Clovis et la naissance de la France

Thèmes : histoire.
Conférence du mardi 3 décembre 1996 par Christine Bournel.

 

L’histoire de Clovis et du royaume franc commence au Vème siècle dans un petit royaume du nord des Gaules, bordé à l’ouest par la Manche et la Mer du Nord, à l’est par les rivières de la Meuse et de l’Escaut, et au sud par la Somme. La capitale de ce royaume est Tournai, et son roi s’appelle Childeric et sa reine Basine.

Celui que Grégoire de Tours désigne comme un « nouveau Constantin », puisque baptisé par l’évêque catholique de Reims, Rémi, après 496, a eu le mérite, aux yeux de cet historien, d’éliminer d’Aquitaine, en même temps que le pouvoir wisigoth, l’hérésie arienne qui avait tant inquiété Sidoine Apollinaire et Cesaire.

Grégoire a ainsi imposé l’usage d’un roi qui agit aussitôt après avoir reçu le diadème, la pourpre et la Chlamyde, envoyés par l’empereur d’Orient Anastase. Cette reconnaissance par les hommes était comme la manifestation d’un juste pouvoir acquis par le chef barbare et non plus du fait même de sa conversion.

Le Moyen-Age, qui s’enracine dans les dernières années du règne carolingien, reconnaît en Clovis, l’archétype de tous les rois de France à venir et finalement un saint (ce qui est un peu exagéré). Aymeric de Peyrac, abbé de Moissac le dit sans ambages : « Après avoir été baptisé, il fut chrétien et il est compté au nombre des saints … ».

La christianisation est donc une première et nécessaire étape vers l’accomplissement du Vème siècle finissant et elle avait peut-être commencé vers la fin du 1er siècle, marquée par le sang des martyrs. Ce sont là de profondes et vivantes racines que Clovis a respectées.

Le nom Franc fait de son côté référence au peuple conquérant et unificateur conduit par Clovis. Le baptême de ce roi « franc » et de son peuple guerrier initie une seconde étape dans la mise en place des bases chrétiennes du pays, étape aussi lourde de sens que l’étape de la christianisation puisque le territoire accède au rang de royaume.

Plus personne n’est désormais étranger à la religion du Christ, et si l’unification territoriale devait demander quelques siècles encore, la marche vers la fusion des peuples chrétiens, anciens et nouveaux évangélistes, et leur alliance avec le roi étaient commencées.

Cette union, ce royaume furent longtemps la trame solide d’une histoire, qui sera celle de la France.

Le Vème siècle, qui s’est achevé sur le baptême de Clovis, fut celui, outre de la chute de l’empire romain d’Occident, de l’engagement définitif et pour des siècles, du jeune royaume franc dans la foi chrétienne définie selon le Concile de Nicée.

C’est aussi le siècle des grandes incertitudes, celui où tout aurait pu basculer. De nouvelles forces réputées germaniques et étrangères au choix religieux des empereurs de Rome s’installaient en Occident. L’enjeu était d’importance, puisqu’il ne s’agissait rien de moins que de la survie de la foi chrétienne d’après le dogme et le rituel depuis longtemps adoptés par les Gaules.

Il allait falloir faire un choix entre le baptême selon le Concile de Nicée et le baptême selon Arius, parce que le dogme de l’arianisme fit de nouveau adeptes, parmi les chefs germaniques réputés. Le peuple catholique allait se trouver de nouveau dans la tourmente.

Comment Clovis, un roitelet franc, a-t-il pu, en seulement trente ans de règne, devenir un souverain puissant qui agrandit son royaume du nord aux Pyrénées et de l’océan au Rhône ?

A l’est, le long de la Saône et du Rhône, se trouve la Burgondie, qui donnera son nom à la Bourgogne, dont le roi est Childéric, barbare puissant dont la cour est à Lyon.

De la Somme à la Loire, est un reste de l’empire romain d’Occident, dont le roi se nomme Aegidius ou Egidius, ou Gilles, ou Gilon le Romain. Paris est son territoire, mais sa capitale est Soissons, ville prospère, avec ses églises, ses tours.

Mais c’est à l’Ouest, en Aquitaine, que s’étend le plus grand, le plus puissant de ces royaumes, qui va de la Loire aux Pyrénées. C’est là le domaine où, après bien des conflits qu’il serait trop long d’énumérer ici, l’empire a fini par cantonner les Wisigoths. Sa capitale est généralement Toulouse. Il est difficile de donner le nom du roi, car les princes héritiers ont la fâcheuse habitude de s’égorger entre eux.

Même s’ils ont abandonné la technique de la razzia, chacun de ces rois barbares ne cesse d’essayer d’agrandir son territoire aux dépens des autres.

Cependant, la grande majorité de la population est et reste gallo-romaine et a survécu aux invasions. Les historiens parleront d’indigènes par opposition aux barbares envahisseurs, ou bien, comme ils sont christianisés depuis un bon siècle et demi de culture latine, on les appelle aussi chrétiens ou romains, ou bien encore, avec quelque fierté de terroir, Gaulois.

