
Un mal qui répand la terreur : la rage
Thèmes : histoire, médecine.
Conférence du mardi 12 février 1991 par Pierre Reculard.
Mardi 12 Février 1991, Monsieur Pierre Reculard, ancien chef du Département Recherche et Développement à l’Institut Pasteur Production nous a parlé de la Rage.
Je vous invite à faire un retour vers le passé, lorsque nous apprenions à l’école des fables de Jean de la Fontaine, et particulièrement celle-ci, célèbre, rappelez-vous :
« Un mal qui répand la terreur
Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la Terre
La Peste… »
Pour planter notre décor, ou mieux, pour créer le climat propre à cette redoutable maladie, ces quelques vers sont parfaits, et, il suffit de remplacer le mot PESTE par celui de RAGE.
Car il est vrai que la rage répand la terreur, il est vrai que la rage fait aux animaux la guerre. Il est tout aussi vrai que la rage tue les animaux ainsi que les hommes et cela dans des souffrances à peine imaginables.
Je vous propose donc un voyage dans le passé pour esquisser une histoire de la rage, en nous acheminant ainsi jusqu’au temps présent, c’est-à-dire l’actualité de la rage, dans les différents points du globe. Nous verrons ce qu’il en est aujourd’hui, 105 années après le premier traitement antirabique, aboutissement de l’œuvre de Louis Pasteur.
1 – La rage est une maladie infectieuse causée par un ultravirus :
Les virus sont des agents infectieux très différents des bactéries et autres germes de la bactériologie classique. Le virus de la rage observé au moyen d’un microscope électronique a une forme comparable à celle d’une balle de fusil. Comme tous les virus, il possède en son centre un filament axial constitué par un acide nucléique, support du patrimoine génétique du virus. Il est le parasite d’une cellule-hôte, d’un organisme vivant (animaux, plantes).
Contrairement aux microbes, le virus ne se multiplie pas, il se réplique, c’est-à-dire qu’il forme dans la cellule de nouvelles particules virales en tous points conformes à l’originale : des répliques.
Ces nouvelles particules de virus quittent la cellule parasitée et vont chacune infecter à leur tour des cellules voisines. Ainsi s’étend l’infection virale et se propagent les virus.
Le virus rabique, comme tous les autres virus, ne peut se perpétuer que dans les cellules vivantes d’un organisme.

Le Virus de la Rage
2 – La rage est une maladie commune à l’homme et aux animaux : une anthropozoonose.
Il est admis que tous les animaux à sang chaud peuvent héberger le virus de la rage. Mais il existe des différences importantes :
Les oiseaux ne font pas de rage clinique, mais chez certains d’entre eux, le virus de la rage a été isolé, cela signifie qu’ils peuvent être des porteurs sains, contribuant à la dissémination du virus. Toutefois ce phénomène est assez rare. A l’inverse, un très grand nombre de mammifères – et l’homme – sont sensibles à la rage : non seulement ils peuvent être infectés, mais le virus provoque chez eux une maladie toujours mortelle.
La contagiosité de la rage est limitée, car cette maladie est uniquement transmise (sauf cas exceptionnel) par morsures, griffures et léchages souillés avec de la salive virulente. En effet, le virus de la rage est excrété principalement par les glandes salivaires des malades.
Une fois inoculé, le virus de la rage va déclencher la maladie, mais pas immédiatement, car cette virose a ceci de particulier, qu’après le moment de l’infection (morsure, griffure, …), il s’écoule une longue période d’incubation sans aucun symptôme détectable. Cette incubation a une durée de plusieurs semaines, souvent 2 à mois, quelquefois 1 an et plus.
C’est cette particularité qui permet, à la différence de beaucoup d’autres maladies infectieuses, d’utiliser comme traitement de la « rage humaine » un vaccin spécifique, qui en fait ne peut être préventif. On appelle cette pratique : traitement post-exposition.
Mais si rien n’est fait pour prévenir la rage ou si le traitement vaccinal est entrepris trop tard, le virus va se répliquer au point d’inoculation (morsure…), séjourner là pendant un temps plus ou moins long, mais tôt ou tard il va atteindre des terminaisons nerveuses et va cheminer par voie axonique, c’est-à-dire en progressant le long des trajets nerveux, inexorablement jusqu’au système nerveux central.
