Thèmes :
Conférence du mardi 25 mars 1986.
Le mardi 25 mars, Monsieur LABIGNE a eu la gentillesse de nous présenter :
« L’apport des Pays-Bas à la pensée, aux sciences et aux techniques contemporaines ».
« Plus d’un parmi vous doit être surpris de me voir occuper cette tribune aujourd’hui. Dites-vous bien que votre surprise n’a d’égale que la mienne. J’avais certes été « programmé » pour présenter le conférencier « prévu » mais en dépit des démarches multiples et des coups de téléphone de Madame Eymar à l’Ambassade, à l’Institut Culturel, à l’Office du tourisme, « ils » n’ont pas été capables de nous fournir cet oiseau rare : un Néerlandais qui accepte de présenter son pays à un public français désireux de le connaître et de l’aller visiter pendant 3 jours.
Devant cette carence indifférente, assez étrange, il fallait bien aviser. Alors, Mesdames Eymar et Chamond, qui nourrissent à mon endroit une confiance aussi insondable qu’inconditionnelle, sont venues me trouver et, avec cette innocente et désarmante suavité qui fait leur charme, m’ont dit : « Nous ne voyons plus qu’une solution ! »
Ama place, vous auriez compris. J’ai compris !
Et voilà pourquoi je vais vous parler aujourd’hui d’un pays où je ne suis jamais allé.
Et ce sera la première originalité de cet exposé …
Mais ne vous attendez pas à une conférence classique, bien structurée et rigoureusement fidèle au pl an annoncé.
Toutefois, soyez rassurés : je n’abuserai pas de votre patience. Certes mon exposé comportera des lacunes ; il n’aura rien d’exhaustif : le sujet est trop vaste. Et puis, il me faut aussi vous laisser quelque chose à découvrir.
Je procèderai plutôt par flashes sur des aspects particuliers, je laisserai le plus souvent la parole aux images et aux films ; et puis, quelques bribes de culture générale non encore oubliées aidant, et aussi une certaine connivence entre cette terre de Septentrion et le Nordiste que je suis, permettent, j’espère, de tracer un chemin d’accès si raboteux soit-il entre les Pays-Bas et vous. Et maintenant à mes risques et périls.
Peut-être certains diront-ils, après m’avoir entendu comme le héros de « la guerre des boutons » : « si j’aurais su, j’aurais pas venu ! ».
Et je voudrais d’abord tenter de vous familiariser par une rapide esquisse, avec ce pays et son peuple.
Il est des pays excitants comme le café, d’autres grisants comme une coupe de champagne. La Hollande semble avoir été créée pour le rêve.
Quand on quitte la France et la Belgique, les immenses estuaires de la Meuse, un peu avant d’arriver à Dordrecht, marquent les frontières d’un nouvel univers. Un univers de ciels bas, toujours mouvants et d’eaux vagabondes. A l’horizon les trains de chalands, vaisseaux fantômes, tracent leur lourd sillage entre ciel et terre.

Le ciel reflète ses nuages dans les eaux. Celles-ci, à leur tour, irisent le ciel d’une brume imperceptible formant cette lumière unique, incomparable, que l’on retrouve sur les marines de Van de Velde, les paysages de Bruegel. Alors que partout ailleurs l’ombre et la lumière s’opposent en une haine farouche, en Hollande, elles se mêlent, se rapprochent, se caressent en un éternel flirt fait d’amour, d’admiration, d’émulation et de jalousie réciproques.
Quand le crépuscule argente les eaux et assombrit les terres, cela forme des paysages d’ombres chinoises aux longues franges indécises, presque abstraites.

