
Thèmes : histoire, société.
Conférence du mercredi 1er avril 1992 par Christian Marquant.
Mercredi 1er avril, Christian Marquant, historien, président de l’association Clio, nous a parlé de « l’origine des traditions juives contemporaines ».
Christian Marquant est venu déjà de nombreuses fois au C.D.I. nous parler de l’histoire des religions.
A l’aube de l‘histoire d’Israël, vivait un peuple, les Bene Israël ou fils d’Israël. Cette population issue de la descendance d’Abraham rencontre à travers une théophanie (révélation) le dieu de la Bible avec lequel il établit une alliance.
Pendant donc à peu près un millénaire et demi, les fils d’Israël sont les descendants d’Abraham.
La religion des Bene Israël est très élémentaire. Dieu demande aux fidèles la monolâtrie (l’adoration d’un seul dieu). Il n’y a pas alors d’organisation et de véritable culte. La caractéristique de cette religion est donc simplement la fidélité envers ce dieu. La lecture de l’Ancien Testament montre que très vite, la communauté d’Israël se grossit d’éléments qui rejoignent ce peuple des Bene Israël.
Lors de la fuite d’Égypte (1250 av. J.-C.), un certain nombre d’Égyptiens et d’esclaves s’associent à eux. Les Bene Israël ne sont plus simplement les naturels d’Abraham, de génération en génération, mais l’ensemble de ceux qui se reconnaissent fils de l’Alliance créée entre Abraham et puis Moïse et Yahvé.
Cette religion simple n’est déjà plus la religion d’un peuple au sens génétique du terme. Malgré tout, cette population garde un caractère monolithique, dans le sens où tous les Israélites, au moment de l’installation en Canaan, sont des sémites, des orientaux. Cela a donné l’illusion pendant longtemps à des historiens qu’il y avait une unité.
Cette communauté, pendant l’exil à Babylone (6ème siècle av. J.-C.), est déjà hétérogène parmi d’autres orientaux.
L’exil à Babylone (environ 600 ans) joue un rôle déterminant car le peuple d’Israël se retrouve loin de son pays (« le pays des tribus d’Israël »).
Pendant cette période, la survie de « l’âme d’Israël » est en danger. Le peuple d’Israël est en Palestine (Pays des Philistins), son élite est en exil et doit faire face à la difficulté de ne pas disparaître. C’est alors qu’apparaît le judaïsme, c’est-à-dire la foi d’Israël telle qu’elle va être codifiée, organisée par des Israélites de la tribu de Juda (Judéens), quand les Juifs reviennent d’exil, ils donnent une marque définitive à cette religion qui est la religion d’Israël revue par Juda. Tous les Israélites ne l’acceptent pas (Samaritains, …).
A l’époque de Jésus, le judaïsme n’est pas monolithique, il est confronté à deux phénomènes importants :
- Il est très éclaté. Le christianisme fait appel à l’adhésion à tout un corpus de dogmes, de doctrines, de règles, souvent complexes. Le judaïsme est beaucoup plus simple, car la foi juive tient en « quelques mots » : Dieu est le créateur de l’humanité, il s’est révélé à Abraham et à Moïse, il a révélé les écrits (cinq premiers livres de l’Ancien Testament : la Torah). Des prophètes confirment ce qui a été dit. Dieu promet pour l’avenir l’envoi d’un Messie.
La différence entre les courants est l’attachement et la fidélité à des textes de nature différente (textes historiques, textes juridiques). Les pieux, ou pharisiens, appliquent à la lettre les textes, les Saducéens insistent sur le culte, les Esséniens sont plus mystiques, les Baptistes ont une vision spiritualiste du judaïsme …
- Jusqu’au 6ème siècle av. J.-C., le judaïsme est essentiellement oriental. Or, à partir de la conquête du bassin oriental par Alexandre le Grand (3ème siècle av. J.-C.) puis la conquête de tout le bassin méditerranéen par les Romains (1er siècle av. J.-C.), le petit peuple des Bene Israël se trouve citoyen d’immenses empires. Profitant de la paix grecque et romaine, les Israélites se déplacent. C’est l’origine la plus lointaine de la Diaspora.
