LA MEDECINE PREDICTIVE

ThÚme: Médecine, Sciences, Société                                                                                               Conférence du mardi 9 mars 2010

LA MEDECINE PREDICTIVE

Sources: pro.campus.Sanofi

Par Marc Delpech, chef de service Biochimie et gĂ©nĂ©tique molĂ©culaire Ă  l’hĂŽpital Cochin

La mĂ©decine prĂ©dictive cherche Ă  dĂ©tecter les prĂ©dispositions Ă  dĂ©clencher une pathologie, elle ne « prĂ©dit » pas – comme le feraient des astrologues ou des voyants – que quelqu’un aura Ă  coup sĂ»r une maladie. Elle peut calculer un risque accru. Dans le cas de pathologies complexes, une multitude de facteurs entrent en jeu et on ne sait pas s’ils vont survenir ou non.

Quelques notions de biologie

Un ĂȘtre humain est constituĂ© de 60 000 Ă  100 000 milliards de cellules, qui sont toutes dĂ©rivĂ©es d’une cellule unique. La division cellulaire s’est en effet effectuĂ©e Ă  partir d’une seule cellule ovocyte fĂ©condĂ©e. Dans la cellule se trouve le noyau qui contient la molĂ©cule fondamentale d’ADN oĂč tout ce qui va nous constituer  – physiquement – est Ă©crit. Toute notre information gĂ©nĂ©tique se trouve dans cette molĂ©cule d’1,80m repliĂ©e pour tenir dans ce noyau qui fait quelques microns de diamĂštre. Notre organisme fabrique constamment des cellules et des molĂ©cules d’ADN, constituĂ©es de protĂ©ines qui sont des acides aminĂ©s, dont on compte vingt sortes. On peut comparer cela Ă  notre alphabet et notre langage. L’alphabet de ces acides aminĂ©s est de vingt lettres qui, enchaĂźnĂ©es les unes aux autres, forment un langage. L’ADN contient toute l’information comme le ferait un livre ou le dictionnaire. L’alphabet de l’ADN est quant Ă  lui de quatre lettres, A, C, G et T, qui correspondent aux molĂ©cules contenues, soit 6 milliards de lettres dans le 1,80m d’ADN. Quand une cellule a besoin de fabriquer quelque chose, elle va lire dans l’ADN les informations nĂ©cessaires Ă  cette fabrication. S’il y a des erreurs, ce qui sera fabriquĂ© aura un dĂ©faut, et pourra provoquer des maladies. En pratique, pour passer de l’alphabet Ă  quatre lettres de l’ADN Ă  l’alphabet Ă  vingt lettres des protĂ©ines, il faut un code, un systĂšme de traduction. Pour coder un acide aminĂ©, il faut trois lettres, avec des signes de ponctuation pour signifier que la protĂ©ine se termine. Paradoxe, le gĂ©nome qui nous constitue est de 6 milliards de paires de base, mais seulement 2% d’entre elle sont codantes.

Quand le systĂšme fait des fautes

Le taux de faute « d’orthographe » est de 1/100 millions de lettres recopiĂ©es. De temps en temps, il arrive que la cellule n’a pas tout Ă  fait le mĂȘme message gĂ©nĂ©tique que la cellule mĂšre, ce qui peut avoir des consĂ©quences. Ces fautes peuvent survenir quand la cellule se duplique, mais aussi en rĂ©action Ă  des attaques. Car, Ă  tout moment, dans notre cellule est attaquĂ©e : par les UV du soleil, par des rĂ©actions chimiques
 Statistiquement, on compte 10 000 altĂ©rations par jour et par cellule mais, fort heureusement, il existe un systĂšme de rĂ©paration de l’ADN. Mais, parfois, il rĂ©pare mal et met une lettre Ă  la place d’une autre. Si on Ă©crit « Le ficteur a apportĂ© la lettre » Ă  la place du « facteur », l’altĂ©ration du message est accessoire car on va passer outre la faute et comprendre le sens du message. Mais si on Ă©crit « Il est sourd » Ă  la place de « Il est lourd », le sens de la phrase est totalement modifiĂ©. Ce phĂ©nomĂšne existe aussi dans l’ADN : certaines erreurs sont accessoires (elles entraĂźnent les diffĂ©rences qui nous caractĂ©risent : couleur de cheveux, d’yeux, taille
), d’autres provoquent des variations dans le message gĂ©nĂ©tique. Les maladies gĂ©nĂ©tiques proviennent prĂ©cisĂ©ment d’un changement du message dans le gĂ©nome : soit la protĂ©ine perd sa fonction (comme dans le cas des hĂ©mophiles), soit la protĂ©ine acquiert une fonction nouvelle qui peut ĂȘtre toxique.

