UKRAINE-CRIMEE

Thème : Histoire, Economie, Société                                                                                                           Mardi 12 Mai 2015.

UKRAINE-CRIMEE

Par René Cagnat, Docteur en Sciences politiques, Colonel d’infanterie (ER).

INTRODUCTION

L’Ukraine et la Crimée, sujets  d’actualité,  ont ramené sur le sol européen un conflit armé. Actuellement le conflit ukrainien est en sommeil mais il n’est pas réglé. L’engagement est total, à la limite du nucléaire. Ce conflit grave a une dimension historique, culturelle,  économique et militaire. Nous traiterons surtout des deux premières dimensions.

I Le contentieux entre la Russie et l’Ukraine.

Dans les années 1970 nous sommes en pleine guerre froide. Bombardiers et missiles nucléaires français  ont une  relativement faible portée. De ce fait, en cas de tir de la France, le point d’impact en URSS aurait été l’Ukraine… Cet exemple montre que, par sa situation géographique et son histoire, l’Ukraine occupe une position embarrassante entre la Russie et l’Occident. Il y a toujours eu une spécificité des Ukrainiens par  rapport aux Russes et une grande aigreur entre les deux peuples. Les Ukrainiens forment la souche culturelle européenne du peuple russe. Staline a moult fois punit l’Ukraine qui avait été le dernier bastion  soutenant le tsar. Il a ainsi affamé les Ukrainiens, provoquant environ cinq millions de morts. L’Ukraine a également souffert des pertes de la guerre 1939-45 et de l’envoi massif de ses populations aux goulags. Un total de sept millions d’Ukrainiens périra entre 1914 et 1945, soit 15% de la population. La guerre civile actuelle est une résurgence des divers conflits du XXème siècle.

II L’incohérence de l’Ukraine.                        

La superficie et la population de l’Ukraine sont à peu près similaires à celles de la France en 1940. Mais l’Ukraine se voit rajouter  cinq régions par Staline avant ou après-guerre. Par exemple, suite au pacte germano-soviétique, Staline annexe une partie de la Pologne et l’intègre à l’Ukraine. Or pour assimiler une région il faut beaucoup de temps, ce qui n’est pas le cas en Ukraine. Il faut rappeler que l’Ukraine n’est un pays indépendant que depuis 1918. Même la langue n’est pas un atout d’indépendance car il existe dans le pays six langues majeures et un grand nombre de langues secondaires. La Crimée sera ajoutée à l’Ukraine en 1954 par Khrouchtchev (lui-même Ukrainien), mais à l’époque de l’Union Soviétique, les frontières internes importaient peu. Cet ajout arbitraire et tardif de la Crimée à l’Ukraine rend sa récupération actuelle par la Russie « juste, bien qu’illégale ». L’Ukraine est tout aussi incohérente sur le plan religieux : on trouve des orthodoxes liés à Moscou, à Kiev  à Constantinople, et même à Rome (les Uniates), des protestants (le président actuel est baptiste) et des musulmans (les Tatars).

III L’intérêt de l’Ukraine d’un point de vue stratégique.

L’importance stratégique de l’Ukraine est évidente pour la Russie mais aussi pour les Etats-Unis qui ne veulent pas d’une puissance eurasienne incontrôlée qui pourrait les concurrencer. L’Ukraine est le couloir de passage des hydrocarbures et se situe au coeur de la nouvelle route de la soie. Actuellement il y a un début de basculement des relations économiques de l’Europe occidentale vers l’Asie, notamment vers la Chine. L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est inacceptable pour la Russie car l’Ukraine est trop proche de Moscou, cœur de la Russie : c’est une question vitale. Les Russes, de toute façon, refusent d’entrer dans le giron américain et ne peuvent concevoir que l’Ukraine le fasse.  Le premier tsar de la Russie kiévienne à la fin du Xème siècle, Saint Vladimir, est un Scandinave, mais à partir de lui et de son baptême, acte fondateur de la Russie , l’Ukraine et surtout Kiev font partie de la substance  russe. Sentiment confirmé par Vladimir Poutine lors d’un discours de mars 2014 « …nous sommes un même peuple, une même nation, Kiev est la mère des villes russes. La Rus’ de Kiev ancienne est notre source commune et nous ne pouvons pas vivre l’un sans l’autre. ».

