véhicule comporte deux essieux arrière à grand débattement équipés de roues jumelées conférant à l’ensemble une bonne portance. Chaque roue jumelée est dotée de deux pneus basse pression conférant à l’ensemble une bonne adhérence. Les quatre roues arrière sont motrices ce qui permet de s’adapter à tous les terrains. Un simple moteur 10cv suffit à son fonctionnement ce qui permet une économie d’essence intéressante sur le sol africain en l’absence de tout point de ravitaillement.

Par ailleurs, Georges Dal Piaz, directeur de la Compagnie Générale Transatlantique,  inaugure en 1921 la route touristique Alger-Casablanca -Marrakech. Ce circuit fait grand bruit et connaît un véritable succès. Pour ce circuit, sept hôtels de luxe sont ouverts et les liaisons se font en Renault. En novembre 1921 sont lancées les premières excursions de trois jours au désert à partir de Laghouat, Touggourt et Tozeur avec exclusivement des Renault 6 roues.   

Citroën après le succès de son expédition de décembre 1921 organise une nouvelle expédition du 9 novembre au 22 décembre 1923. Le Général Estienne, responsable du matériel des armées est d’abord intéressé par les résultats de Citroën car il recherche un véhicule capable de remplacer l’utilisation du chameau pour les troupes militaires. Il encourage donc cette deuxième mission et obtient qu’elle soit dirigée par ses deux fils: le lieutenant Georges Estienne et son frère René Estienne, spécialiste saharien des reconnaissances de terrain. Ils mettent à profit ce raid pour reconnaître le meilleur itinéraire possible. Cependant, le Général Estienne est de moins en moins convaincu par les autochenilles, très efficaces sur le sable mais beaucoup moins sur les pistes rocailleuses du nouvel itinéraire. Il se tourne alors vers Louis Renault et sa 6 roues. En cette fin décembre 1923, alors que Citroën achève sa deuxième mission, des 6 roues Renault réalisent un premier essai très concluant entre Touggourt et El Oued-Tozeur. 

En janvier 1924, les frères Estienne ayant tourné définitivement le dos à Citroën s’associent avec Gaston Gradis, ami de Louis Renault et fondateur de la Compagnie Générale Transsaharienne, pour poursuivre l’aventure africaine. Ainsi trois Renault 6 roues partent de Colomb-Béchar, la veille Citroën débutait sa troisième expédition du même endroit. Cela engendrera un véritable duel entre les deux équipes. Une voiture Renault casse son pont peu après Adrar et doit être immobilisée à Ouallen. De plus, deux jours sont perdus en cherchant un passage à partir de Tessalit, de ce fait les véhicules Citroën arrivent avant à Bourem. En un an les expéditions ont réduit leur temps de trajet de moitié ce qui est remarquable dans un laps de temps si court. Les 2400 kilomètres sont parcourus en seulement 7 jours dont 2 perdus en reconnaissance. Arrivée à Tombouctou, l’expédition Citroën remonte à Alger. Les Renault poursuivent vers le Sud, le long du Niger jusqu’à Gao. Finalement l’expédition remonte par une nouvelle route plus à l’Ouest et récupère la voiture qui était endommagée. Quand l’expédition arrive à Alger, six semaines après Citroën, ce dernier avait déjà tiré profit dans les médias et dans les ventes de son expédition.  

Fin 1924 Citroën et Renault vont organiser de grandes expéditions à travers l’Afrique : l’expédition Citroën-Centre Afrique dite la croisière noire du 28 octobre 1924 au 26 juin 1925 pour Citroën et la mission Gradis du 15 novembre 1924 au 3 décembre 1924 pour Renault. Le duel entre les deux constructeurs se poursuit car les deux voulaient faire connaître leurs marques et ouvrir des lignes régulières motorisées traversant le continent africain. 

Médiatiquement Citroën remporte un succès considérable car des films et de nombreuses photographies avaient été faits lors de l’expédition. Ces documents seront utilisés pour organiser des expositions et un film sur la croisière noire sera réalisé et projeté en 1926. La mission Gradis reste un peu dans l’ombre mais Gaston Gradis continue de travailler à son projet de liaison transsaharienne. 

III – L’épopée des Delingette : l’anti-croisière noire.