Le cancer, une maladie génétique mais pas héréditaire

Le cas du cancer est complexe : il s’agit toujours d’une maladie gĂ©nĂ©tique mais presque jamais hĂ©rĂ©ditaire. Notre organisme dispose d’un systĂšme de contrĂŽle de la division cellulaire (sinon nous doublerions chaque jour), c’est le rĂŽle de certaines protĂ©ines contenues dans chaque cellule. Quand nos cellules se spĂ©cialisent (cellules de foie, de cerveau
), c’est Ă  nouveau aux protĂ©ines de dĂ©finir le rĂŽle de chacune d’elles. Si jamais ces protĂ©ines de contrĂŽle cellulaire sont altĂ©rĂ©es, les cellules ne vont pas arrĂȘter de se diviser, ce qui provoque une tumeur. Cette tumeur est constituĂ©e de cellules anarchiques, sans fonction, qui ne correspondent pas Ă  celles de l’organe touchĂ©, car les protĂ©ines contrĂŽlant la diffĂ©renciation ne fonctionnent plus. Tout cancer est donc une maladie gĂ©nĂ©tique parce que les gĂȘnes contrĂŽlant la division cellulaire ne fonctionnent plus. Dans 98 % des cas, cela survient au cours de la vie. Un jour, une cellule altĂ©rĂ©e va se diviser, croĂźtre, et provoquer une tumeur. Cette altĂ©ration ne sera pas pour autant transmise Ă  la descendance puisqu’elle est intervenue dans des cellules adultes. Seuls 2 Ă  3% des cancers ont une cause hĂ©rĂ©ditaire : un enfant aura reçu des gĂȘnes altĂ©rĂ©s, et il y a un risque accru qu’il dĂ©veloppe un cancer plus tard. Mais nous ne pouvons l’affirmer Ă  100 %, cela dĂ©pend d’une multitude d’évĂ©nements ! La mĂ©decine prĂ©dictive analyse les gĂȘnes et calcule une prĂ©disposition Ă  dĂ©velopper une tumeur, mais nous ne diagnostique pas que la personne aura un cancer.

Dans certains cancers du sein, on sait que la prĂ©sence de deux gĂȘnes font qu’une femme vivant jusqu’à soixante-quinze ans aura 80 % de risques de dĂ©velopper ce cancer. En dĂ©tectant cette prĂ©disposition, on peut faire des mammographies plus rĂ©guliĂšrement Ă  partir d’un certain Ăąge et retirer la tumeur Ă  temps si jamais elle apparaĂźt. Or ces deux gĂȘnes ont Ă©tĂ© isolĂ©es par des chercheurs amĂ©ricains qui ont vendu leur brevet Ă  une firme. Cette entreprise amĂ©ricaine a fait savoir qu’elle ferait un procĂšs Ă  quiconque rechercherait cette mutation gĂ©nĂ©tique, qu’elle en avait le monopole. Le problĂšme Ă©thique Ă©tait majeur. La France a Ă©tĂ© Ă  la pointe contre ces pratiques. Il a fallu un procĂšs pour Ă©tendue abusive du droit de brevet pour que l’entreprise fasse machine arriĂšre. Protection du droit de brevet oui, monopole non.

L’environnement est fondamental

Une protĂ©ine altĂ©rĂ©e pourra, dans certains cas, ĂȘtre anodine et, dans d’autres, avoir des consĂ©quences nĂ©fastes. Imaginez qu’un rouquin Ă  la peau claire parte explorer le pĂ©trole dans le Sahara, ce sera dramatique pour sa peau. En revanche, un Noir Ă  la peau d’ébĂšne ne risquera rien. L’environnement est absolument fondamental, une caractĂ©ristique normale sera dramatique dans des circonstances donnĂ©es et conduire Ă  des maladies trĂšs graves. La mĂ©decine prĂ©dictive va chercher Ă  calculer les prĂ©dispositions Ă  partir de variations normales de notre gĂ©nome et comprendre pourquoi certaines personnes vont dĂ©velopper une maladie et d’autres non, en les reliant Ă  des facteurs protecteurs (la peau noire au soleil) ou Ă  des facteurs de risque (la peau blanche au soleil). La mĂ©decine prĂ©dictive est fondĂ©e sur des variations interindividuelles qui sont toutes dans la gamme du « normal » mais qui, accumulĂ©es, dans un environnement particulier, vont conduire Ă  une pathologie. Ces maladies multifactorielles ont, Ă  la base, une source gĂ©nĂ©tique puis dĂ©coulent de toute une sĂ©rie de facteurs, dont l’environnement. Autant nous connaissons mieux la gĂ©nĂ©tique, autant nous sommes encore incapables d’analyser les facteurs environnementaux, Ă  quelques exceptions prĂšs. En fait, ces maladies multifactorielles concernent tout le monde (maladies cardiovasculaires, cancer, obĂ©sité ) et tout est gĂ©nĂ©tique. D’ailleurs, dans le langage courant, ne dit-on pas que quelqu’un a un « terrain » Ă  faire de l’asthme ou un rhume ? Eh bien, ce « terrain », c’est votre gĂ©nome.