Dans ces tribus le pouvoir d’origine magique, divine et guerrière à la fois, exercé par le roi, chef de guerre élu, et les guerriers libres, constitue ce qu’il faut bien appeler un Etat. Puisque le roi est maître du butin et de la terre conquise, à sa mort, tous ses biens sont partagés entre ses héritiers mâles à parts égales, comme une propriété privée. C’est le principe juridique de la patrimonialité du royaume. On sait quelles sanglantes guerres civiles furent les résultats d’une telle réduction de l’Etat au stade d’un simple bien personnel immeuble et comment il aboutit au morcellement de la Gaule mérovingienne en régions autonomes Bourgogne, Aquitaine, Provence, Bretagne, etc.

Le peuple franc, le premier, après la chute du monde antique, a jeté un germe de vie dans la poussière de mort où gisait l’humanité et il a tiré une civilisation opulente de la pourriture de l’empire. Devenu par son baptême le fils aîné de l’église, il a fondé dans les Gaules le royaume le plus solide d’Europe, il a renversé les orgueilleuses monarchies ariennes, il a groupé sous son autorité et introduit dans la société chrétienne les nationalités germaniques, il a humilié et tenu en échec l’ambition de Byzance et, dès le VIème siècle, il a été à la tête du monde civilisé.

Devant l’orage formidable que l’Islam déchaînait sur le monde, il a été le seul à ne pas désespérer de l’avenir : il s’est attribué la mission de défendre la chrétienté et il a rempli sa tâche en posant à l’Islam des limites qu’il n’a plus jamais franchies.

Maître de tout l’Occident, il a donné au monde une dynastie qui n’a pas de pareille et dont toutes les gloires viennent se réunir dans la personne du plus grand homme d’état que le monde ait connu : Charlemagne.

Mais tout avait débuté avec Clovis et la bataille de Soissons qui avait ouvert la campagne en 486. Le partage du butin qui y eut lieu en a été l’acte final. Mais immense surtout, fut l’effet produit, dix ans plus tard, par le baptême de Clovis.

Par cet acte enfin, une nation catholique était née, indestructiblement unifiée dans la même foi et sous le même roi par un ciment tellement fort que jamais les siècles n’ont réussi à l’entamer.

Également, par son baptême, Clovis a montré des qualités de fin politique, lui assurant la confiance et l’appui de l’aristocratie gallo-romaine.

En trois étapes de dix ans chacune, il agrandit considérablement le petit royaume qu’il a hérité de son père Childéric 1er.

En 486, à Soissons, il bat Syagrius, dernier représentant de l’autorité romaine, ce qui lui permet de reculer la frontière de ses états jusqu’à la Loire.

En 496, il remporte sur les Alamans, la victoire de Tolbiac. Dès lors son autorité s’étend jusqu’au Rhin.

Enfin, en 507, à Vouille, près de Poitiers, il écrase le roi Wisigoth, Alaric II, qui règne sur la plus grande partie de l’Espagne et sur la Gaule du Sud de la Loire. Le royaume wisigoth d’Aquitaine avec Toulouse pour capitale, s’effondre.

Clovis devient désormais maître d’un territoire qui va de la Thuringe aux Pyrénées.

Durant cette période, la volonté royale de soutenir le christianisme chalcédonien ne se dément pas. Au lendemain de la victoire de Vouille, répondant à la prière de Sainte-Geneviève (420-510), célèbre et vénérée pour avoir détourné Attila de Paris en 451, Clovis fait édifier une basilique qu’il dédie aux Saints Apôtres. Lui-même, après avoir pris l’initiative de convoquer à Orléans le premier concile national de l’église franque, se fait ensevelir dans cette basilique parisienne, près de la Sainte. La reine Clothilde les y rejoignit en 545.

 

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Pour situer Clovis dans la mémoire des historiens et dans notre mémoire collective

Par Emile Brichard

D’abord un arrêt sur le titre « Clovis et la naissance de la France ». A force de croire à une date fixe, on en oublie le fait que, lors de l’installation de Clovis et de ses guerriers Francs sur le territoire qui dans l’Histoire deviendra la France, celui-ci était déjà le fruit d’un long héritage humain et culturel. Héritage humain par la diversité des populations qui s’y étaient succédé – d’origine continentale ou méditerranéenne -, héritage culturel par les traces déjà nombreuses qu’avaient déjà laissées ces populations, de Lascaux au Pont du Gard comme d’Arcis-sur-Cure à Autun, passant par des dolmens ou des alignements de la Corse à la Bretagne, des amphithéâtres d’Orange à ceux de Trèves sur le Rhin.

A partir de là, on peut rappeler comment s’établit, à partir de Tournin et Soissons, la royauté franque, ses troupes et son administration. Les royautés franques, pourrait-on dire, car les limites étaient fluctuantes au gré des conquêtes et des partages des territoires conquis ou partagés par héritage.