Dans ce plat pays – qui n’est pas le nôtre – pays mesuré, élégant, où l’on s’efforce de construire et de vivre à l’échelle humaine, en maintenant l’équilibre économique du milieu : petites villes, petites maisons et petites places, pistes cyclables et chemins de levée, mais aussi réseau unique de routes, de voies ferrées, de fleuves, rivières et canaux qui facilitent la communication, qui mettent tout le pays â portée de la main ; espaces verts, zones de loisirs partout et mème au beau milieu des rares grandes agglomérations, parcs communs â des agglomérations rapprochées ; pays fortement industrialisé avec les supergrands de l’économie : Royal Dutch, Philips, Unilever, et j’en passe, mais où la pollution est traquée sans merci ; pays où on ne laisse pas les villes dévorer l’espace, où on lutte contre leur expansion sauvage en métropoles démesurées si bien qu’on peut encore y apprécier la beauté préservée des sites naturels, les nobles vestiges des vieilles cités, car on s’y efforce de conserver au milieu des turbulences de notre monde, une certaine qualité de vie quotidienne; pays où vit une société souvent tolérante, parfois intransigeante, pays d’une bourgeoisie parfois puritaine mais où, dans les ports, les dames de petite vertu s’offrent en vitrine, pays en général accueillant aux touristes « classiques », mais aussi carrefour des hippies, pays traditionaliste et fervent, mais aussi rétif et contestataire en matière de politique et de religion, pays en un mot où se réalise l’harmonie des contrastes, où l’idéal n’est pas le gigantisme et la magnificence, mais les humbles et durables plaisirs de la vie de chaque jour.
Miracle, direz-vous ?
Le miracle, c’est qu’il n’y en a pas. Ce qui séduit en Hollande – l’habitat, l’aménagement de l’espace – s’explique largement par les décisions de l’histoire et les contraintes de la nature. Blystra, spécialiste de l’architecture hollandaise, explique : « Nul monarque puissant, nul prince de l’Église n’est venu ici bâtir ses palais, ses cathédrales, ses châteaux ou ses monastères, c’est à l’initiative des bourgeois que les Pays-Bas doivent leurs plus beaux édifices ». L’architecture a toujours porté ici le sceau du quotidien. Rien de monumental ni de triomphalisme. La structure du sol gagne sur la mer, difficile à forer, organisé pour la survie, a poussé dans ce sens. La pénurie de matériaux naturels aussi ; l’usage de la brique et de la tuile a fait porter l’accent sur le détail, l’usuel, le familier. Et puis la douceur du climat, la qualité de la lumière, l’épanouissement des bourgs francs, la vocation commerciale des Provinces-Unies ont favorisé une construction ouverte sur le monde extérieur percée de belles fenêtres. C’est d’ailleurs là un signe de distinction. De même que dans certaines villes d’Italie, les familles considérées s’efforçaient chacune de garnir leur palais d’une tour plus élevée que celle du voisin, en Hollande ce genre d’émulation s’exerçait sur la surface des fenêtres.

Le Hollandais a dans ses entrailles quelques principes bien ancrés. Grand agriculteur et vieux citadin, il aime l’alternance de la ville et de la campagne. Habitant d’un petit pays forgé par l’homme, il aime les grands projets et les cour tes distances.
Et puis, le Hollandais est traditionaliste par instinct sans le savoir, car la tradition fait partie ici d’un certain mode de vie, immuable, caractéristique. Si bien que la vie quotidienne des Hollandais est sans mystère.
Au nom de la « gezelligheid », les maisons, au lieu de s’abriter comme ailleurs, derrière des murs épais, se montrent de plain-pied sur les rues.
Les intérieurs, au lieu de se cacher sous des doubles rangées de rideaux, sont de véritables vitrines aux fenêtres immenses. Pourquoi se cacher ? on est fier d’étaler son confort, briqué et astiqué où la lumière elle-même est domestiquée, finement tamisée par les abat-jours de façon à reproduire à l’intérieur le mystérieux clair-obscur magnifié par Rembrandt. Une fenêtre suffit pour créer un tableau d’une atmosphère intimiste. En Hollande, écrivait notre philosophe Descartes, qui passa dans ce pays 21 années de sa vie, et où il composa son Discours de la Méthode, je peux demeurer, penser, travailler, sans être vu de personne.
En nous promenant le long des canaux d’Amsterdam, dont les demi-cercles concentriques coupés de rayons perpendiculaires forment une sorte de toile d’araignée ou de coquillage, vous découvrirez avec surprise que très peu de choses, en somme, ont changé depuis l’époque de Quentin Metzu et de Petri de Hock. Et le Hollandais, lui ?
La lutte et l’alliance constantes, étroites, entre l’homme et l’eau ont trempé son caractère.
Il est attentif et obstiné. Il sait par douloureuse expérience que toute défaillance est dangereuse. Il est laborieux et pratique car rien ne lui a été donné : il lui a fallu mériter tout par l’audace, par la persévérance et par un sens aigu du commerce. Il est grave, réfléchi, lent à s’émouvoir ou s’engager mais aussi résolu dans son amour de l’indépendance et dans la défense de ses droits. C’est qu’il a dû souvent se mesurer à plus fort que lui et d’abord à la nature même.
Enfin il tient profondément à ce qu’il possède.
C’est ce donne à la vie quotidienne hollandaise tant de fraicheur et de grâce : le moindre ustensile, la plus humble maison, le plus étroit jardin prend tout son éclat, à force de soin, de propreté, d’amour.
Partout un air de santé, d’aisance. Pas une ressource qui ne soit exploitée, pas un florin qui ne soit gaspillé, mais on ne compte pas lorsqu’il s’agit d’un musée ou d’une tulipe. L’utile sait être beau et l’ornement devenir indispensable.
Un pays qui ressemble à sa peinture dans ses paysages et dans ses gestes les plus simples, dans l’intimité de ses demeures.
Mais à travers les paysages principaux, toujours rincés de frais, on se demande ce qui donne à ce pays, en somme assez pauvre en ressources naturelles, son air de tranquille aisance. Bien sûr, il y a le gaz naturel, les vaches qui paissent presqu’au pied des gratte-ciel et l’activité des grands ports …
Mais peut-être faut-il chercher l’explication dans le caractère même du Néerlandais : par nécessité, puis par nature, il a toujours été un intrépide raisonnable. En plus, d’un domaine il est en avance sur son temps. Il a su s’adapter en fonction des menaces et des possibilités de chaque siècle.
A Rotterdam, il écarte les dangers de la pollution sans nuire au commerce du complexe portuaire. Il se consacre aux industries propres : la ta ille du diamant, les produits alimentaires, l’électromécanique de précision ; la société Philips y fabrique – entre autres des lampes qui couvrent le cinquième des besoins et y a édifié un véritable monument aux techniques nouvelles : l’Evoluon (voir plus bas). Ce modernisme délibéré s’affirme, dans tout le pays, par un admirable réseau d’autoroutes.
Sur un territoire restreint, on a tracé sans lésiner des routes à multiples voies de circulation, souvent doublées d’une piste cyclable. Si la bicyclette est pour le Néerlandais un accessoire indispensable, si les statistiques indiquent que l’on approche des 2 voitures par famille, les villes, grandes ou petites réservent en leur centre des rues aux piétons.
Des bancs, des tables pour pique-niquer, des fleurs à foi son, des cocas, des statues très figuratives alternent avec des formes abstraites de bronze ou de fer, des boutiques alléchantes y font retrouver le goût de la flânerie.
Mais toutes ces considérations ne rendent pas compte entièrement de cette réussite que sont les Pays-Bas.
Leur configuration s’est maintes fois modifiée au cours des millénaires et déjà Pline l’Ancien se demandait si le sol appartenait au pays ou à la mer.
Informe est en effet le territoire rencontré, à la fin des longues errances de la préhistoire par les hommes venus de Scandinavie ou des Pays Baltes. Ils s’embourbent dans les marais qui cernent de toutes parts les flots glacés et gris des fleuves et de la mer.
L’eau est partout. Les hommes commencent par vivre dans leurs à dominer l’eau, à la mettre à leur service ; avec une vigilance sans défaut, ils lutteront contre les envahissements de la mer, ils finiront par conquérir sur elle un royaume, en construisant à la fois leur territoire et leur avenir.

