Thèmes : histoire, peinture, sculpture, visite.
Visite du mercredi 30 mai 1984.
Le mercredi 30 mai, 120 adhérents sont partis visiter Provins et le Château de la Motte-Tilly.
La journée s’est déroulée de la façon suivante :
– Départ de Garches : 7 heures 30
– Arrivée à Provins à 10 heures : visite de la Tour de César, de la Collégiale Saint-Quiriace, point de vue sur la ville basse, visite de la place du Chatel, de la Grange aux Dîmes, de la Porte St Jean, des remparts.
– Déjeuner au Caveau St Esprit : 12 heures 30
– Visite du Château de la Motte-Tilly à 15 heures.
I. – PROVINS.

Enfin se profilent à l’horizon, sur un renflement du plateau, deux tours assez dissemblables, l’une ronde, coiffée d’un dôme, l’autre massive et nue, puissante comme un donjon de forteresse : Saint-Quiriace et la Tour de César. Des hôtesses de Provins, aujourd’hui petite sous-préfecture et jadis 3e ville médiévale de France après Aigues-Mortes et Carcassonne, nous accueillent. De la porte Saint-Jean à la porte de Jouy, nous longeons les anciens remparts.
A notre gauche s’étend la plaine de la Brie champenoise où de verdoyants boqueteaux rompent la monotonie de vastes pièces cultivées ; à droite, les remparts. La « ville des roses » a bien des soucis avec ses célèbres fortifications, édifiées au XIIIe siècle par les comtes de Champagne ; des fortifications qui « travaillent » depuis des siècles, en raison notamment des tonnes de terre accumulées contre elles, et qui exercent une pression constante fort dommageable. Mais il y a plus spectaculaire : en Avril 1983, la suite de pluies torrentielles, une brèche s’ouvre, non encore réparée, un « beau trou » de 15 mètres, que nous pouvons … admirer à travers les vitres du car, au-delà d’un vaste fossé. La sauvegarde de ce patrimoine coûterait au minimum 2 millions : avec les subventions de l’Etat, de la région et du département, la part de la ville constituerait encore une charge trop lourde pour celle-ci et c’est pourquoi les appels à la solidarité tous azimuts se multiplient, mais les responsables locaux craignent qu’il ne s’agisse d’une bataille perdue.
Nous n’en admirons pas moins au passage la recherche de variété dans la construction des tours : circulaires, rectangulaires, polygonales, en éperon, faisant front vers l’Ouest.
I. – HISTOIRE
Les premières preuves écrites de l’existence de la cité ne remontent qu’au 9e s. Dès cette époque un bourg fortifié occupe le promontoire de la ville haute.
La ville basse d’origine monastique se développa dans un bas-fond, à partir du 11e s. autour d’un prieuré bénédictin fondé à l’endroit où les reliques de Saint-Ayoul (Aygulphe ou Aygulf), abbé de Lérins, avaient été miraculeusement retrouvées.
En 1120, Abélard, le célèbre mais malheureux amant d’Héloïse, persécuté pour la hardiesse de ses thèses philosophiques, s’y réfugia. Poursuivant son enseignement, il y attira un grand nombre d’étudiants, qui désertèrent la Sorbonne.
Avec Henri le Libéral (1152-1181) se confirma la vocation commerciale de Provins, l’une des deux capitales du comté de Champagne.
Les foires de Provins
Elles faisaient partie des foires de Champagne qui se déroulaient aussi à Lagny, Bar-sur-Aube et Troyes. Ensemble, elles formaient un cycle s’étendant sur l’année entière, le siège de la foire se déplaçant d’une ville à l’autre.
Durant le 13e s., ces foires constituent un lieu d’échanges privilégié. Les Italiens (après 5 semaines de voyage) vendaient des draps fins, de la soie et des marchandises importées du Levant. Les marchands de Marseille et du Midi apportaient des cuirs et l’alun d’Alep. Les Flamands arrivaient par Péronne et Bapaume chargés de draperies. Les Allemands fournissaient toiles et fourrures tandis que quelques Espagnols négociaient le cuir de Cordoue.
A Provins, les foires s’installaient près du château sur la colline et près de St-Ayoul. Ainsi deux bourgs distincts se développèrent et furent plus tard compris dans une même enceinte. Au 13e s., la ville dépasse les 10 000 habitants, chiffre considérable pour l’époque. Autour des marchands gravitent les tisserands, foulons, teinturiers, toiliers, tondeurs sans oublier les agents de change, gardes chargés de la police et autres représentants de la justice du comte. De nombreux juifs, toute une population de taverniers, aubergistes et autres commerçants traditionnels viennent ajouter à l’animation de la ville.
Les comtes de Champagne faisaient de longs séjours à Provins où ils entretenaient une Cour brillante. Thibaut IV le Chansonnier (1201-1253), particulièrement, encourage les Lettres et les Arts. Lui-même est l’auteur de chansons qui comptent parmi les textes les plus beaux du 13e s. : « les plus belles chansons et les plus déliables et mélodieuses qui oncques fussent oïes, et les fist écrire en sa sale à Provins ».
Au 14e s. les activités de Provins déclinent. Ses foires disparaissent au profit de Paris et Lyon. La ville subit les dommages de la Guerre de Cent Ans et connait un effacement durable.
Les roses.
Edmond de Lancastre (1245-1296), frère du roi d’Angleterre, ayant épousé la veuve de Henri le Gros, comte de Champagne, devient pendant quelques années suzerain de Provins. Il introduit dans ses armes une fleur alors très rare : la rose rouge. La tradition veut que ce soit Thibaut IV qui ait rapporté de la Quatrième Croisade et fait cultiver à Provins la rose de Jéricho.
Cent cinquante ans plus tard, la guerre des Deux-Roses, pour la conquête du trône d’Angleterre, oppose la rose rouge de la maison de Lancastre à la rose blanche des York.
De nos jours, les roses sont remises à l’honneur. C’est au cours du mois de juin qu’il faut venir à Provins pour admirer ses massifs de roses.
II. – VISITE.
Porte Saint-Jean (photo 1)
Solidement campée, trapue, flanquée de 2 ouvrages avancés, avec son parement armé de pierres taillées en bossage, la porte Saint-Jean découpe sa dure silhouette face au faubourg de Villecran.