Les premiers symptômes qui apparaissent tant chez l’homme que chez l’animal consistent en des signes que l’on peut qualifier de « bizarres » : l’attitude habituelle change, le caractère change, le regard, lui aussi, est inquiétant : fixe, perdu ou hagard. On note des périodes d’anxiété plus ou moins profondes et des phases dépressives.
Puis, chez l’homme, apparaît un signe très caractéristique : l’hydrophobie, qui va jusqu’à provoquer la terreur du malade à la vue d’un simple verre d’eau. En même temps surviennent des contractions spasmodiques du corps qui entraînent la chute du malade, des périodes de désorientation, des phénomènes d’hallucination, des phases d’agressivité furieuse envers l’entourage, entrecoupées de phases d’abattement durant lesquelles le malade retrouve toute sa conscience. Il sombre dans une démence irréversible et finalement s’installe une paralysie flasque et généralisée précédant le coma terminal.
Les animaux sauvages, quant à eux, perdent leur instinct de conservation, ils ne craignent plus l’homme et s’approchent des habitations sans réflexe de fuite et en plein jour. Les carnivores sont souvent atteints de rage furieuse et expriment des réactions de défense disproportionnées aux stimuli.
Le chien domestique change de caractère et de comportement avec ses maîtres. Il aboie souvent d’une voix rauque et bitonale, et la maladie peut se présenter sous une forme furieuse ou paralysante, selon les régions.
Le chat, lui, cherche généralement un refuge d’où il est très difficile de le déloger sans déclencher une agressivité extrême.
Quant aux herbivores (domestiques) après des phases d’excitation et d’abattement, ils meurent lentement d’une forme de rage paralytique.
Cet aspect terrifique de la rage a fortement marqué la mémoire des hommes. On use encore couramment d’expressions qui en témoignent et qui traduisent la violence, la douleur, ou des passions extrêmes : « la rage de vivre », « une rage de dents », « ce n’est plus de l’amour, c’est de la rage », « la tempête fait rage », etc.
*
***
HISTORIQUE
L’évocation de cette fureur rabique se retrouve partout et les origines de la rage se perdent dans la nuit des temps.
Bien qu’il y ait de bonnes raisons de croire que dans la haute antiquité la rage sévissait déjà dans toutes les régions chaudes du globe, les premières traces en ont été trouvées 15 siècles av. J.-C., dans l’Égypte pharaonique (18ème dynastie – Ahmès, Aménophis, Touthmosis), sur des fragments de fresques représentant des animaux dont les attitudes sont typiques de la rage.
Mais c’est de l’Antiquité Gréco-Romaine que datent les nombreux témoignages écrits. Virgile, Ovide ou Juvenal ont fait souvent référence à cette maladie. Selon les médecins grecs des 1er et 2ème siècles (Discoride, Rufus), la rage était particulièrement fréquente dans les pays de climats « extrêmes », chauds en été et froids en hiver, ce qui correspond à la partie septentrionale du bassin méditerranéen.
Mais si la maladie était connue dans ses effets, ses causes étaient tout à fait obscures, ce qui fait que la rage a été longtemps considérée comme un phénomène surnaturel. Un tel fléau, conséquence de la colère ou de la jalousie d’une divinité, était une idée admise par le commun des mortels, mais elle était aussi favorable au commerce, mages et charlatans qui invoquaient les caprices des Dieux et vendaient les moyens de les calmer.
Cependant, durant cette même période, certains hommes de science ont fait des observations intéressantes sur la rage, tel Démocrite, philosophe et naturaliste grec qui nommait déjà la rage comme « un incendie des nerfs ».
Aristote (4ème siècle av. J.-C.) avait observé que la maladie était transmise par morsure d’animal à animal, mais il croyait l’homme réfractaire.
A partir du 1er siècle, on trouve les meilleures descriptions de la rage dans les écrits de Celse, médecin encyclopédiste, au 3ème siècle dans l’œuvre des médecins de l’École d’Alexandrie, et à la même époque, Crelius Aurelianus, médecin romain de doctrine méthodiste, vivant dans les colonies d’Afrique en dresse un tableau tout à fait saisissant où l’on retrouve les symptômes décrits précédemment.
