CALCUL ET MORALE : COÛT DE L’ESCLAVAGE ET VALEUR DE L’ÉMANCIPATION (XVIII-­XIXe SIÈCLE)

Thème: Société, Histoire, Géoplitique                                                                                 Mardi 26 Janvier 2016

(Ce texte demeure non validé par les conférenciers)
CALCUL ET MORALE : COÛT DE L’ESCLAVAGE ET VALEUR DE L’ÉMANCIPATION (XVIII­-XIXe SIÈCLE)

par Madame Caroline OUDIN­BASTIDE et Monsieur Philippe STEINER, auteurs.

INTRODUCTION

L’originalité du travail de Madame Oudin ­Bastide et de Monsieur Steiner « Calcul et morale : coût de l’esclavage et valeur de l’émancipation », chez Albin Michel, est le fait d’avoir rapproché l’aspect économique et l’aspect moral de la question de l’esclavage. Ce dernier est surtout perçu comme un problème moral.
D’ailleurs jusqu’en 1771, l’esclavage n’est posé qu’en termes moraux. C’est le cas de Montesquieu dans « L’esprit des lois » en 1748, des articles de Louis de Jaucourt dans l’Encyclopédie en 1766 et de « Histoire des deux Indes » de l’abbé Raynal où les textes sur l’esclavage ont été écrits par Diderot. Pierre Samuel Du Pont sera le premier à publier une étude économique en 1771. Les abolitionnistes et les esclavagistes utiliseront les diverses études pour étayer leurs arguments. Finalement, après une première abolition en 1794, le 27 avril 1848 le décret de l’abolition définitive de l’esclavage est signé.

I – L’aspect économique

En 1771, Du Pont publie un article montrant que le travail gratuit coûte plus cher que le travail payé. Cette étude sera le point de départ d’autres écrits qui paradoxalement ne donnent pas lieu aux mêmes conclusions. Du Pont explique que l’abolition de l’esclavage engendrerait un nouveau système économique caractérisé par une pleine liberté du commerce. Le calcul de Du Pont montre que si l’on additionne le coût de l’achat de l’esclave, son remplacement au bout de 10 ans, la nourriture et les vêtements, le coût du commandeur (le contremaître) et le coût de la sécurité on arrive à un total de 420 livres.Le travail dit gratuit coûte donc 420 livres par an alors que le travail payé ne coûte que 30 livres par an. Par ailleurs, l’emploi du travail libre mû par l’aiguillon de l’intérêt personnel est plus important. Les travailleurs libres sont deux fois plus productifs que les esclaves qui ne travaillent que pour éviter les coups. Selon Du Pont la morale et le calcul doivent mener le maître à abolir l’esclavage. pourtant tout n’est pas aussi évident même avec la notion de calcul. Ainsi au sein même des abolitionnistes Benjamin­ Sigismond Frossard et Jean­ Baptiste Say considèrent que le travail libre reste plus cher. Cependant tous s’accordent sur le gain de productivité.
A la suite de l’étude de Du Pont une série d’auteurs de divers horizons se penchent sur la question de l’esclavage. C’est le cas d’hommes d’Etat tels Condorcet ou Turgot ou d’ économistes tels Say (1803). Des commissions se créent, commission Rémusat (1838) par exemple, qui s’alignent sur Du Pont. Face aux  abolitionnistes on trouve les esclavagistes tel David Duval de Sanadon.

II – La première abolition

En mai 1793 une insurrection d’esclaves se déclenche à Saint­ Domingue qui déclenche la guerre franco-anglaise. Les Anglais occupent une partie des côtes de Saint­ Domingue. Le 4 février 1794 la Convention ratifie l’abolition de l’esclavage à Saint ­Domingue puis l’étend à toutes les colonies. En mai 1794 Toussaint Louverture se rallie à la République française et assure la défense de l’île contre les Anglais et les Espagnols. Si l’abolition a bien lieu c’est le résultat d’un rapport de force à Saint­ Domingue et sur le plan international et non suite à un débat sur le coût du travail ou la moralité de l’esclavage. D’ailleurs Danton y voit un moyen de contrer l’Angleterre et de reconquérir la totalité de Saint ­Domingue. En 1802 Napoléon rétablit l’esclavage, d’abord à la Guadeloupe en mai puis en novembre en Guyane.Il envoya également une armée pour parer à toute contestation.