Photo 1. La porte St Jean
A l’intérieur des murs et dans leur ombre, l’établissement de refuge des cisterciens de Preuilly (près Donnemarie) n’a conservé de sa partie supérieure qu’une suite mutilée d’arcades.
L’état de la porte Saint-Jean en fait la plus suggestive des portes fortifiées de Provins. Au rez-de-chaussée, 2 salles voûtées communiquent par un souterrain traversant la rue. La disposition est la même à l’étage, avec une galerie de liaison. Au-dessus de la rue, l’arc brisé coexiste avec le plein cintre.
Là sortait la route de Paris, au temps où elle traversait Provins en long et où les voituriers, par l’offrande d’un fer, remerciaient St Thibaut d’avoir sauvé leur équipage éprouvé par le raide Murot (vieux nom de la côte Saint-Thibaut).
Les remparts (photo 2).
Faciles à visiter, ponctués de tours nombreuses, ils tirent un caractère monumental de la nécessité où l’on fut de barrer plus vigoureusement ce côté du châtel de plain-pied avec la campagne. Avec eux on découvre l’enceinte définitive à laquelle ont collaboré plusieurs époques du XIIIe s.
Au sud de la porte Saint-Jean, la tour aux Pourceaux, très ruinée, marque l’angle d’où l’enceinte va joindre l’ancienne porte Hodois, sous la Tour de César, point de départ d’une extension qui lie les murs de la ville haute à ceux de la ville basse.