Mais comment les hommes de cette époque cherchaient-ils à se protéger ou à guérir de la rage ?
Aujourd’hui, nous savons que la prévention est possible uniquement par le vaccin, mais ils n’avaient pas de vaccin. Aujourd’hui nous savons qu’une fois la maladie déclarée, aucun traitement efficace n’existe, mais les anciens croyaient pouvoir faire quelque chose, si bien qu’ils tentaient tout et n’importe quoi.
Pour prévenir la rage, il fallait (disait-on) couper la queue des petits chiens à l’âge de 40 jours, ou bien les hommes devaient porter sur eux le cœur ou la langue d’un chien enragé, etc… Quant aux remèdes, la plupart étaient des préparations magiques jouissant d’un grand crédit auprès des matrones et des bergers. Les médecins ne faisaient guère mieux.
Pourtant on recourut dès le 1er siècle, à l’incision des plaies, à la pose des ventouses pour en extraire « le poison », puis à la cautérisation de ces plaies.
Aux 7ème et 8ème siècles, à Bagdad, les médecins arabes complétèrent les descriptions cliniques de la rage et inventèrent une sorte de sonde gastrique pour faire boire le malade sans qu’il s’en aperçût.
L’Europe Occidentale, quant à elle, fut marquée par une régression considérable de la médecine du 5ème au 10ème siècle, jusqu’à ce que l’École de Salerne (Constantin l’Africain, Avicenne) produise des traductions en latin des œuvres des médecins arabes.
Mais aucun progrès ne vit le jour sur la pathogénie de la rage, sur son caractère infectieux et cela jusqu’au 19ème siècle.
Pourtant, à l’époque de la Renaissance, un médecin italien, Fracastor, avait en 1546, et pour la première fois, établi une théorie moderne des maladies contagieuses et de leur mode de transmission. Mais il en avait exclu la rage.
Au 17ème siècle, un autre médecin, Martin Lister, a nié que la rage puisse apparaître spontanément et il pensait qu’elle devait être inoculée « de l’extérieur ». Il ne fut malheureusement pas suivi dans cette voie, et l’idée force de la spontanéité de la rage resta encore bien ancrée pendant 2 siècles.
C’est ainsi qu’au 18ème siècle, époque où la rage était solidement installée dans toute l’Europe et particulièrement en France, transmise, non seulement par les chiens, mais aussi par les loups, la médecine savante préconisait des remèdes à base de dérivés du mercure de plantes, et pour les chiens à base en particulier de poudre de racines d’églantier (Cynorhodon = rose du chien).
Mais il existait d’autre part une médecine sacrée de la rage consistant à prier des Saints Protecteurs. Cette pratique religieuse était particulièrement répandue en Bretagne où la maladie portait des noms variés tel Gonare, Arrage, Kounar, mais aussi Drouk suivi du nom du saint protecteur. Les gens se rendaient ainsi en pèlerinage en différents lieux.
Ces différentes pratiques, sans oublier les sorciers que l’on appelait pour conjurer le mauvais sort, ont donc constitué jusqu’au 19ème siècle les seuls moyens de lutte contre la rage.
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LOUIS PASTEUR
Lorsque, en 1880, Louis Pasteur s’intéressa à la rage, il avait déjà derrière lui la brillante carrière scientifique que l’on sait (débutée en 1846) et depuis 3 ans, il avait entrepris des études sur les maladies infectieuses telles que gangrènes, choléra des poules, charbon, travaux dont le retentissement était grand.
Alors, en 1880, pourquoi la rage ?
Sans doute parce qu’enfant il avait été très impressionné par le spectacle de personnes mordues par des loups enragés dans son pays d’Arbois, mais aussi très probablement parce qu’il ‘avait eu connaissance des travaux effectués sur la rage au cours du siècle.
Zinke, biologiste allemand dès 1804 a montré que la salive d’un chien enragé inoculée à un autre chien provoque la maladie, puis surtout par Galtier, Professeur à l’École Vétérinaire de Lyon qui avait réussi en 1879 à transmettre une rage expérimentale au lapin.
Mieux encore, Galtier était parvenu, en inoculant en faible quantité le virus du lapin, à protéger des chiens contre une seconde inoculation massive du même virus.