Le 15 novembre 1924 une nouvelle expédition est mise sur pied par Renault. Le Maréchal Franchet d’Esperey est la figure de proue de ce raid. Trois 6 roues sont prévues avec les frères Estienne mais une quatrième voiture les accompagne, celle du Capitaine Delingette et sa femme. Delingette avait travaillé en Afrique pour établir des cartes. Il rentre en métropole pendant la Grande Guerre mais est renvoyé en Afrique pour aider à l’organisation de l’exposition coloniale qui aura lieu en 1931. Il en profite également pour chercher un tracé idéal pour construire une voie de chemin de fer. La première partie de l’expédition reprend le même trajet que la croisière noire mais si les Citroën avaient mis 23 jours pour relier Bourem, l’équipe Renault n’en mettra que 10. Le journaliste Henri de Kerillis accompagne l’expédition de Renault et note les détails de la mission. 

Les Delingette prennent leur indépendance à Niamey, ils partent vers l’Est jusqu’à Fort-Lamy alors que Gradis descend jusqu’au Golfe de Guinée. Arrivés à Cotonou une voiture repart à Alger conduite par les frères Etienne en 149 heures (six jours et 6 nuits) un temps extraordinaire, les deux autres voitures prennent le bateau pour la France. Les Delingette vont tenter de relier en voiture Alger au Cap, soit 23000 kilomètres. Si la croisière noire avait coûté de grosses sommes à André Citroën, Louis Renault a seulement fourni une 6 roues et financé le carburant pour cette expédition.

Les Delingette n’ont que ce qu’ils peuvent transporter dans leur voiture et c’est un véritable exploit qu’ils aient pu traverser des déserts, des marécages, des plaines inondées, des rivières sans pont et des montagnes avec un équipement si précaire.

De nombreux ennuis et contretemps ont émaillé le parcours des Delingette. Ainsi alors que les Citroën de la croisière noire étaient restés sur le territoire français, les Delingette passent au Sud du lac Tchad en territoire anglais. La route se coupe avant Fort-Lamy et les oblige à rebrousser chemin. Cette mésaventure provoque des pannes d’essence et le ravitaillement se fait long. De ce fait, une nouvelle fois les Citroën arrivent les premières à Fort-Lamy et l’équipe peut télégraphier leur succès, se reposer, faire le plein de provisions et constituer des réserves d’essence. Lorsque les Delingette arrivent, ils doivent attendre le réapprovisionnement de carburant. A Fort-Lamy se trouve également Edmont Tranin, un journaliste qui réalise dans le même temps avec une Rolland-Pillain la traversée de l’Afrique d’Ouest en Est (Konakry-Djibouti).

Les Delingette repartent et commencent à traverser la forêt équatoriale où il faut défricher de grandes portions de passage et construire des ponts. La croisière noire qui s’est arrêtée pour faire des films et des photos se retrouve derrière les Delingette et de ce fait bénéficie des aménagements réalisés par ces derniers. Le couple d’aventuriers arrive au Congo belge où la piste est bonne car les Belges avaient utilisé beaucoup de main d’œuvre locale pour améliorer les infrastructures et notamment les voies de communication. Cependant ils doivent traverser les fleuves sur des radeaux et parfois pour cela démonter la voiture et la remonter sur l’autre rive car elle est trop lourde pour une telle embarcation. Lorsqu’ils arrivent en Ouganda, une zone très montagneuse, ils doivent affronter des pentes jusqu’à 60% et doivent tracter la voiture grâce à l’aide des autochtones. Arrivés à NJombe ils sont bloqués et ils tombent à nouveau en panne d’essence. A Tukuyu, Louise Delingette attrape la malaria et elle doit se soigner à  l’hôpital local. Une semaine plus tard, le vaillant couple repart et trouve une piste pour traverser le Rif, ils finissent par arriver à Elizabethville tout au Sud du Congo belge.  

Voici le télégramme envoyé par Delingette à Louis Renault le 14 mai 1925 : « Depuis Nairobi, sous de fortes pluies, nous avons traversé le Tanganyika et la Rhodésie du Nord après avoir construit, réparé ou aménagé 129 ponts, dont onze se sont écroulés sous la voiture. Celle-ci a été plusieurs fois submergée. C’est la première automobile qui ait atteint Fort-Rosebery et Elizabethville nous a fait une réception enthousiaste dont le souvenir sera inoubliable pour nous ».   

En dépit de toutes ces épreuves, les Delingette poursuivent leur traversée du continent. Ils passent sur le pont de Kafoué sur les chutes du Zambèze, pont construit en 1905 par les Britanniques mais qui était exclusivement fait pour le train, il faut donc rouler à cheval sur les rails. Les 1500 kilomètres suivants sont plus aisés car les Delingette peuvent suivre la voie de chemin de fer construite par les Anglais entre la Rhodésie du Sud et le Bechuanaland. Les Delingette doivent ensuite traverser le désert du Kalahari puis il faut franchir le Limpopo un fleuve très large sur lequel on ne peut pas construire un pont, il faut donc traverser à gué malgré les crocodiles. À leur arrivée à Johannesburg, le couple est reçu par le Prince de Galles le 25 juin 1925. C’est un véritable triomphe. Les derniers efforts sont consacrés à  passer le désert du Grand  Karoo et ils atteignent le Cap après sept mois et demi d’expédition. Les Delingette rentrent en France en paquebot et sont reçus officiellement par le gouvernement, Mme Delingette reçoit la Légion d’honneur. Renault exploite ce succès mais c’est incomparable par rapport au battage médiatique de Citroën et sa croisière noire.