Pendant des milliers d’annĂ©es, l’ĂȘtre humain Ă©tait plus dĂ©nutri que trop nourri. Une sĂ©lection naturelle s’est opĂ©rĂ©e afin d’avoir la facultĂ© de rĂ©cupĂ©rer la moindre calorie. Dans nos sociĂ©tĂ©s modernes, l’alimentation a changé : on a rajoutĂ© des sucres, de graisses et du sel. Mais notre organisme n’a pu eu le temps de s’adapter Ă  ce changement de mode de vie, d’oĂč une Ă©pidĂ©mie d’obĂ©sitĂ©, de maladies cardiovasculaires, augmentation de la tension artĂ©rielle… Il n’y a quelques siĂšcles, l’espĂ©rance de vie en France ne dĂ©passait pas les trente-cinq ans, en raison des Ă©pidĂ©mies. Ceux qui survivaient Ă©taient les personnes qui bĂ©nĂ©ficiaient d’un puissant systĂšme inflammatoire, qui dĂ©truit l’ennemi. Si nous sommes lĂ  aujourd’hui, c’est parce que nos ancĂȘtres ont survĂ©cu et qu’ils avaient probablement un systĂšme inflammatoire trĂšs efficace. Aujourd’hui, il n’est plus nĂ©cessaire d’avoir un systĂšme inflammatoire aussi puissant. Il en rĂ©sulte une foule de maladies inflammatoires, notamment rhumatismales, et des pathologies douloureuses. Ce qui Ă©tait un bĂ©nĂ©fice autrefois est devenu un handicap aujourd’hui.

La mĂ©decine prĂ©dictive, mĂ©decine de l’avenir

De toutes ces notions est nĂ©e la mĂ©decine prĂ©dictive dont le but est de dĂ©tecter les risques de façon Ă  prĂ©venir les maladies. Pour que ce type de mĂ©decine se dĂ©veloppe, il faut qu’il ait un coĂ»t supportable pour la sociĂ©tĂ©. Pas question de chercher tout et n’importe quoi chez tout un chacun, car ce serait beaucoup trop cher. L’examen doit apporter un rĂ©el bĂ©nĂ©fice la personne, sinon il faut y renoncer. Dans le cas de la maladie de Huntington, la loi interdit mĂȘme de faire la recherche sur cette maladie hĂ©rĂ©ditaire qui conduit Ă  une dĂ©gĂ©nĂ©rescence neuronale et une mort atroce. Savoir qu’on dĂ©veloppera cette maladie incurable peut ĂȘtre invivable.

Il faudra rester vigilant pour Ă©viter les abus, tant du cĂŽtĂ© des assureurs (que la mĂ©decine prĂ©dictive intĂ©resse pour des raisons financiĂšres) que du lĂ©gislateur, qui pourrait ĂȘtre tentĂ© d’interdire les examens gĂ©nĂ©tiques alors qu’ils se rĂ©vĂšlent indispensables dans bien des cas.

D’ailleurs, une Ă©volution prochaine, qui nous concernera tous, porte sur la pharmacogĂ©nĂ©tique. Aujourd’hui, la posologie d’un mĂ©dicament se fait par rapport au poids de l’individu. Or cela ne prend en compte que le volume de dilution alors mĂȘme que les individus ne rĂ©agissent pas de la mĂȘme façon aux mĂ©dicaments. Certains absorbent rapidement, d’autres peu, voire pas du tout. Pour l’instant, nous ne savons mesurer que la mĂ©tabolisation du mĂ©dicament (comment il est transportĂ© et modifiĂ© par les cellules du foie) mais nous constatons dĂ©jĂ  que les rĂ©actions varient radicalement d’une personne Ă  l’autre en fonction de leurs gĂšnes. Une Ă©tude amĂ©ricaine a montrĂ© que l’utilisation des mĂ©dicaments est la cause de deux millions d’hospitalisations par an (et est la quatriĂšme cause de dĂ©cĂšs aux Etats-Unis), non pas en raison d’effets toxiques mais Ă  cause de non-action du mĂ©dicament que l’on croyait efficace. Comme la personne mĂ©tabolisait trop vite, le taux n’a jamais Ă©tĂ© atteint, et c’est comme si aucun mĂ©dicament n’avait Ă©tĂ© administrĂ©. A l’avenir, quand nous aurons dĂ©couvert toutes les protĂ©ines impliquĂ©es dans l’absorption d’un mĂ©dicament, nous adapterons certainement les doses par rapport Ă  la façon dont l’organisme rĂ©agit. Et un test gĂ©nĂ©tique sera nĂ©cessaire avant toute prescription (un seul suffira, notre façon de mĂ©taboliser restant identique tout au long de la vie).

 

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