Photo 2. Une vue des remparts près de la Porte de Jouy
Vers le nord maintenant, les courtines se suivent longuement, flanquées régulièrement de « tournelles » d’aspect varié, carrées, en demi-lune, voire en forme de double bec.
Place du Châtel
On trouve d’abord l’Hôtel de la Coquille, dont la façade abaissée par un remaniement moderne dut présenter jadis certaines analogies avec celle de la Grange aux Dîmes. Plus loin, à l’angle de la place, la Maison des Petits Plaids, ancien lieu de justice, offre au soleil levant son large pignon. Le beau « caveau » est du XIIIe s. Une jolie maison à toiture cruciforme et quadruple pignon est au coin de la rue Couverte. La couronne de tilleuls de la Place du Châtel se referme autour d’un vieux puits clos d’une grille de fer qui voisine avec la Croix des Changes, à la base de pierre enrichie d’une fine arcature.
Grange aux Dîmes (photos 3,4)
On a pris naguère pour ancienne maison forte une bâtisse qui dut être dès l’origine une grange, louée occasionnellement comme dépôt aux forains par le chapitre de Saint-Quiriace à qui elle appartenait.
Derrière une rude façade meublée de corbeaux sans emploi et de cintres murés, barrée par une corniche qui porte un rang de 6 fenêtres, la belle salle du rez-de-chaussée développe des croisées d’ogives auxquelles leur profil carré, non travaillé, confère une sorte de saine robustesse. Les voûtes viennent retomber sur de courtes colonnes, aux chapiteaux ornés de feuilles et de crochets. La salle basse, de mêmes dimensions, se contente de voûtes d’arêtes. Des souterrains y ont leur débouché.

Photo 3. La Grange aux Dîmes

Photo 4.-La Grange aux Dîmes, salle basse, dessin du XIXe s.
Église Saint-Quiriace (photos 5,6,7).
Nous gagnons l’Église Saint-Quiriace sur sa place plantée de tilleuls. Saint-Quiriace est une église inachevée, mais les parties exécutées suffisent à attester un ambitieux programme. Du point de vue architectural, c’est le plus clair des grands édifices religieux de Provins : les siècles y ont collaboré, mais leurs apports, à l’exception de la coupole, se suivent dans l’ordre chronologique, du chœur jusqu’à la façade.

Photo 5. Saint-Quiriace, les anciennes grilles du chœur.

Photo 6. Saint-Quiriace le triforium

Photo 7. Saint -Quiriace, détail du portail septentrional
Entreprise dans la deuxième moitié du XIIe siècle, grâce aux largesses du comte Henri le Libéral, cette collégiale reçoit bientôt le « chef de Saint-Quiriace » rapporté par des Croisés vers 1209. Mais l’élan des bâtisseurs s’épuise. Le chapitre ne sait plus élever dans tout le XIIIe s. que le transept et un embryon de nef : 2 travées. La communauté est exsangue.
Le XVIe s. prend acte tardivement de l’impossibilité de mener l’œuvre à son terme : une façade « économique » est donnée enfin à l’édifice. Une surprenante coupole domine cette église gothique. C’est qu’au XVIIe s. un incendie a fait choir la voûte qui couvrait la croisée du transept. Sans craindre l’anachronisme, on la remplaça par un dôme au goût du temps établi sur 4 pendentifs ornés d’Évangélistes en plâtre. Les Provinois adoptèrent si bien cette modification incongrue que, deux siècles plus tard, ils croyaient dur comme fer à l’existence d’un dôme originel, plus élevé que le « nouveau » et couronné d’une statue de Ste-Hélène qui ne s’était jamais trouvée ailleurs qu’au-dessus du pignon de la façade !
Tour de César (photo 8)
Nous gravissons un magnifique escalier qui s’enroule en spirale autour d’un fût cylindrique de pierre. Par les embrasures ouvertes dans les murs on découvre à nouveau le magnifique et apaisant panorama de la Brie. L’escalier est étroit, aux marches irrégulières dans toutes leurs dimensions, creusées en leur centre ; il est prudent de se mettre de profil pour les gravir, ce qui ne va pas sans causer quelques problèmes aux visiteurs un peu « enveloppés ».
Dans la salle dite du Gouverneur, tout en haut, nous pouvons méditer sur le siège de pierre, destiné à l’auguste personnage en guise de « toilettes », et qui débouche, si l’on peut dire, à l’air libre. Songez que ce genre de commodités sera oublié à Versailles ! et imaginez un instant que la Tour Montparnasse et les buildings d’alentour soient privés de ce confort … même si des orangeries prétendaient y suppléer ! Je vous le disais bien qu’il y avait là matière à méditation. En redescendant nous faisons une pause dans une petite salle, pourvue de bancs et agrémentée d’un écran de cinéma, mais nous en sommes privés, encore que nous nous soyons comportés en touristes bien sages et disciplinés, « en raison d’incidents techniques indépendants de notre volonté, etc. ».

