NANCY HUSTON ET LE POUVOIR DE LA LITTÉRATURE

Thème: Art, Littérature                                                                                                                                        Mardi 20 mars 2018.

NANCY HUSTON ET LE POUVOIR DE LA LITTÉRATURE

par Michel BAZIN, fondateur de la librairie Lucioles à Vienne en Isère.

I – Une brève biographie.

Nancy Huston est née en 1953 à Calgary, dans l’Etat de l’Alberta. Sa mère, une musicienne, abandonne le foyer familial, et à l’âge de six ans, la petite Nancy se retrouve seule avec son père. Durant toute son enfance, ce sont des déménagements perpétuels, pas moins de dix-huit en neuf ans. Elle doit donc s’adapter en permanence, nouvelles écoles, nouveaux camarades, nouveaux environnements. Son père se remarie et alors qu’elle a quinze ans, toute la famille part s’installer dans le New Hampshire, aux Etats-Unis. Ces déracinements permanents vont marquer fortement sa littérature. En 1973, âgée de vingt ans, Nancy Huston arrive à Paris pour poursuivre ses études. Elle apprend le français et suit l’enseignement de Roland Barthes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et assiste aussi au séminaire de Lacan. Elle travaille sur un mémoire dont le sujet est les jurons et qui sera publié en 1980 sous le titre « Dire et interdire ».

La jeune femme participe à différents mouvements féministes et collabore à différentes revues de femmes comme « Sorcières« , « Les cahiers du GRIF » ou « Histoires d’Elles« . Dans les années 1980, elle enseigne à l’université de Vincennes où elle rencontre Tzvetan Todorov, qui deviendra son mari en 1979 et avec qui elle aura deux enfants. Ils ont plusieurs points communs notamment le fait d’être exilés, bien que lui vienne de l’autre côté du rideau de fer, il est bulgare, et d’être tous les deux essayistes. Au début des années 1980 et suite à la mort de Roland Barthes, elle écrit son premier roman « Les Variations Goldberg » en 1981, avec autant de petits chapitres que de variations de l’œuvre de Bach. De nombreux autres ouvrages suivront, On peut citer « Cantique des plaines » publié en 1993, « La virevolte » en 1994, « Tombeau de Romain Gary » en 1995, l’année suivante ce sera « Instruments des ténèbres » pour lequel elle recevra le prix Goncourt des lycéens. En 2003, ce sera la parution de « Une adoration » et en 2006 elle reçoit le prix Fémina pour « Lignes de faille« . A partir de cette époque, l’importance de son œuvre est reconnue. En 2013 elle publie « Danse noire » et l’année suivante « Bad girl« .  Enfin en 2016 paraissent deux ouvrages, « Carnets de l’Incarnation » qui reprend ses textes écrits entre 2002 et 2015 et « Le club des mirages relatifs« .

En 2014, elle prend position contre l’exploitation à outrance des sables bitumeux et ses effets désastreux dans la région Fort Mc Murray de sa province natale de l’Alberta. Elle écrit plusieurs articles dans ce sens dans différents journaux et co-écrit « Brut, la ruée vers l’or noir » en particulier avec Naomi Klein.

II – Quelques œuvres de Nancy Huston.

Son premier roman « Les Variations Goldberg » nous plonge dans le monde de la musique, univers très cher à l’écrivain, elle-même pianiste et claveciniste. La musique est présente non seulement dans l’histoire mais dans la structure même du roman. En 1990, le « Journal de la création » est une sorte de journal de bord de sa grossesse qui relate les métamorphoses de son corps. Elle nous offre une réflexion générale sur la création et une critique du rapport entre le corps, la sexualité et l’écriture.

Après neuf ouvrages écrits en français elle écrit en 1993 « Cantique des plaines« , en anglais. Elle propose son travail aux éditeurs canadiens qui le refusent, elle décide donc de traduire son roman en français. La traduction lui permet de voir les défauts du texte d’origine et elle y apporte des modifications. En France aussi les éditeurs sont réticents mais le roman finit par paraître aux éditions Actes Sud où elle publiera désormais l’essentiel de son œuvre. Nancy Huston, dans un roman d’un grand lyrisme nous plonge dans l’histoire de Paddon et d’une famille d’immigrants qui ont pris racine dans les plaines de l’Alberta. Son roman suivant, « La virevolte » a été très difficile à écrire car il évoque le drame de sa vie : l’abandon par sa mère. Le roman raconte l’histoire d’une danseuse qui, pour privilégier sa carrière, abandonne ses enfants. Une fois encore les thèmes de la filiation et de l’abandon sont présents. Elle reconnaîtra avoir déchiré plusieurs chapitres tant la souffrance était grande. Elle mettra dix ans pour écrire « Dolce agonia » qui, toujours selon l’auteure, est l’aboutissement de « La virevolte« . En 1995 dans son livre « Tombeau de Romain Gary » on peut voir combien elle s’identifie à l’écrivain d’origine polonaise, lui aussi exilé ; on y dénote un sentiment de fraternité envers Gary. Le déchirement de l’exil est là encore largement traité.