IV – L’essor du tourisme et du transport en AOF.

En 1925, Dal Piaz crée la Compagnie des Circuits Nord Africains, qui propose une offre touristique unique en Afrique du Nord et au confin du Sahara (Circuit du grand Erg), en utilisant exclusivement des véhicules Renault et notamment les 6 roues pour transporter une clientèle fortunée. Il crée à cette occasion une chaîne d’hôtels renommés de grand luxe à la décoration très soignée.

Par ailleurs, en 1926, la Compagnie Générale Transsaharienne (CGT) créée par Gradis trois ans plus tôt, commence, sous la direction de Georges Estienne, l’exploitation commerciale de la piste qu’elle a balisée pour la traversée du Sahara. Les frères Estienne avaient balisé la piste du Tanezrouft en enfouissant tous les 50 kilomètres une réserve d’eau signalée par un fût rempli de sable . Le premier bidon, au Nord de Tessalit, porte le numéro 1 et la numérotation continue jusqu’au numéro 16. Le cinquième bidon, Bidon 5, à mi-distance de Ouallen et Tessalit, est le relais le plus important de la piste Gao-Reggan à 520 kilomètres au Sud de Reggan. Il devient célèbre avec son hôtel improvisé dans deux carrosseries de voitures-couchettes Renault.  Le circuit du Grand Erg se parcoure en utilisant un véhicule spécialement conçu pour cela par Renault. L’OX 20CV à 6 roues dérive du système de la 6 roues 10 CV. Pour assurer la sécurité des voyageurs, les protéger des pillards attirés par leurs bagages et leur argent, la voiture est munie d’une mitrailleuse installée sur le toit. Tout est prévu pour le confort des passagers, fauteuils pullman transformables en couchettes, tablettes repliables, un petit compartiment pour la toilette et de grands réservoirs d’eau dont le filtre permet de toujours disposer d’eau potable. 

A la fin de l’année 1927, la CGT assure un service régulier 2 fois par semaine entre Colomb-Béchar et Gao en cinq jours, et dans le même temps le projet de ligne ferroviaire à travers le Sahara est définitivement abandonné devant l’évidence du manque d’eau pour approvisionner les locomotives et les tempêtes de sable récurrentes.

Dans les années 1930, les liaisons Afrique du Nord-Afrique Noire sont considérablement améliorées par l’ouverture d’un itinéraire totalement nouveau dont le tracé et l’exploitation ont été confié à Georges Estienne qui a quitté la CGT pour créer la Société Algérienne des Transports Tropicaux (SATT) . Cette ligne va d’Alger à Kano par Tamanrasset, Agadès et Zinder, elle est rapidement prolongée jusqu’à Fort-Lamy et Niamey. C’est la plus longue ligne automobile du monde avec ses 6000 kilomètres. Un trajet est prévu dans chaque sens tous les 14 jours. Le service est assuré par des cars Renault. 

A partir de 1937, la SATT relie Fort-Lamy sans quitter les territoires français  en s’affranchissant des conditions aléatoires de roulage autour du lac Tchad, avec une traversée du lac par bateau, et poursuit la ligne de transport jusqu’à Fort Archambeau et Bangui, soit 6630 kilomètres de long, un record absolu.

La SATT tout comme la CGT utilisent exclusivement des véhicules Renault pour leurs activités.

La guerre marque un coup d’arrêt aux activités de transport et de tourisme africain du fait du manque d’essence et de l’absence de clients.

CONCLUSION

Après la Première Guerre mondiale, la France cherche à développer des routes et des liaisons dans ses colonies de l’Ouest africain. Plusieurs expéditions sont mises en place par deux grands constructeurs automobiles, Renault et Citroën. Ce dernier remporte la bataille médiatique avec notamment sa célèbre croisière noire qui donnera lieu à de nombreuses expositions et films et qui éclipsera totalement la mission Delingette. Cependant Renault gagnera la confrontation dans le domaine du transport et du tourisme en développant avec des sociétés partenaires tout un réseau de routes commerciales, d’hôtels de luxe et de services (réparations, ravitaillement en carburant …) utilisant des voitures et cars de la marque. 

Maquette exposée lors de la conférence

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