IV La Crimée

La Crimée est la jonction entre l’orient russo-mongol, la Turquie et l’Europe. 60% des Criméens sont russophones et seulement 23%  ukrainophones. La Crimée, ne serait-ce que pour la clémence de son climat, a toujours attiré les aristocrates, puis le peuple de Russie. Au fil des siècles, les Russes se sont attachés à cette région. Du Vème au IIème siècle avant J-C, la Crimée est influencée puis dominée par les Grecs. Au Ier siècle avant J-C, les Romains leur succèdent jusqu’au IIIème siècle. Ensuite, pendant deux siècles, ce sont les Byzantins qui occupent la Crimée avant qu’elle ne soit la proie de divers envahisseurs d’origine turque. .Enfin, le fait majeur intervient  au XIIIème siècle avec l’invasion des Mongols et des Tatars. A la chute de l’empire byzantin (1453), la Crimée, soutenue par Venise et Gênes, se range du côté mongolo-tatar. . Venise et Gênes voulaient une route de la soie sûre car le commerce de la soie était une source importante d’enrichissement pour les deux républiques, qui faisaient aussi  commerce d’esclaves, (rappelons que depuis le Moyen-Age les femmes slaves et caucasiennes étaient toujours très prisées).

En dépit des invasions mongoles et tatares, le christianisme est toujours présent en Crimée, notamment grâce aux Arméniens qui ont apporté beaucoup d’éléments chrétiens à l’époque. Du 15ème au 18éme les Tatars pillent la Russie :

Les cavaliers réalisaient  leurs raids parfois jusqu’à Moscou, puis fermaient l’isthme de Perekop et se réfugiaient en sécurité en Crimée. Les pillages reprenaient l’année suivante. Les Russes et les Cosaques y mettent finalement  bon ordre en conquérant l’Ukraine, puis  la Crimée au XVIIIème siècle.

Entre 1852 et 1855 a lieu la guerre de Crimée, où Français et Britanniques se battent contre la Russie en faisant le siège de Sébastopol.

Pour les Russes la guerre comporte un aspect religieux : ils se battent pour la Sainte Russie. C’est en faisant appel à ce sentiment que Staline a réussi à gagner la bataille de Stalingrad puis la deuxième guerre mondiale.

V La Crimée ou l’oubli de la guerre froide

En 2010, L’Ukraine était un quasi paradis, alors qu’en 2014, c’est un pays en guerre. Récemment, l’alerte a atteint un niveau très élevé, presque nucléaire. La révolution orange a montré en 2004- 2005  l’intérêt des Etats-Unis pour l’Ukraine. Poutine cherche la réussite d’une zone économique en Eurasie, qui redonnerait une place de choix à la Russie sur la scène internationale.

En 2014, ce sont les 16 000 militaires de Sébastopol qui ont conquis la Crimée. La Crimée est une sorte d’Alsace-Lorraine pour les Russes. Pour ce qui est du conflit de l’Est de l’Ukraine, dans les républiques de Donetsk et de Louhansk, bien que l’armée ukrainienne soit plus nombreuse, ce sont les rebelles soutenus par les Russes qui gagnent du terrain. Les Russes qui participent aux combats sont soit des spécialistes bien dissimulés, soit des vétérans qui ont fait la guerre en Afghanistan, donc des combattants efficaces,  alors que face à eux, se trouvent de jeunes soldats ukrainiens peu préparés au combat. Actuellement le conflit est sporadique, ce qui montre que Poutine a réussi à contrôler les éléments fanatiques qui se battent à l’Est de l’Ukraine en dépit des accords de Minsk.

Ces accords signés lors du sommet entre Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Porochenko, établissent une sorte de partage tacite en Ukraine et un cessez-le-feu.

L’Ukraine est dans sa totalité  une sorte de « ligne rouge » pour la Russie désormais franchie avec le souhait américain d’incorporer l’Ukraine dans l’OTAN. La situation est très belligène car les avions de l’OTAN s’approchent régulièrement des frontières russes, créant ainsi des incidents pouvant déboucher sur une guerre. Poutine, pour sa part, ne veut pas que l’on puisse penser que la réponse russe sera faible et réagit aux provocations par des réactions adaptées. La Crimée, de toute façon, restera dans le giron russe. Quant au Donbass, les épreuves imposées par les Ukrainiens aux populations russes n’ont fait que rapprocher la Sainte Russie protectrice de ces populations.

CONCLUSION

Pour l’avenir on peut supposer que le conflit reprendra car il n’est pas réellement réglé. L’Ukraine est un état quasiment en faillite, ce qui pourrait l’amener à se réfugier dans la fuite en avant militaire. Les Etats-Unis utilisent l’Ukraine comme une entrave à l’expansion russe et à la création d’une puissante zone économique en Eurasie contrôlée par la Russie. Les deux parties, si elles acceptent tacitement que la Crimée demeure une terre russe, ne semblent pas prêtes à céder dans cette zone clé qu’est l’Ukraine de  l’est.

Le seul terrain d’entente serait que la Russie en gardant la Crimée accepte un retour du Donbass à l’Ukraine, les populations russes du Donbass émigrant  alors en Russie.

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