UN SIÈCLE DE PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

Thèmes : Histoire, Médecine, Sciences, Société.
Conférence du mardi 19 Mai 1981

 

Ce qu’on peut attendre de la psychologie de l’enfant

Le Mardi 19 Mai, Monsieur ALMODOVAR a traité le sujet : « un siècle de psychologie de l’enfant ; ce qu’on peut attendre de la psychologie de l’enfant », sujet qui ne peut laisser indifférents les parents et les éducateurs.

Monsieur ALMODOVAR est assistant au département de la psychologie à l’Université de Paris X où il poursuit des recherches.

 

Pour Monsieur SIRE, qui présentait le conférencier et le sujet, la psychologie pourrait être définie comme l’étude des comportements.

Y a-t-il alors autant de psychologies que de familles de comportements ? Il le semble puisque l’on parle de la psychologie du travailleur, du vieillard, de l’automobiliste, de l’écolier, de l’étudiant, des militaires … et encore, et d’autre part, de psychoses, de tests psychologiques, de psychologie animale, de la psychologie des foules ; des peuples, etc.

Peut-on parler de psychologie dans sa globalité ? des tentatives ont été faites : psychologie intégrale de Zazzo, psychologie totale de G. Berger …

Monsieur SIRE fait finalement remarquer que dans les problèmes psychologiques étudiés surgit l’éternelle question de l’inné et de l’acquis ; il rappelle à ce sujet la conférence de Monsieur CHAPOUTHIER sur l’apprentissage et de Monsieur KREUTZER sur le comportement animal.

Monsieur ALMODOVAR a choisi de se spécialiser en psychologie de l’enfant. Élève de René ZAZZO, membre du laboratoire de psychobioloqie de l’enfant, Monsieur ALMODOVAR reste très attaché à une conception de la psychologie en tant qu’étude des comportements certes et de leur mise en œuvre, mais surtout, de la valeur adaptative des comportements dans le développement de l’enfant.

Il n’y a pas de psychologie en dehors de l’étude des systèmes vivants et le recours à la biologie est nécessaire pour expliquer un certain nombre de comportements. Il cite le beau travail de PIERON, de l’Actinie à l’Homme : Anticipation et mémoire, bases de l’évolution psychique, de l’instinct animal au psychisme humain, affectivité et conditionnement.

L’histoire de la psychologie de l’enfant traduit celle de la place de l’enfant dans la société et celle des « pratiques » à l’égard de l’enfant.

L’histoire de cette science humaine rejoint l’histoire des mentalités ; en 1962, un livre de Philippe ARIES « L’enfant et la famille sous l’ancien régime » retrace l’histoire du sentiment de l’enfance ; notion dont on trouve quelques traces au XVIème siècle.

Au XVIIIème siècle, le problème de l’enfance se généralise. Depuis, le sujet a mérité de nombreux ouvrages (Flandrin, Chorter).

Ces historiens se sont attachés à l’évolution de systèmes sociaux comme la famille, et ont réservé une grande place aux traitements réservés aux enfants.

A partir du XVIIIème siècle, un problème majeur prend une ampleur nationale ; c’est celui de la mortalité infantile. On va développer des techniques obstétriques, puis pédiatriques, des techniques d’allaitement ; la survie physique du nourrisson sera la préoccupation constante de tous ceux qui s’intéressent à l’enfance. Un axe apparait : celui de structurer les politiques de traitement social de l’enfance ; par exemple : le mode de garde des enfants ; l’assurance de survie physique liée à des mesures d’hygiène. Ceci va accélérer l’évolution scientifique qui touche l’hygiène.

Au début de la Seconde guerre mondiale, cet impératif est peu près rempli. La question « survivra-t-il ? » ne cause plus guère d’inquiétude.

A partir de 1945, l’invention et la diffusion de médicaments nouveaux fait reculer le spectre des maladies infectieuses (les antibiotiques) et celui de la mortalité infantile.

Un homme travaille dans l’anonymat, René SPITZ, qui estime que la survie physique ne suffit pas : il faut assurer la survie psychique. Le manque de soins maternels est dénoncé comme une dangereuse carence. Un nouvel axe apparaît ; la question initiale bascule et devient : « sera-t-il normal ? ».