Il y a plusieurs siècles, les Pays-Bas n’étaient qu’un delta marécageux et inhospitalier.
Aujourd’hui, c’est l’un des pays les plus prospères de l’Occident. Mais à quel prix ! au point qu’on a pu dire qu’il était l’unique pays au monde créé par l’homme.
Ainsi donc le peuple hollandais, depuis les origines, est lié à ce premier élément : l’eau qu’il s’est non seulement asservie, mais dont il a fait le support de sa vie économique et de ses loisirs.
Et depuis des siècles, il livre à l’eau un combat acharné à l’aide de digues, de stations de pompage pour protéger tout à la fois le sol national contre la fureur des flots, et conquérir sur l’eau et en particulier sur la mer, de plus en plus de terre.
Bref, le Néerlandais apprend constamment, jour après jour, à comprendre et à cultiver le langage de l’eau afin de mieux l’interpréter. Et aux heures de grand danger national, l’eau n’est plus seulement une servante, mais une alliée : elle protègera en inondant, faisant reculer l’ennemi ou paralysant ses manœuvres. Mais elle reste redoutable, et, en 1953, elle engloutira 200 000 hectares et fera 1835 victimes. C’est qu’il ne faut pas relâcher un instant l’effort qui permet de la vaincre, ni lui céder jamais un pouce du terrain conquis.
Mais l’homme depuis longtemps a trouvé dans la lutte contre l’eau pour conquérir la terre le deuxième élément, l’amicale complexité du troisième élément, l’air, le vent.

Il subsiste encore quelques centaines de moulins à vent aux Pays-Bas ; leurs tâches sont l’évacuation du trop plein des eaux des polders et aussi la moulure du blé, l’extraction de l’huile et la fabrication du papier.

Et il n’est pas jusqu’au 4ème élément, le feu qui récemment, ne doit venir prendre la part dans l’effort commun. Depuis la découverte, en effet, d’énormes gisements de gaz naturel en 1960, dans la province de Groningen, les Pays-Bas sont le plus grand producteur de gaz naturel d’Europe.
L’eau, la terre, l’air et le feu : n’y a-t-il point là, en vérité, de quoi construire un monde ! un microcosme et de quoi justifier la fameuse formule : « Dieu a fait le monde excepté la Hollande qui a été faite par les Hollandais ».
Après cette introduction très enrichissante, 3 films ont été projetés complétant ainsi par les images les paroles de Monsieur Labigne.
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