Photo 8. La Tour de César
Nous sommes alors confrontés au Pâté des Anglais. Il ne s’agit pas d’une spécialité gastronomique (et pour qui connaît la suavité de la cuisine anglaise, nous n’avons pas à le regretter), mais d’un large boulevard, ajouté par les militaires de la perfide Albion pendant la guerre de Cent Ans et qui alourdit, de manière assez disgracieuse le donjon qu’il enserre et dont il brise l’envolée, mais dont il a aussi (soyons honnêtes) protégé la base jusqu’à nos jours.
Et nous repartons, notre petite troupe fait résonner de ses pas capricieux les ruelles où l’on respire comme une atmosphère médiévale mais on ne manque pas, tout en ralentissant un peu l’allure, d’évoquer l’apparition, à la fenêtre d’une mansarde, de « Pierrette », la jeune, tendre et honnête servante, dont Balzac nous a conté le martyre à Provins, et qu’il compara à la « Beatrix » de Rome, autre « touchante victime de passions infâmes » et qui n’eut pour tout défenseur « devant la postérité » qu’un artiste, le peintre Guido Reni.
Nous aboutissons en fin de matinée, bien avancée, au Caveau St Esprit, dont le nom et l’ancienne destination de lieu de justice, auraient de quoi couper l’appétit aux plus affamés, mais il ne s’agit point, fort heureusement, du tombeau de l’heure dernière, mais, au sens local, d’une cuve, vouée désormais aux noces, banquets et repas amicaux (photo 9).

Photo 9. Le Caveau St Esprit
C’est une très belle salle voûtée, en sous-sol, à laquelle on accède par un escalier de pierre. Deux immenses tables y sont dressées pour accueillir nos 120 amis qui commencent à ressentir « comme un petit creux » à la fin de cette matinée un peu éprouvante. Dans ce décor on rêve d’un repas aux chandelles, mais c’est la froide électricité qui supplée sans poésie à leur absence. Quant au menu, très appétissant, et servi par d’aimables hôtesses, il est fort apprécié et bientôt les langues se délient, les rires fusent, et le brouhaha s’installe …
Et c’est dans une douce euphorie que nous refaisons surface pour rejoindre nos cars et gagner le Château de la Motte-Tilly.
II. – CHÂTEAU DE LA MOTTE-TILLY. (Photo 10)
1. – HISTOIRE.
Au Moyen-Age, un important château fort remplaça la forteresse primitive. Entouré de douves, prolongé de souterrains secrets, il s’élevait au bord de la Seine, à l’extrémité nord-est du parc actuel. Son tracé se lit d’ailleurs encore aujourd’hui sur le terrain situé entre le fleuve et le chemin qui mène du bourg de la Motte-Tilly à celui de Courceroy. D’après les documents topographiques, les bâtiments occupaient une surface de plus d’un hectare et l’épaisseur des murs d’enceinte atteignait plusieurs mètres.
Le vieux château fut transmis au cours des siècles à plusieurs familles notamment les familles d’Elbène et Noailles.
Le 24 mai 1748, le duc de Noailles céda le comté de La Motte-Tilly à l’abbé Joseph-Marie Terray et à son frère Pierre, Vicomte de Rozières, conseiller du roi.
Devenus seigneurs de la Motte-Tilly, l’abbé Terray et son frère firent raser l’ancien château pour construire, sur les plans de Jean-François Lancret, neveu et filleul du célèbre peintre de Louis XV, la belle demeure actuelle et ses jardins (photo 10).