Il existe de très bonnes collections historiques rappelant tel ou tel événement de l’histoire. J’en cite deux que beaucoup d’entre vous connaissent bien :

  • Trente Journées de l’Histoire de France.
  • Les Quarante Rois qui ont fait la France

C’est bien vrai, c’est très édifiant, mais la France s’est faite et parfois défaite tous les jours et a été l’œuvre plus ou moins de tous ses habitants et il faut bien reconnaître que chacun choisit sa date et son personnage de prédilection et lors des anniversaires, priorité est donnée au dithyrambe. On l’a bien vu il y a quelques années à l’occasion du 200ème anniversaire de 1789.

A la lecture des extraits de l’étude que nous a remis Madame Bournel et dont vous venez de lire de larges extraits, j’ai eu la curiosité, à partir de quelques auteurs, tous reconnus et très différents, de retenir quelques avis sur lesquels chacun pourra méditer. Il s’agit, dans chaque cas, d’études générales de l’Histoire et non pas de recherches consacrées à tel ou tel événement ou personnage.

Voyons d’abord le traditionnel et classique Jacques Madaule – 1943. Il s’ouvre par 75 pages « d’introduction » et parmi celles-ci, entre « La Gaule chrétienne et l’Empire d’Occident », « Les invasions », et la « Francie ». Puis il entame son histoire. Première époque « France et Chrétienté ». Souvenez-vous 1943, l’apport « Invasions germaniques » n’était pas très apprécié.

Clovis : « Il était Franc, c’est-à-dire qu’il appartenait à une des plus belliqueuses nations du Nord. Il était païen, c’est-à-dire qu’il pouvait être converti au christianisme orthodoxe » (… et ainsi ignorer l’hérésie de l’arianisme que suivait la plupart des autres royaumes barbares).

Abordons maintenant le royaliste Jacques Bainville (1930) et dans le titre des chapitres, nous retrouvons l’approche de Jacques Madaule.

987-1328 – « Pendant 340 ans, l’honorable maison Capet règne de père en fils, et l’honorable maison Capet occupe 40 des 550 pages de l’ouvrage. Nous trouvons Clovis dans « L’essai mérovingien ». Dix pages … dont « les débuts de Clovis furent si grands, si heureux qu’on put croire qu’il laisserait après lui quelque chose de vraiment solide … Il apparaissait comme le libérateur et le protecteur des catholiques dans le pays où régnaient les barbares ariens … (Leurs) petits rois, dont certains pouvaient devenir dangereux, étaient ses parents. Clovis ne vit pas d’autre moyen que de les supprimer. Il frappa à la tête, exécuta une série de crimes politiques avec une ruse dont Grégoire de Tours a laissé un naïf récit.

En 1947, Albert Bayet, historien très à gauche, lui. Les titres des chapitres là aussi nous renseignent :

  • IV – Le Christianisme en Gaule romaine
  • V – La Barbarie
  • VI – La Renaissance carolingienne

Bayet cite d’entrée l’historien Marignan « La nuit s’étend sur la Gaule », puis il enchaîne « Le sol de la Gaulle est alors divisé entre Burgondes, Wisigoths, Francs et autres barbares. Clovis commence par balayer les derniers restes de la domination impériale (romaine) en battant une armée gallo-romaine puis il étend son domaine dans les bassins de la Seine et de la Loire et rejette les Alamans au-delà du Rhin. Il est déjà puissant et redouté lorsqu’il se convertit au Christianisme ».

1939 – Un mot seulement de Charles Seignobos « Histoire sincère de la Nation française » … Entre historiens on ne se montre pas forcément très confraternels. Un confrère a pu écrire de Seignobos « Un historien pour rire » … et il insiste … « mais pour rire largement » !

Il reconnaît que le territoire de la Gaule « fut réuni presque tout entier sous une domination unique ». Ce fut l’œuvre personnelle d’un chef franc « Clovis ». Puis l’historien précise « Bien que resté païen, il fut soutenu par les évêques orthodoxes ennemis des rois ariens, il se fit baptiser chrétien, fut reconnu roi par la population chrétienne et romaine de la Gaule … ».

Pour terminer, un de nos anciens conférenciers Pierre Chaunu dont chacun connaît la passion et l’engagement très actifs : le temps de Clovis est classé dans le chapitre « L’obscure mémoire de la France ». Il admet la force de fédération de Clovis en employant plusieurs fois l’expression très moderne de « noyau dur » et semble tirer la conclusion, à la fois de la conférence de Madame Bournel et des quelques textes qu’il m’a semblé utile (et agréable ?) de rassembler : « On peut tenir pour établi que le baptême de Clovis eut lieu à Reims, entre 496 et 506 au cœur du Regnum Francorum au moment des fêtes de Noël, que cette conversion, attendue puis effectuée, joua un rôle décisif dans l’extension ultérieure rapide et précaire du Regnum Francorum. Établi également que Clothilde a joué un rôle efficace dans la conversion du roi ».

Et je dédie à notre conférencière ce jugement de Pierre Chaunu : « Le baptême de Clovis cette première image de la France est tellement fondamentale qu’elle traverse les Lumières (le XVIIIème siècle) … et il appartient à Michelet de fournir la synthèse qui pendant un siècle sera enseignée dans toutes les écoles de France.

 

 

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