Ces travaux n’avaient guère retenu l’attention des scientifiques d’alors, mais sans doute, ils n’avaient pas échappé à celle de Pasteur.
Donc, en 1880, Pasteur et ses collaborateurs Roux, Chamberland et Thuillier commencent par prélever de la salive sur un enfant mort de la rage et l’inoculent eux aussi au lapin. Mais ils font quelque chose de différent de Galtier qui va les conduire à une méthode très élaborée modifiant les propriétés du virus. En effet, ils inoculent les lapins, récoltent les moelles des lapins enragés, et les réinoculent à d’autres lapins : ils font ainsi de nombreux passages en série de lapin à lapin qui contribuent à diminuer peu à peu la virulence, c’est-à-dire le pouvoir pathogène du virus rabique, à le fixer dans ses caractères, tout en restant immunogène.
La souche de virus de Louis Pasteur a continué d’être entretenue par passage sur lapins à l’Institut Pasteur, et à la fin de l’année 1990, on en était à quelques 2 200 passages !
Les scientifiques du 19ème siècle avaient bien cherché à voir le germe, le microbe de la rage, mais bien sûr, ils ne risquaient pas de le trouver avec les microscopes optiques. Et Pasteur lui-même s’est trompé, car au début de ces expériences, il avait isolé un germe des moelles de lapins enragés et s’est dit : « c’est sûrement lui, voilà l’agent de la rage ». Mais il s’aperçut très vite que telle n’était pas la vérité, et l’on sait aujourd’hui que le microbe isolé par Pasteur était un pneumocoque.
Pasteur déclara « l’agent microbien de la Rage existe, j’en suis convaincu. Pour le moment on ne l’a pas vu, mais cela viendra bien un jour ».
Et continua à travailler sur les moelles des lapins inoculés de rage, en en prélevant des fragments et en les desséchant dans des bocaux contenant de la potasse.

La virulence de ces moelles était de plus en plus faible à mesure que le nombre de passages augmentait.
Il eut alors l’idée d’utiliser cette modification pour vacciner et protéger des chiens.
Et Pasteur, de 1882 à 1884, a donc utilisé des suspensions de ces moelles desséchées qu’il inoculait à des chiens et démontra que les chiens ainsi traités étaient réfractaires à l’inoculation ultérieure de virus sauvage, c’est-à-dire du virus rabique provenant des glandes salivaires de chiens enragés.
Les essais furent renouvelés. Une cinquantaine de chiens furent ainsi traités et éprouvés, tous avec succès. Ce qui donna à Pasteur l’idée de pouvoir traiter un jour des êtres humains et de les sauver ainsi de la rage.
Mais c’était un grand pas à franchir parce que c’était des hommes et non plus des animaux et qu’il n’était pas médecin.
L’année suivante, en 1885, l’occasion se présente : le lundi 6 juillet, un enfant de 9 ans, Joseph Meister, mordu en 14 points différents du corps par un chien enragé, est amené à Pasteur.
Il a immédiatement pris l’avis d’autres médecins renommés : le Docteur Vulpian, membre de l’Académie des Sciences et le Docteur Grancher, Professeur à la Faculté de Médecine.
Ils examinèrent ensemble Joseph Meister et arrivèrent aux mêmes conclusions que Pasteur : il fallait traiter ce petit garçon, et tenter absolument de le sauver.
En présence et sous contrôle des médecins, le traitement fut commencé le jour même (6 juillet) à 20 h, On connaît la suite. Meister était sauvé. Puis le 20 octobre de la même année, un jeune berger, Jean-Baptiste Jupille, également mordu par un chien enragé, subit le même traitement avec le même succès.
Cette méthode de vaccination après morsure constituait bien un véritable traitement post-exposition de la rage. Cet évènement eut un grand retentissement, souleva l’espoir du monde entier, et une souscription internationale fut ouverte. Les fonds recueillis servirent à fonder l’Institut Pasteur de Paris, inauguré en 1888.
Mais il ne faut pas croire que cette victoire a été facile, ni qu’elle a été totale. Pasteur dut se défendre encore contre des opposants, comme il l’avait déjà fait lorsqu’il battait en brèche la théorie des générations spontanées. Il eut contre lui des médecins (Peter, Guerin, Després), des chimistes (Fremy), des vétérinaires (Colin), des pharmaciens, et même des personnalités politiques telles que Georges Clemenceau.