Photo 10. Façade Sud du château de La Motte-Tilly.
A leur mort, le vicomte Antoine-Jean de Rozières, neveu de l’abbé Terray, hérita du domaine. Élu député de la noblesse en 1789, le vicomte refusa de prendre part à l’émigration.
Arrêté en octobre 1793 puis incarcéré à Provins, il fut libéré sur l’intervention pressante des habitants de la Motte-Tilly. Hélas, le 24 Décembre, arrêté de nouveau avec sa femme Nicole de Grosbois, il mourut avec elle sur l’échafaud en avril 1794.
Déclaré « Maison Nationale », le château de la Motte-Tilly fut vidé de son mobilier.
Lorsque, en 1797, Claude-Hyppolyte Terray, fils d’Antoine-Jean de Rozières, reprit possession du domaine, celui-ci ne renfermait plus que quelques poêles en faïence. Avec sa femme Claire de Morel Vindé, Claude-Hyppolyte Terray entreprit la remise en état de la propriété, remeubla les pièces d’habitation et restaura les communs. Sacrifiant, hélas, aux goûts romantiques de l’époque, il transforma les beaux jardins à la française en parc à l’anglaise, plaça, ici et là, bosquets d’arbres et massifs de fleurs, installa deux îles artificielles dans le miroir d’eau, ferma les perspectives par des tournants et des surprises, rompant ainsi la belle ordonnance classique dessinée par Lancret.
En 1851, à la mort de Claude-Hyppolyte Terray, son fils Charles-Louis lui succéda. Sa fille Marie-Claudine, mariée au vicomte de Marcillac, maire de la commune entre 1879 et 1909, transmit la Motte-Tilly au comte Gérard de Rohan-Chabot, duc de Ravèse, le 19 janvier 1910.
Il entreprit de rendre au domaine son aspect du XVIIIe siècle s’appuyant sur les plans de Nicolas Lancret, précieusement conservés au château.
Lorsque mourut son père, en 1964, la marquise de Maillé poursuivit la restauration minutieuse du château. Elle aménagea salons et chambres d’hôtes, éliminant tout le mobilier postérieur à 1800 qu’elle remplaça par des meubles de style en provenance de demeures familiales, s’attachant, dans la décoration, à ce que chaque pièce donne une image parfaite du goût français. Non seulement l’intérieur, mais les toitures et le remarquable ensemble que forment les communs furent remis, par elle, en état.
N’ayant plus d’héritiers directs à qui transmettre cette magnifique demeure, objet de tant d’efforts et de soins attentifs, la marquise de Maillé la légua à la Caisse Nationale des Monuments Historiques et des Sites, avec l’ensemble des biens qu’elle possédait dans l’Aube, assortie d’une importante dotation.
2. – LA VISITE
Nous commençons la visite par la salle à manger. C’est la pièce la plus simple du château. Les boiseries de style Louis XVI très simples ont été aménagées en vitrines destinées à présenter un service de table en porcelaine d’Orléans d’époque XVIIIe s. qui compte 170 pièces. Le décor à petits bouquets de fleurs sur fond blanc porte le monogramme de la famille Rohan-Soubise. On peut remarquer les petits coquetiers destinés aux œufs de cailles et aux œufs de pigeons, les « pots à jus » qui sont des sauciers individuels, la « trembleuse », tasse destinée aux personnes âgées et munie de 2 anses.
Les dessus de porte qui représentent des divinités mythologiques ont été peints par Maillard, en 1922, d’après les originaux de l’hôtel de Soubise à Paris. Les chaises sont de style Régence et la table date de la fin du XIXe siècle. Notons la décoration des murs faite de bois dorés : un grand cartel Louis XVI orné de colombes, de carquois et de cornes d’abondance, une paire d’appliques sculptées d’attributs champêtres (photo 11). Sur la console, un surtout en porcelaine de Saxe représente une scène de chasse au sanglier.
Le vestibule est dallé d’un carrelage en pierre de liais et ardoise datant de la construction. A gauche, une porte vitrée à petits carreaux donne sur la salle à manger ; en face s’ouvre le grand salon ; à droite, on aperçoit la cage d’escalier qui conduit au premier étage.

Photo 11. Applique en bois doré sculpté à trois lumières
décorée d’attributs champêtres, style Louis XVI.
Les murs du hall et de la cage d’escalier sont peints en imitation de pierre de taille avec des joints apparents donnant un effet de trompe-l’œil. Sur le mur Est, une gravure représente l’abbé Joseph Terray. Elle a été gravée par Cathelin d’après le portrait peint en 1774 par l’artiste suédois Roslin, établi à Paris. A droite, on voit le plan de château signé Nicolas Lancret.

