
Thèmes : géographie, histoire.
Conférence du mardi 22 Janvier 1991 par José Marie Bel.
Mardi 22 Janvier, José-Marie Bel, docteur en esthétique de l’architecture, spécialiste et « amoureux » du Yémen, nous a parlé de ce pays. Il nous a fait voyager à travers le pays grâce à de très belles diapositives.
Le peuple yéménite comprend à peu près 10 millions d’habitants. Il est de souche sémitique.
En cette fin de siècle, rares sont les pays encore à découvrir. Le Yémen, qui se révèle depuis peu, suscite en nous un intérêt profond. Bien que voisin de Djibouti qui marque toujours la présence française dans cette région, il est longtemps resté mystérieux. D’abord par son histoire quasi mythique : celle de la célèbre reine de Saba et de son immense royaume aux confins du désert qui connut pendant tant de siècles bonheur et prospérité grâce à la route des épices, et à l’impressionnant barrage de Maarib, la plus grande retenue d’eau construite par l’homme, dont Jésus aurait même entendu parler.
Soulevons un instant le voile de ces mystères qui font que l’Arabie Heureuse, ainsi appelée jadis par les Romains, nous émeut avant de nous envoûter : savez-vous qu’un des rois mages est bien parti d’Arabie en route vers Bethléem ? Que l’algèbre a été créée et élaborée à Zabid au cœur de la Tihama, cette plaine côtière chaude et humide qui borde la Mer Rouge ? Que le Yémen fut le premier pays producteur de café du monde, immortalisé par la ville de Mokha, jadis glorieuse et riche, aujourd’hui ruinée, endormie et pathétique ? Savez-vous encore que les harems de cette région étaient réputés jusqu’aux Indes ? Pour finir, remontons bien plus loin : ce n’est pas au Mont Ararat que Noé aurait libéré les animaux de son arche, mais au sommet du Djebel Nogum qui domine Sana’a, la capitale du Yémen du Nord.
A L’ORIGINE
Il y avait des royaumes, Hadramaout, Qataban, Ma’in et celui de Saba, pour les principaux, qui se développèrent (et s’enrichirent) grâce aux passages des caravanes acheminant dans un sens et dans l’autre toutes les denrées et les biens précieux d’Asie et d’Europe : myrrhe, encens, épices, mais aussi, métaux, étoffes et miel … Ces royaumes protégés par d’immenses remparts montagneux (le plus haut sommet culmine à 3 770 mètres) prospérèrent aux confins du Ru’b el Khali, le plus grand désert de sable du monde, loin de la Mer Rouge, de l’Océan Indien et des risques d’invasion facile. Ils développèrent des modes de vie raffinés et un goût très prononcé pour le décor. Puis ce fut la chute du royaume sabéen, au VIème siècle : le royaume Himvar dominait l’ensemble de l’Arabie du Sud depuis déjà une bonne centaine d’années.
La dernière rupture du barrage de Maarib puis son abandon datent d’un an avant la naissance de Mahomet, en 571, et c’est en 632 qu’Ali, son gendre fit de cette région le premier pays islamisé. Le Yémen garde une grande fierté de cette page de l’histoire, place que le monde musulman lui reconnait bien volontiers. N’y voit-il pas là ses origines ?
Au fil des siècles, les influences des grandes dynasties arabo-musulmanes du bassin méditerranéen (Omeyyades, Abbassides, Rassoulides, Mamelouks) se firent sentir. Puis les Turcs Ottomans occupèrent le Yémen à deux reprises en 1528 et en 1840 et jusqu’en 1918. Un bon nombre de pays voisins se sont aussi intéressés à cette riche civilisation, davantage sans doute pour ce qu’elle était que pour ce qu’elle recélait dans son sol.
Le Yémen, qui s’est nourri de tous ces passages, a cependant toujours su, même sous la présence ottomane, préserver son intégrité, sa culture et ses mœurs.
Au XXème siècle, la région nord, séparée du sud par les Anglais en 1839 (Protectorat d’Aden) et gouvernée par l’Imam Vahya s’est fermée au monde extérieur. Cette situation a déclenché la révolution de 1962. Ce n’est que plus tard dans les années 75-78, que calme et prospérité ont été rétablis. Depuis mai 1990, le Yémen est un seul pays d’environ 500 000 km2.
Cette région est l’héritière de plusieurs tendances esthétiques, dont les plus manifestes sont l’art figuratif, préislamique qui subsiste dans l’habitat, et l’art géométrique, l’arabesque, la calligraphie. Ajoutons-y un goût pour les volumes, les effets liés aux reliefs, aux ombres et aux rayons du soleil.
Un pays minéral et de lumière
Le Yémen contemporain n’est pas moins passionnant. Il conserve au fond de lui une impalpable richesse que l’on ressent dès les premiers instants et qui ne vous quitte plus. Cela tient sans doute à la lumière unique qui met en scène paysages, maisons et hommes de façon exceptionnelle, ainsi qu’à l’aspect minéral de l’environnement naturel et bâti.
C’est avant tout un pays de montagne et de montagnards, de guerriers et d’agriculteurs, de citadins et de constructeurs. Voyez ces villes et ces villages accrochés aux pitons, à l’extrême bord du précipice. Sur cette terre de genèse, les maisons semblent souvent jouer avec l’équilibre et ses limites : ici, l’architecture ne manque pas d’audace.
Le pays de l’architecture
S’il y avait un prix d’excellence en architecture, le Yémen en serait depuis fort longtemps le lauréat permanent. Les maisons de Sana’a, de Thula, d’At Tawila, de Jibla, de Sa’ada, et de Zabid sont belles, bien conçues, éclatantes sous la lumière, imposantes. Pourquoi ces constructions ? Ce qui peut paraître démesuré est en fait fondé : rareté du sol arable, souci de protection, d’intégration au site et au milieu naturel, … Les paysages, qu’ils soient de montagne (où tous les superlatifs peuvent être employés : grandioses, sublimes…), des hauts plateaux semi-désertiques à la roche colorée, ou encore des basses plaines, ont imposé aux hommes d’adapter leur habitat à l’environnement.