Dès les années 50, les journaux consacrent des rubriques à la puériculture. Les années 60, 70 verront la prédominance de la survie psychique en matière d’éducation des enfants.

La question « sera-t-il normal ? » est traitée par des spécialistes, médecins, psychologues, psychiatres ou psychanalystes, qui se réfèrent à des cas psychopathologiques extrêmes. L’objet de leurs études est « les ratés » du développement, les catastrophes … et les responsabilités des parents.

Les besoins de l’enfant en général se trouvent définis par une certaine représentation de l’enfant en grande difficulté.

Les parents sont très culpabilisés et on assiste au modelage par la psychologie d’une certaine représentation de l’enfant.

A partir de 1980, l’image de l’enfant va se modifier car des efforts vont être accomplis dans le but de mieux comprendre l’enfant.

Monsieur ALMODOVAR englobe dans l’enfance une large tranche de vie. Elle va de la conception de l’enfant à un hypothétique état adulte, ceci pris dans une perspective de développement (jusqu’à 18-25 ans) ce qui est un nouvel axe de réflexion.

Actuellement le champ social est organisé de telle façon qu’il est difficile de définir un état adulte.

 

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Pour comprendre ce qui change aujourd’hui, qui façonne demain, il faut reconsidérer la psychologie de l’enfant depuis un siècle, définie par une accumulation de savoirs scientifiques.

A partir de 1850, DARWIN s’est penché sur le développement de l’enfant en tant que changement dans l’organisation d’un système vivant, intéressant au niveau de l’espèce et de l’individu.

Commencée en 1857 et publiée trente ans plus tard, l’observation systématique, au jour le jour, d’un de ces enfants sera la base de l’étude de l’évolution des comportements.

En 1897, Jean-Marc BALDWIN va publier un ouvrage qui sera le fondement de toute l’histoire de la psychologie de l’enfant.

Il propose une étude du développement de l’enfant. Plusieurs de ses notions seront reprises plus tard par PIAGET, WALLON ou CLAPAREDE.

C’est une vision de la cohérence profonde du développement de l’enfant en termes de comportement adaptatif.

 

L’acte de naissance de la psychologie de l’enfant se construit d’abord dans les familles, par l’observation quotidienne faite par les parents. Des théories parties de ces expériences personnelles amènent l’étude de l’enfant dans les laboratoires.

L’importance de cette notion est évidente : la psychologie générale a été tirée d’une psychologie vécue au niveau des familles ; les observations sont ainsi liées au type social.

Entre 1905 et 1911, Alfred BINET installe la psychologie de l’enfant à l’école. Cet homme est attachant par la diversité de ses activités ; professeur à la Sorbonne et fondateur de l’Institut de psychologie de l’enfant, il serait aussi auteur de pièces à succès écrites pour le Grand Guignol …

En 1902 Binet a travaillé sur ses propres filles de 4 et 6 ans à partir de leurs jeux et notait leurs différences.

Il posait alors les jalons de ses travaux concernant le développement de l’intelligence chez l’enfant.

En 1905, à la demande du Ministère de l’Éducation Nationale, BINET construit un instrument de mesure pour détecter les enfants relevant d’un enseignement spécial. En effet, l’apparition de l’école laïque, gratuite et obligatoire, réunit au sein de l’école des enfants de même âge, mais de rythme de développements différents.

Parmi ceux-ci, un certain nombre ne suivent pas le cursus scolaire normal. Le problème de l’arriération mentale est posé.

Alfred BINET, aidé d’un jeune médecin Théodore SIMON, va créer le premier test d’intelligence, appelé Echelle Métrique de l’Intelligence … une révolution !

Avant BINET, l’intelligence ou l’inintelligence se définissait comme un « état de nature ». Il y avait trois états possibles : les arriérés mentaux, les intelligents, les génies, sans relations entre eux. S’il s’agit vraiment d’un état de nature, il est impossible de fixer un âge où l’enfant devient intelligent. Le problème du développement de l’intelligence de l’enfant ne se pose pas.