Le roman « Instruments des ténèbres » paru en 1996 doit son originalité au fait qu’il est écrit en deux langues et qu’il relate deux histoires qui alternent au cours du roman. L’histoire dans le Berry au XVIIIe siècle d’une jeune femme, Barbe, violée par son patron, qui tue l’enfant qui naîtra à la suite de ce viol. La jeune femme sera condamnée à mort pour son acte. Cette histoire est racontée par une new-yorkaise, Nadia (qui se fait appeler Nada, par dérision), qui décide d’en faire une réflexion sur sa vie chaotique. Ce livre sera récompensé par le prix Goncourt des lycéens et le prix du Livre Inter.

En 2006, Nancy Huston reçoit le prix Fémina pour « Lignes de faille« , écrit en anglais (« Je souffre davantage en anglais » dit-elle). Le roman retrace les destins de quatre enfants âgés de six ans à quatre époques différentes, en 2004,1982,1962 et 1945. On passe de l’arrière-grand-mère allemande à un petit garçon californien du XXIe siècle. On peut voir que chaque génération subit les séismes politiques et intimes déclenchés par la génération précédente. Le roman a pour point de départ le drame des enfants volés par les nazis (les centres Lebensborn : fontaine de vie, les fameux « haras » des nazis) puis à la fin de la guerre à nouveau ôtés aux nazis pour une autre famille, rarement la leur. C’est un vrai roman psychanalytique, une nouvelle fois sur le thème de la filiation.

En 2008 Nancy Huston publie un essai important, « L’espèce fabulatrice« , dans lequel elle met en lumière l’importance des histoires pour l’humanité. Elle écrit que le récit confère à notre vie une dimension de sens. Aucune autre espèce n’a le privilège du langage ni de la création littéraire. Pour l’auteure le roman est civilisateur, la littérature d’un peuple permet de mieux le connaître que son Histoire.

Dans « Reflets dans un œil d’homme » en 2012 Nancy Huston s’interroge sur l’image que les hommes se font des femmes et sur l’image de ces dernières sur elles-mêmes.  Elle s’inquiète des nouveaux canons de beauté qui valorisent la maigreur et mènent les femmes à torturer leur corps.

En 2014, avec « Bad girl » sous-titré « classes de littérature » elle raconte sa vie mais sous un angle particulier. C’est une sorte d’autobiographie intra-utérine où la romancière raconte au fœtus qu’elle fut et qu’elle prénomme Dorrit, le roman de sa vie : arrière-grand-père fou, grand-père pasteur, tante missionnaire, grand-mère féministe, père brillant mais dépressif. La création littéraire devient pour Dorrit la seule manière de survivre.

CONCLUSION

La littérature de Nancy Huston est dérangeante, elle nous oblige à réfléchir sur les pouvoirs de la littérature, sur l’importance capitale des fictions. A l’instar des grands romanciers américains, son œuvre romanesque, profondément enracinée dans son époque, s’interroge aussi bien sur les lignes de faille de l’être humain, sur ses fragilités que sur l’évolution de l’humanité au moment où elle est capable de s’autodétruire et sur le sens tragique de l’existence humaine. Mais laissons le dernier mot à Nancy Huston : « Un créateur, c’est quelqu’un qui a conscience de ce qu’il peut apporter aux autres de singulier, mais qui s’en rend compte d’autant plus qu’il peut se situer à l’inverse, parce qu’il a aussi fait l’expérience de ce que chacun des autres peut lui apporter » .

Un dossier du groupement de libraires INITIALES consacré en mars 2001 à Nancy Huston a été donné à toutes les personnes qui ont assisté à cette causerie et pourra la compléter. Ce dossier est également disponible sur le site du groupement.

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