Il porte la mention : « Plan au rez-de-chaussée du château de La Motte-Tilly qui se construit près de Nogent-sur-Seine en 1755 ». Depuis cette date, de nombreuses modifications ont apportées tant l’intérieur du château que dans le parc et les jardins. Ce plan et les deux fusains du XVIIIe siècle dessinés par de La Brunière sont les documents les plus précieux pour l’histoire de La Motte-Tilly. Au-dessus de la console Louis XV en bois sculpté doré, on peut admirer un paysage de ruines antiques attribué Hubert Robert.
Le salon d’Automne appelé aussi salle de Chasse a été installée par le comte de Rohan-Chabot à l’emplacement d’une cuisine au XIXe siècle. L’entresolage construit après la Révolution a été supprimé et le dallage en marbre et pierre de liais a remplacé des carreaux rouges. Ce salon est meublé de sièges Louis XV et Louis XVI dont l’un est estampillé Dupain ; ils sont recouverts d’une toile fleurie à fond blanc. Le centre de la pièce est occupé par un important guéridon rond d’époque Empire en acajou ; le dessus de marbre vert repose sur trois pieds d’animal à griffes en bois sculpté et peint. Parmi les autres meubles, mentionnons un très beau bureau de pente, portable, Louis XVI en placage d’acajou et dessus de marbre blanc qui offre à l’arrière une porte secrète. Une majestueuse commode galbée Louis XV, estampillée L. Boudin, supporte le buste en terre cuite d’Elisabeth de Montmorency, duchesse de Rohan (1771-1828) qui fut l’épouse d’Alexandre Louis de Rohan-Chabot, duc de Rohan (1761-1816).

Photo 12. Salon d’Automne. A gauche, composition décorative avec paon et oiseaux,
attribuée à Melchior Hondecoeter, 1636-1695.
A droite, Moïse sauvé par la fille du Pharaon, XVIIe siècle.
La cheminée qui provient d’une chambre du premier étage date de l’origine du château. Elle est ornée d’un cartel Régence en marqueterie de Boulle dont le mouvement est de Furet L’Aîné à Paris. Le salon est décoré de plusieurs tableaux.
Le bureau est resté tel qu’il était du vivant de la marquise. Le mobilier en est très simple : le bureau plat à caissons du XVIIIe siècle vient du château de Vindé ; une petite pendule de voyage d’époque Louis XVI y voisine avec une statuette antique d’éphèbe, trouvée dans une villa romaine des marais Pontins. Un très élégant secrétaire Louis XVI, décoré d’une marqueterie à décor de paysage et de vases fleuris, est attribué à Topino. Parmi les gravures qui décorent les murs, citons : l’incendie, par Debucourt. De chaque côté de la cheminée, deux dessins du XVIIIe siècle se font pendant : l’un attribué à Drouais, figure des enfants jouant de la viole ; l’autre représente une muse apprenant à l’Amour à jouer de la lyre. On a laissé dans cette pièce de travail, les livres que la marquise consultait et les objets familiers qu’elle aimait regarder. Les photos de sa fille Claire-Clémence sont sur la cheminée, de part et d’autre de la pendule de type neufchâtellois. Placée sur un guéridon, l’une des photos de la marquise, prise peu avant sa disparition, sur le seuil du château, rend hommage à celle qui fut la dernière propriétaire de cette belle demeure.
Une petite pièce, mi-boudoir, mi-passage, fait suite au bureau. Elle est meublée d’un ensemble de sièges Louis XVI, peints en gris et recouverts d’une tapisserie d’Aubusson à décor des Fables de La Fontaine. Sur le mur face à la fenêtre, quatre gouaches du XVIIIe siècle, provenant de la collection du bibliophile et collectionneur Morel Vindé, sont attribuées à Geoffroy Guilhesme (17141773) et représentent des vues de villes italiennes. On y trouve également l’un des rares portraits de la marquise de Maillé, un dessin au crayon par Rigal daté de 1922.
Nous pénétrons dans la salle de billard. Le billard est un meuble monumental, en palissandre marqué de citronnier, et porte la marque du fabricant Descayrac ainsi que la date 1839. Le boulier est du même type. Les sièges médaillon Louis XVI, de vastes proportions, sont recouverts en peau retournée fauve ; ils sont estampillés Pierre Bernard et proviennent de la bibliothèque du château de Vindé ainsi que les guéridons tripodes placés de chaque côté du canapé. L’importante commode Louis XVI en acajou était autrefois à Taverny. Elle supporte une garniture en porcelaine de Paris, d’époque Empire ; ce sont des coupes vanneries ajourées, soutenues par des cariatides en biscuit blanc et or. Le grand baromètre-thermomètre en forme de lyre de la fin du XVIIIe siècle posé sur la cheminée est également digne d’attention ; son mouvement est signé Chevallier (Photo 13).
Les murs sont ornés de différentes peintures.
Entre les fenêtres est placée une mosaïque romaine encadrée, figurant une tête de satyre ; elle proviendrait des bains de Titus et aurait appartenu au baillé de Breteuil avant de devenir la propriété du vicomte de Morel-Vindé.