Avec sa méthode, BINET va proposer une autre démarche et faire basculer la théorie naturaliste en une théorie axiologique ; BINET définit le niveau intellectuel de l’enfant en se référant à la moyenne de celui des enfants du mème âge chronologique que lui. En définissant l’intelligence par son développement, BINET trace un axe continu de développement de l’intelligence entre 3 et 14 ans.

Un arriéré est l’enfant qui ne franchit pas le niveau intellectuel des enfants normaux de 3 ans.

L’arriération mentale devient alors une question de degré.

Le niveau de développement d’un enfant est repérable par rapport à un continuum étalonné et peut être situé par comparaison avec le niveau moyen des enfants de même âge.

BINET meurt en 1912. Son test repris par TERMAN et sa collaboratrice Maud MERRILL aux U.S.A. revient en France en 1930 mais ne convient plus du tout aux besoins des petits français.

En 1948, René ZAZZO propose un ré étalonnage sur la population française.

Il va falloir établir une autre approche du développement de l’enfant, c’est l’approche axiologique.

Trois axes du développement correspondent à trois noms : GESELL, PIAGET et WALLON.

Tous trois ont en commun, pourrait-on dire, une formation hétérogène dans leur composition. Un repère historique les unit, 1925.

A cette date, GESELL crée son laboratoire Yale ; une année auparavant, PIAGET a produit son premier ouvrage sur le problème du langage des enfants ; WALLON publie sa thèse de médecine sur les « enfants turbulents ».

1925-1975 est la période de développement des perspectives axiologiques.

Chacun de ces chercheurs a approché le sujet de manières différentes.

 

Arnold GESELL, instituteur, est devenu pédiatre, puis professeur d’Université ; il s’est consacré à la psychologie de l’enfant en développement.

1. L’axe étudié est celui de la maturation neuro-motrice. C’est le processus par lequel un bébé devient performant dans ses relations avec l’environnement. Par exemple, prendre un objet : ce comportement volontaire n’apparaît qu’à trois ou quatre mois chez le bébé.

La locomotion autonome, activité complexe, ne vient que vers 6 mois, et sous forme de reptation.

GESELL fait un travail de repérages dont il jalonne son axe. Il a synthétisé ses vingt-trois ans de travail en plusieurs ouvrages :

  • le premier est une analyse complète du comportement, âge par âge, d’un bébé moyen. GESELL disposait de gros moyens et avait sa disposition la crèche de l’Université qui lui a fourni des milliers d’enfants ; il a pu ainsi filmer longuement les enfants et ensuite tirer ses conclusions.
  • un deuxième ouvrage est un atlas permettant de repérer un comportement, et ses différentes phases différents moments.
    Par exemple : la préhension d’un objet,

Un enfant mis dans les mêmes conditions avec le même objet entre deux et dix-huit mois s’y prend de manières différentes.

A partir de 3 mois, il peut saisir un objet placé dans sa paume de main ; c’est un premier pattern de préhension (préhension au contact).

Entre 4 et 6 mois, deuxième pattern, il prend l’objet en l’enserrant entre ses doigts et la paume de sa main.

Après, il le prend en râteau.

C’est seulement vers 9, 10 mois qu’il le saisit par opposition du pouce et des autres doigts.

 

Cette maturation neuromotrice donne à l’enfant des moyens d’action sur l’environnement physique et l’environnement humain, afin d’entrer en contact et de le transformer. Elle constitue en quelque sorte l’ »intendance » du développement psychologique.

 

2. L’axe du développement intellectuel. Le deuxième axe de l’approche axiologique est celui de PIAGET.

Biologiste dès son plus jeune âge, 11 ans, PIAGET se considère comme un épistémologue (histoire du développement des sciences) et n’est venu à la psychologie de l’enfant que parce qu’elle faisait partie de ses recherches.

Il s’intéresse à l’axe du développement intellectuel.

Au début de sa vie, l’enfant dispose de conduites innées, d’automatismes primaires lui permettant de s’adapter à son environnement physique.

PIAGET centre son étude de la prime enfance sur les bases sensorimotrices de l’intelligence et la formation de la représentation mentale.

L’enfant apprend la relation entre ses actions et leurs effets sur l’environnement en fonction d’un but.

La représentation mentale permet de se représenter un objet absent. C’est la borne supérieure de l’intelligence sensori-motrice (celle-ci sera suivie de l’intelligence représentative, puis opératoire à 7 ans).