Après le premier succès, Pasteur connut des échecs dans le traitement antirabique, peu nombreux compte-tenu du nombre de personnes traitées, mais indubitables.
Ces échecs sont aujourd’hui explicables :
1) On sait que certains traitements sont appliqués trop tard, et que, surtout si les morsures sont profondes et dangereusement situées, à la tête par exemple, le virus rabique peut alors gagner plus rapidement le système nerveux central, avant que le traitement puisse induire un état de protection.
2) Il faut admettre que le vaccin de l’époque était certes actif, mais pas assez puissant, et donc n’était pas efficace en certain cas.
3) Ce type de vaccin, constitué par une émulsion de tissu nerveux et administré en injections multiples, peut provoquer une sensibilisation de l’organisme à la substance nerveuse surtout due à la présence de myéline, allant jusqu’à engendrer des accidents neuro-encéphaliques mortels.
Il était donc éminemment souhaitable que des progrès soient réalisés dans ce domaine, et nous entrons dans le 20ème siècle.
Le vaccin fut produit en plus grande quantité sur des moutons et non plus sur des lapins, mais avec les mêmes inconvénients, et l’on resta à ce procédé de préparation jusqu’à ce qu’un Sud-Américain Fuenzalida, après la seconde guerre mondiale, ait l’idée d’inoculer non plus des animaux adultes, mais des nouveaux nés car au cours des 10 premiers jours de la vie, le tissu nerveux ne contient pas ou très peu de myéline. Il choisit le souriceau, plus petit et pouvant être élevé dans un milieu stérile et en grand nombre.
Mais c’est à partir des années 50 qu’une révolution technologique a bouleversé les procédés d’obtention des virus.
Il faut des cellules vivantes pour que les virus soient répliqués et donc produits. Or, on a appris à dissocier des cellules à partir d’organes, à les mettre en cultures dans des milieux nutritifs spéciaux où elles se multiplient ; ensuite on a réussi à développer ces cellules de façon continue par réensemencement dans un milieu neuf, et c’est ainsi que l’on peut infecter de grandes quantités de cellules vivantes avec un virus (rage ou autre) selon une technologie de plus en plus performante, et cela dans des récipients très spéciaux équipés de nombreuses régulations, de commandes électroniques, pilotés par ordinateur : ces appareils sont appelés des bioréacteurs. On obtient ainsi, sans plus jamais avoir recours à l’animal de grandes quantités de virus rabique et l’on peut préparer un vaccin.
Dans le même temps on a également considérablement augmenté et amélioré les moyens de surveillance épidémiologique et les méthodes de diagnostic de la rage.
Faut-il en conclure que ce fléau est en voie d’extinction et que rares sont les hommes qui en meurent ?
Absolument pas ! La rage est toujours présente dans de nombreux pays du globe. Plus encore, elle est en extension. Elle sévit à travers le monde (dans 98 pays) à l’exception des pays qui en sont préservés de par leur situation géographique (Australie, Nouvelle-Zélande, Archipels du Pacifique, Japon, Grande-Bretagne, Espagne et Portugal).
Pourquoi une telle extension de la rage ?
La rage peut atteindre quantité d’espèces animales et parmi elles de nombreuses espèces sauvages qui contribuent au cycle de la rage.
En effet, parmi les espèces sauvages, on distingue les animaux qui sont des réservoirs de virus (essentiellement rongeurs et petits carnivores) et qui entretiennent la présence de la rage, mais qui ne présentent que très peu de risques directs pour l’homme.
Mais il y a aussi d’autres animaux sauvages, ceux que l’on appelle les vecteurs et qui eux se déplacent sur de grandes surfaces et transmettent la rage aux animaux domestiques et quelquefois directement à l’homme.
Les vecteurs sont de plusieurs types :
– ceux qui ont leur habitat soit dans les forêts, soit dans de grandes étendues, prairies ou savanes inhabitées : ils transmettent la rage selvatique (renards, chiens de prairie, ratons-laveurs, mangoustes, loups, …)
– un autre type de vecteur, de loin le plus important et le plus redoutable, est représenté par les chiens errants partout en Afrique, en Asie, en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Ils transmettent ce que l’on appelle la rage des rues, c’est-à-dire des agglomérations à forte densité de population du Tiers-Monde, et cette rage est constamment une rage furieuse.