III – Suite du débat économique sur l’esclavage.

Suite aux écrits de Du Pont, différents auteurs ont étudié l’esclavage sous son aspect économique. Dans son « Traité d’économie politique » Jean­Baptiste Say, pourtant fervent abolitionniste, conclu que le travail libre est plus cher. Il explique que par la violence « optimisée » on obtient plus de travail que par tout autre moyen. C’est ce que l’on appelle « l’optimisation » de la violence. Cette théorie sera vivement critiquée par l’Anglais Hogdson. D’importants problèmes se posent aux abolitionnistes : comment maintenir les cultures d’exportation, comment ne pas réduire les futurs affranchis à la misère et comment stimuler l’intérêt des travailleurs libres afin d’obtenir une bonne productivité. Deux types de projets sont proposés par les abolitionnistes. La première proposition consiste à créer du travail en participation ou en association. Ce système est adopté au nord de Saint ­Domingue et prévoit un tiers pour les frais, un tiers pour le propriétaire et un tiers pour les travailleurs. L’idée est reprise pour Saint­ Domingue en 1814 par le Colonel Malenfant puis par Pierre­ Armand Dufau en 1830 dans le cadre d’un plan d’abolition graduelle de l’esclavage. En 1842 Victor Schoelcher donne une large place à l’association. Pour lui, le revenu brut de l’exploitation doit revenir pour moitié au propriétaire qui devra procéder à l’installation du premier établissement et aux grosses réparations et pour moitié au travailleurs. Mais il souligne lui-­même les limites de sa proposition. D’une part, le risque que les maîtres ne veulent pas s’associer avec des Noirs et d’autre part les ouvriers qui craignent d’être dupés. La seconde proposition remet en cause le système même de la plantation. En 1781 Condorcet propose un développement de la petite propriété et souhaite instaurer le fermage. Il préconise également la séparation de l’aspect agricole et le l’aspect manufacturier. En 1792 Armand Guy Kersaint se prononce pour la mise en métayage progressive des esclaves puis les convertir en travailleurs libres. En 1833 et 1837 Jean Charles Simonde de Sismondi élabore une proposition très précise de mise en métayage pour ensuite les transformer en travailleurs libres.

IV – L’abolition de 1848.

En 1830 la Monarchie est rétablie, c’est la Monarchie de Juillet qui restera en place de 1830 à 1848. En 1831 une loi réprimande la traite illégale. Puis en 1832 est déclarée l’égalité des droits de tous les hommes libres des colonies. Entre 1838 et 1839 se tiennent différentes commissions présidées par Alexis de Tocqueville et Charles de Rémusat. En 1845, les lois Mackau constituent la dernière vague législative avant l’abolition de 1848. Elles reprennent les textes précédents et visent à améliorer les conditions des esclaves. Par ailleurs, l’application des différentes mesures est très aléatoire. Sous la Monarchie de Juillet, l’abolition est repoussée car les modérés pensent que les esclaves doivent être préparés à la liberté avant de prétendre pouvoir en jouir pleinement. Cependant un homme a une autre vision, c’est Victor Schoelcher. Dès 1831 après un voyage à Cuba il affirme dans « La revue de Paris » que les esclaves sont des hommes donc sont libres de droit. En février 1848 pendant un voyage au Sénégal Schoelcher apprend la chute du Roi Louis ­Philippe. Il regagne Paris, contacte François Arago, ministre de la Marine et des Colonies, qui le nomme sous­ secrétaire d’Etat chargé des colonies. Schoelcher devient président de la commission d’abolition de l’esclavage. Le 27 avril 1848 est voté le décret de l’abolition de l’esclavage. Une loi votée en avril 1849 indemnisera les planteurs et les colons.

CONCLUSION
L’abolition de 1848 est un acte politique. La commission ne se penche pas sur les coûts comparatifs du
travail servile et du travail libre. Sans l’avènement de la seconde République il n’y aurait pas eu d’abolition. Cette dernière est le résultat d’une décision politique et morale. La question sera de transformer l’esclave en homme économique rationnel afin de maintenir la productivité.

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