Photo 13. Billard en palissandre marqueté de citronnier par Descayrac, 1839.
Sur la cheminée, grand baromètre-thermomètre en forme de lyre, fin XVIIIe siècle.
Au fond, Sainte Cécile jouant du violoncelle d’après la peinture du Dominicain.
Du grand salon on jouit d’une magnifique vue sur le miroir d’eau qui s’étend devant la terrasse nord (photo 14). Des boiseries Louis XVI simplement moulurées et sculptées couvrent les murs de cette grande pièce : les dessus de porte peints en trompe-l’œil, dans le style de Sauvage, représentent les jeux d’amours. Les plus beaux meubles du château sont mis en valeur par les deux tapis persans. A gauche, quatre fauteuils Louis XV en bois naturel ciré et sculpté de fleurettes sont recouverts de vert. De part et d’autre de la porte donnant sur le vestibule, une paire de chaises Louis XV en bois sculpté et doré portent l’estampille du célèbre Tilliard ; elles proviennent du château de la Celle-Saint-Cloud et ont appartenu à la marquise de Pompadour. Le grand bureau plat d’époque Louis XV se trouvait autrefois chez le comte Thibaut de Rohan-Chabot. Sur la cheminée est placée une pendule de la fin du XVIIIe siècle dont le socle est surmonté d’une figure symbolisant la Lecture accoudée au cadran, signé Furet. Une paire de potiches couvertes, en porcelaine de Chine, de l’époque K’ang-hi, à fond blanc décoré d’oiseaux et de fleurs, complète la garniture.

Photo 14. Le Grand Salon
De l’autre côté, on a placé un ameublement de salon Louis XVI à dossier carré, en bois peint, portant l’estampille de Noël Baudin, recouvert d’un damas fleuri à fond jaune. Le petit canapé se déplie et se transforme en lit. La majestueuse commode galbée en marqueterie d’époque Louis XV, estampillée J. Ch. Elleaume, supporte une très belle statue en bronze (fonte ancienne) représentant la Diane chasseresse de Houdon. A gauche de la porte donnant sur le vestibule, on voit le portrait du duc Auguste de Rohan-Chabot (1788-1833) qui fut cardinal archevêque de Besançon. Lui fait pendant, le port rait de Marie-Christine de Rohan-Chabot (1729-1807). Leur faisant face, deux bustes sculptés par Duret (1804-1865), en marbre blanc, figurent le vicomte et la vicomtesse de Morel-Vindé, grands-parents du comte de Rohan-Chabot. Un très beau lustre corbeille Empire, en bronze doré, avec des chutes de cristaux se reflète indéfiniment dans les glaces qui se font vis-à-vis.
Le salon bleu (photo 15) possède les seules boiseries provenant du décor original du château. Moulurées et sculptées de rocailles, celles-ci sont peintes de deux tons de bleu, tonalité qui domine dans l’aménagement de la pièce. C’est en effet un lampas bleu et or pâle qui a été choisi pour confectionner les somptueux rideaux et pour re couvrir un ensemble de fauteuils Louis XV peints et sculptés. Les dessus de porte figurent comme ceux de la pièce précédente des jeux d’amours en grisaille, mais cette fois les encadrements ont la forme de médaillons. Celui qui est placé au-dessus de la porte menant au grand salon porte encore la trace de la balle tirée par un cosaque, lors de l’occupation du château, au début du siècle dernier. Le trumeau face aux fenêtres a été apporté de Taverny par le comte de Rohan-Chabot ; il représente une jeune femme de la famille de Vindé avec son chien. Entre les fenêtres, le comte a mis en place, vers 1920, la copie d’un tableau ayant appartenu au duc de Morlemart qui est le portrait de Françoise de Montmorency-Luxembourg et de ses nombreux enfants. Parmi les sièges, tous de qualité, signalons une bergère-cabriolet, estampillée Delion. Une paire de chaises Louis XVI à dossier médaillon, signées de Georges Jacob, sont recouvertes du même velours jaune que l’élégante banquette ottomane. Les draperies masquant en partie les pieds de celle-ci ont été dessinées d’après un modèle d’époque Louis XVI. Une belle commode Louis XV en marqueterie porte des traces d’estampille. Il convient de remarquer encore plusieurs petits meubles rares : une table de tric-trac damiers de la fin du XVIIIe siècle, en acajou avec son bouchon, provenant du château de Vindé, une table écritoire Louis XV en marqueterie, à trois tiroirs dont le supérieur forme pupitre, estampillée Nicolas Petit, une charmante table ovale d’époque transition Louis XV-Louis XVI avec son plateau en marqueterie « quatre feuilles » estampillé J.P. Dusautoy. Le magnifique tapis persan, sans doute le plus précieux du château, a été choisi par la marquise de Maillé, peu d’années avant sa mort.