Ces Juifs séparés de la communauté d’Israël se comportent différemment des Juifs de Jérusalem. On les appelle les Juifs hellénistes. Immergés dans des cultures qui ne sont plus orientales, tout en continuant à vivre leur foi juive, ils ne sont plus des sémites dans leur mode de vie.
Au 2ème siècle av. J.-C., les Juifs ne connaissent plus l’hébreu, il faut donc traduire la Torah en grec afin que tous les Juifs aient accès au Livre Saint.
Dans ce monde de l’Antiquité où les religions païennes ne sont pas satisfaisantes pour l’esprit, le judaïsme arrive, selon des critères de grande qualité. Les Romains ont beaucoup d’admiration pour cette religion. Les Juifs bénéficient, dans l’empire romain, depuis bien avant César, de privilèges extraordinaires en raison du caractère antique de leurs lieux saints.
De très nombreux grecs et romains rejoignent le judaïsme et si le christianisme n’était pas né, malgré les difficultés énormes telles que la circoncision, les pratiques alimentaires…, le monde gréco-romain serait juif.
A l’époque de Jésus, le judaïsme est une communauté de croyants, et non plus une communauté ethnique, ni même une communauté orientale.
Il n’y a donc pas de race, ni de type juif.
Entre 66 et 70 ap. J.-C., certains juifs de Palestine (les Zélotes) se révoltent contre les Romains et triomphent. Tous les Juifs adhèrent au mouvement. Puis très vite, ces Zélotes se présentent comme des violents. Au fur et à mesure qu’ils prennent le pouvoir, beaucoup de Juifs les considèrent comme des extrémistes et se séparent des révoltés.
Cette période entraîne l’éradication de la judaïcité dans ses caractères polyvalents. Les Saducéens, les Baptistes et les Zélotes disparaissent. Le temple est brûlé. Les Samaritains fuient dans les montagnes.
Ce sont alors les Pharisiens qui dirigent les Israélites. Le judaïsme, à partir de 70, devient donc un judaïsme pharisien attaché à la loi dont le durcissement freine l’entrée des étrangers à l’intérieur de la communauté d’Israël.
Au 12ème siècle, les Mongols forment l’origine ethnique des populations juives d’Europe Centrale qui n’ont aucune origine sémite. « Ce qui démontre, si besoin était, le caractère complètement farfelu des discours antisémites de l’Allemagne nazie ».
De 70 à 1492, le judaïsme vit une période difficile. Il n’y a plus de Temple, plus Jérusalem. Néanmoins il existe un semblant d’autorité. L’Assemblée sera d’abord à Javna, à Tibériade, à Surra, puis à Cordoue (100 à 1500).
Cette Assemblée agit par des questions et des réponses. Les Juifs et rabbins du monde entier envoient des questions et l’Assemblée répond. Ces réponses font jurisprudence. Des milliers de questions et réponses ont été conservées.
En 1492, lorsque les Musulmans sont chassés d’Espagne et avec eux les Israélites, c’est la fin de l’unité. Il n’y aura plus d’académie universellement reconnue.
On assiste alors à quelque chose de nouveau qui se radicalise. Il n’existe plus de communauté juive importante en Palestine, il n’y a plus d’académie centralisatrice.
Les Israélites s’organisent de façon autonome. C’est l’éclatement des particularismes juifs. Un grand rabbin séfarade (d’Espagne), Joseph Caro, écrit un ouvrage considéré comme la règle que tous les Juifs du monde doivent suivre.
Les uns suivront cette règle (judaïté séfarade), les autres, en Europe du nord et Europe Centrale, en Allemagne (pays ashkénaze) suivront celle d’un autre rabbin, Moshe Iseries, qui écrit un autre code.
A partir de ce moment, il y a un éclatement et un retour à ce qui se passait à la fin de l’époque juive préchrétienne.
Les séfarades, plus urbains, plus classiques, plus intégrés, se montrent libéraux et plus attachés à l’esprit qu’à la lettre, tandis que les ashkénazes montrent plus rigoureux, plus stricts, plus attachés à la lettre qu’à l’esprit.