– et enfin, les chauves-souris insectivores ou frugivores d’Europe et d’Afrique et le redoutable vampire d’Amérique Centrale et du Brésil qui se nourrit de sang principalement prélevé sur les troupeaux de bovins.
Telle est la complexité du problème posé pour vaincre la rage. Si bien que pour lutter contre la rage, il faut mettre en œuvre tout un arsenal de mesures :
1 – suivre constamment l’épidémiologie de cette maladie partout dans le monde et connaitre l’écologie des vecteurs.
2 – former des biologistes, des vétérinaires, des médecins pour la prévention et le traitement.
3 – informer les populations des précautions à prendre et de la conduite à suivre s’il y a contamination.
4 – diminuer autant qu’il est possible le risque représenté par les animaux vecteurs.
5 – vacciner les animaux domestiques là où sévit la rage.
6 – enfin, il faut disposer en quantités suffisantes de vaccins « modernes », inoffensifs, et de très grande activité, pour la prévention chez les animaux et la thérapie chez l’homme.
Or, si ces conditions sont bien remplies dans les pays industrialisés, ce n’est pas le cas, et loin de là, dans les pays du Tiers et du Quart Monde, c’est la deuxième raison pour laquelle des hommes, des femmes et des enfants continuent à mourir de la rage sur notre planète.
En effet, dans la plupart des pays du Tiers Monde, là où le risque de contamination est le plus élevé, on continue à utiliser l’ancien vaccin préparé à partir de cerveau de moutons, et qui plus est, dans de mauvaises conditions.
D’autre part, des êtres humains mordus par des animaux enragés sont laissés sans traitement par manque de vaccin, ou par l’impossibilité pour eux de se rendre dans un centre de traitement parfois très éloigné de leurs villages.
Tout cela reflète un cruel manque de moyens, dont les gouvernements concernés sont conscients, mais malgré cela, les services de santé de ces états n’inscrivent pas la rage dans leurs priorités. Pourquoi ? Aussi pénible que cela puisse être, on est obligé d’aligner des chiffres. Et, face à toutes les misères de l’humanité, en termes de statistiques, « la rage ne pèse pas lourd ».
On estime à environ 6 millions le nombre de personnes qui reçoivent chaque année un traitement antirabique, ce qui bien évidemment réduit la mortalité.
Il reste que chaque année la rage tue environ 30 000 à 40 000 personnes en Asie, 5 000 à 10 000 personnes en Afrique et 2 000 à 3 000 personnes dans les Amériques.
Mais qu’est-ce que ces chiffres en regard de ceux concernant d’autres affections, les chiffres publiés récemment par l’OMS sont :
- 2 milliards d’hommes actuellement infectés par le virus de l’hépatite B, dont 20 % font une maladie grave.
- 2 milliards d’hommes atteints de parasitoses dont 1/3 graves et environ 10% mourront.
- 10 millions de personnes positives au virus du Sida dont environ 600 000 malades.
- 200 000 cas annuels de poliomyélite.
- 100 000 cas de coqueluche.
- 600 000 cas de tuberculose.
- 2 000 000 cas de rougeole, maladie très meurtrière chez les enfants dans les régions tropicales ou subtropicales.
- etc.
On imagine les choix douloureux qu’il faut faire car on est loin de disposer annuellement des 4 à 5 milliards de dollars estimés nécessaires par l’OMS pour améliorer sensiblement la santé dans le monde. Cette somme est pourtant faible si on la compare au plus de 400 milliards, toujours selon l’OMS, qui sont dépensés sur la planète pour l’armement et la défense des territoires.
Malgré ces difficultés, depuis 8 ans, l’OMS a mis en place un programme de lutte contre la rage, à l’échelle mondiale, qui inclut toutes les actions que j’ai précédemment citées et pour lequel sont recrutés des consultants et des experts.
En conclusion, on peut être relativement optimiste pour l’avenir, mais sachons que la rage sera encore pour longtemps ce mal qui répand la terreur.
Pour nous qui vivons en France, le danger est faible, mais soyons vigilants.
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