Photo 15. Le Salon Bleu
La bibliothèque a été aménagée par le comte de Rohan-Chabot qui a fait retirer un poêle Restauration pour le remplacer par la cheminée de l’ancien fumoir transformé en cuisine. Le comte a fait exécuter les panneaux sculptés qui surmontent les armoires actuelles et placer au-dessus des portes des peintures venant de la salle manger de Taverny qui représentent des vases de fleurs.
La pièce est meublée de façon confortable avec un mélange de meubles anciens et modernes. Devant la cheminée ornée d’une belle pendule-portique Louis XVI colonnes en marbre blanc, deux canapés modernes se font face auprès une table basse. Les sièges Louis XV en bois naturel sculpté sont recouverts d’une tapisserie décor de fleurs. A gauche de la porte on voit un très beau bureau cylindre Louis XVI en acajou pommelé et un fauteuil de bureau canné Louis XV portant l’estampille de C. Turcot. La table à jeux pliante, d’époque Louis XV, en marqueterie, longue et étroite, est signée de Migeon. Du côté des fenêtres, une commode Louis XV décorée d’une marqueterie de cubes est l’œuvre de Ch. Joseph Dufour.
Deux grands portraits de femmes dominent la pièce.
Au premier étage se trouvent les chambres.
La chambre de la marquise de Maillé est restée dans l’état où celle-ci l’avait laissée. On y remarque deux meubles Louis XVI en acajou pommelé : d’aspect identique, l’un est un chiffonnier, l’autre un secrétaire abattant. Au-dessus de ces meubles, deux pastels.
Les meubles sont de styles variés : une commode Louis XVI voisine avec deux petites vitrines Charles X en bois clair et un pliant Napoléon III, style bambou. Le fauteuil confortable avec son bout de pied en cuir rouge porte les armes des Rohan-Chabot. Au mur, plusieurs lithographies représentent des scènes de chasses.
Toutes les chambres sont aménagées avec des meubles de qualité du XVIIIe siècle, la plupart estampillés par les meilleurs ébénistes et menuisiers en sièges. L’une d’elles cependant ne suit pas cette règle et comporte un mobilier Empire : une toile de Jouy tissée d’après un modèle de cette époque tapisse les murs et recouvre les sièges en acajou. Sur le petit bureau, on voit une tête antique d’éphèbe en marbre, trouvée Rome en 1932, derrière le Colisée.
A la fin de la visite, après un dernier regard sur le miroir d’eau, on ne peut se défendre d’une étrange émotion en apprenant que la marquise de Maillé, dernière propriétaire du château, a souhaité, dans son testament que, chaque jour, des fleurs soient entretenues ou renouvelées, et les horloges remontées, dans toutes les pièces, afin que les gens aient le sentiment de n’être pas d’anonymes visiteurs, simplement indiscrets ou curieux, mais des hôtes et qu’elle est encore là pour les accueillir. On a vraiment eu l’impression, tout au long de la visite, d’être, non pas dans un musée figé dans le temps, mais dans une demeure vivante. A peine eût-on été surpris de voir la châtelaine apparaître au détour d’un couloir ou sur le seuil d’un boudoir, ou agiter avec une élégance gracieuse de grande dame un mouchoir de dentelle pour accompagner notre départ …
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