A côté de cette grande division « rituelle », le judaïsme subit de multiples fois des divisions culturelles. En effet, à partir de 70, les Juifs ne vivent plus à Jérusalem, en Judée et en Galilée. A partir de 135, les pèlerinages à Jérusalem sont interdits. Les Juifs du monde entier sont amenés à s’enraciner dans des cultures différentes. Au fil des siècles, la langue, les modes de vie et les usages de ces communautés sont complètement noyés dans les pays concernés.
Au musée de la Diaspora de Tel Aviv, on s’aperçoit que « les Juifs de Chine sont très Chinois, les juifs d’Inde très Indiens, etc. »
Peu nombreuses, isolées, la plupart de ces communautés sont donc amenées à s’intégrer complètement d’un point de vue culturel.
Rashi, le Grand Maître, vivait à Troyes en Champagne. « Il était très Français champenois du XIème siècle ». Tout en connaissant l’Hébreu, il était obligé, même dans ses commentaires, d’utiliser de nombreux mots français.
La différence culturelle entre les communautés juives éclate encore plus à partir des 16ème et 17ème siècles. Il existe des diversités d’attitude.
Jusqu’au 18ème siècle, quel que soit le pays dans lequel ils vivent, les Juifs ont un statut de deuxième ordre. Cela peut être un statut dur (pays d’Islam), ou moins dur (pays de chrétiens).
A la fin du 18ème siècle, se développe une véritable révolution culturelle. Plusieurs pays, les États-Unis, puis l’Angleterre et la France, modifient le statut des Juifs en leur donnant un statut de non-discrimination religieuse et d’égalité civique. Ce statut sera appliqué sans aucune difficulté aux États-Unis et en Angleterre, plus difficilement en France, et se développera dans d’autres pays du monde.
Ceci entraînera deux attitudes : intégration ou non intégration. A partir de cette époque, il y a donc une autre raison de diversité du Judaïsme.
C’est l’origine des tenants du parti des Hassidims, les Pieux, qui pratiquent le judaïsme tel qu’il a été codifié en Allemagne et en Pologne aux 17ème et 18ème siècles, et à l’opposé, les libéraux.
On a vu apparaître parmi les Juifs le même phénomène que dans le Christianisme : l’athéisme. L’une des raisons de l’athéisme juif est la désespérance d’un certain nombre d’Israélites qui pensent que Dieu a abandonné Israël, que Dieu n’envoie pas de Messie.
Les athées juifs continuent à être Juifs. La judaïté devient alors une dimension d’appartenance solidaire à une culture. En Israël, une proportion importante de la population n’est pas religieuse, n’est pas pratiquante, ni croyante. Cela montre à quel point, aujourd’hui, il est extrêmement difficile de parler « des Juifs ».
Suivant la tendance religieuse, l’appartenance rituelle, les choix d’intégration ou de non intégration, religieux ou non, on peut mettre sous ce vocable « Juif », des personnalités, des courants, des tendances extrêmement variées.
Lorsque David Ben Gourion a pris la tête du nouvel État d’Israël, il s’est trouvé confronté à un problème très compliqué. En effet, la première loi d’Israël a été celle du retour. Tout Juif du monde pouvait revenir dans le territoire des Bene Israël. Mais qui est Juif ?
Ben Gourion mettra en place une commission de cinquante sages qui donneront « cinquante-et-une définitions différentes de la judaïcité », et qui permettra à Ben Gourion de ne pas légiférer.
« Ma mère est Juive, mon père est Juif, je suis converti au Christianisme : suis-je Juif ? ».
La loi talmudique dit que l’on est Juif par les femmes. « Mon père est Chrétien, ma mère est Chrétienne, j’adhère au Judaïsme : suis-je Juif ‘? », Selon la loi talmudique on ne l’est pas. Mais cela écarte toute conversion, etc.
Tout ceci est complexe. Aujourd’hui, aux États-Unis, des dizaines de milliers d’Américains adhèrent au Judaïsme et désirent venir en Israël.
Une histoire passionnante en deux volets que nous a racontée Christian Marquant le 7 janvier et le 1er avril.
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