A 18 mois, l’enfant peut se représenter un objet absent.

La théorie de PIAGET est que l’acte psychologique est non réductible à un fonctionnement nerveux ; mais il nécessite pour exister : le fonctionnement nerveux est nécessaire mais pas suffisant.

La représentation mentale trouve son origine dans l’imitation.

 

3. Le troisième axe est du développement socio-personnel.

WALLON en est le créateur ; agrégé de philosophie, WALLON étudie la médecine puis se consacre à l’étude de la psychologie de l’enfant.

Il étudie les échanges de l’enfant avec l’environnement humain.

L’identité personnelle du sujet se construit à travers ses modes de sociabilité avec autrui.

WALLON va mettre en évidence la communication primordiale de l’enfant avec l’entourage social au travers de ses émotions. L’enfant va progressivement se définir et se distinguer un individu à part entière.

L’activité d’imitation des postures va constituer une interface entre l’enfant et son environnement social.

Ces trois axes ont été étudiés de façon indépendante dans leur développement, mais sont cohérents dans leur ensemble. Les cohérences résident dans les échanges avec l’environnement physique, dans la maturation neuro-motrice qui permet le développement de l’intelligence, de la représentation mentale qui est l’entrée du jeune enfant dans un univers symbolique. Ceci permet à l’enfant de pénétrer dans un univers de sujets sociaux.

Depuis quelques années, des chercheurs veulent étudier une séquence du développement de l’enfant dans ses différentes fonctions.

De quels moyens dispose l’enfant à un moment précis de son existence, comment va-t-il utiliser ses moyens pour s’adapter ? L’approche du problème est fonctionnaliste.

 

L’enfant a besoin de la représentation mentale pour s’adapter à la vie quotidienne mais dès la naissance il utilise d’autres moyens fonctionnels pour arriver à ses fins. Le long des 3 axes, l’étude des activités de l’enfant était basée sur des comportements provoqués par des interventions de l’adulte.

Aujourd’hui, les psychologues mettent l’enfant dans des situations à plusieurs réponses. Et ce qui intéresse le nouveau chercheur, c’est de savoir pourquoi l’enfant, devant un problème qu’il doit résoudre, choisit telle solution à tel âge et telle autre à un autre âge.

 

Les perspectives.

Les perspectives ouvertes par la psychologie du développement ont conduit à mettre l’accent sur les performances de l’enfant. Tout est centré, pour les parents en particulier, sur une adaptation à long terme et l’adaptation court terme est totalement absente ; comment rendre l’enfant plus intelligent, plus performant, se demande-t-on ?

Or l’approche fonctionnaliste permet une étude de l’adaptation à court terme, propose un exemple appartenant à ses propres recherches : les relations fraternelles et la jalousie fraternelle (on pourra, pour une analyse détaillée de cette question, reporter à l’article de, J. P. ALMODOVAR : les expériences fraternelles dans le développement de l’enfant, dans l’ouvrage « Frères et Sœurs », Paris, Editions Sociales de France, 1981).

Chez deux frères, l’un est plus grand, l’autre est plus petit, l’un a des moyens fonctionnels supérieurs à l’autre ; si l’un est encore au biberon, l’autre peut ne plus y être.

A priori, la jalousie a été considérée comme une entité psychopathologique. Les rivalités fraternelles peuvent parfois aboutir à la destruction de l’autre. Mais peut-être n’est-ce que le reflet d’une confusion moi-autrui et de la difficulté pour l’enfant de se distinguer de l’autre (il s’agit d’un comportement pris dans une tranche précise, entre 18 mois et 3 ans, tranche dans laquelle l’enfant se définit).

Dans les années qui viennent, une nouvelle façon de penser les pratiques sociales de l’enfance et les problèmes de l’éducation naitra de cette approche dite fonctionnaliste.

Monsieur conclut par une phrase d’Henri WALLON « l’enfant ne sait que vivre son enfance. La connaître appartient à l’adulte. Mais qui va l’emporter dans cette connaissance, le point de vue de l’adulte ou celui de l’enfant ? »

Conférence appréciée qui fut suivie d’un débat.

Merci à Monsieur ALMODOVAR.

 

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