DÉFINITION DE L’HABITAT YÉMÉNITE :

Tous les styles sont présents : de l’austère et imposante bâtisse de 6 étages de pierre grise et noire du Djebbel Harraz à la superbe maison de terre ocre des régions du Nord (que l’on retrouve dans les Kasbas sud-marocaines), jusqu’aux huttes de type africain (Tihama), sans oublier Sana’a, protégée au cœur des hauts plateaux à 2 300 mètres d’altitude et qui nous offre de splendides joyaux d’architecture. Sana’a, aussi précieuse que Venise, déclarée patrimoine universel par l’Unesco depuis 1985 …
On peut dénombrer dans le pays une trentaine de pierres de couleurs différentes (autant que de variétés de raisins allant du blanc au noir, en passant par les rouge, les bleu et les jaune. Et il y a le plâtre, fondamental, le « goss » avec lequel tout devient parfait : les fenêtres sont rehaussées systématiquement de vitraux faits également de plâtre et de verre coloré. Les façades comme les intérieurs jouent avec les frises, les bas-reliefs, les trompe-l’œil. Place au rêve, le spectacle, de jour comme de nuit, peut commencer.

Le peuple yéménite hier et aujourd’hui
Traditionnellement, ces maisons ont toujours abrité des familles de quinze à trente personnes, trois à quatre générations à la fois occupant les lieux selon un agencement très organisé et rituel. A l’intérieur et ce depuis plus de dix ans, postes de télévision et magnétoscopes ont fait leur apparition dans les pièces blanches et fraîches. Les Yéménites sont informés des évènements et des modes de vie de l’autre monde, mais la structure familiale et les mœurs ont peu changé. A la campagne, les jours sont toujours rythmés par le travail aux champs (en fait les montagnes sont sculptées en fines parcelles et quelques quatre millions de terrasses), et au foyer par les tâches coutumières : le ravitaillement journalier en eau fraîche occupe les femmes et les fillettes matin et soir, comme la préparation de la doura, la galette de pain de sorgho. Le fil de la semaine est marqué par le jour du souk aux multiples odeurs d’épices ; animation et fête sont au rendez-vous : les paysannes sont belles et bien habillées comme à At Tawilah, ou dans la région de Taîz.
Dans les villages comme en ville, le repas de midi est pris rapidement, en silence, on mange avec les mains le Helba, plat national, ou divers ragoûts complétés de riz et de salades. Le thé délicieusement parfumé à la cardamone ou au clou de girofle est généralement servi avant de passer à un moment plus solennel : la partie de qât qui se déroulera tout l’après-midi dans le mufredge, le salon d’honneur, en compagnie des invités. Cela consiste à mâcher (on peut même dire brouter) une herbe fraîchement cueillie le matin dont les effets prédisposent à la communication et au bien-être. Tous les jours de l’année, tous les hommes et de nombreuses femmes passent ainsi quatre à six heures dans leurs espaces respectifs. Le temps devient alors éternel. Ce phénomène unique au monde atteint aujourd’hui toutes les couches de la population et fait disparaître environ 5 milliards d’heures de travail actif par an. Cependant, bien qu’il soit coûteux, et qu’il grève le budget familial, l’usage du qât a des points positifs : fréquentes sont les discussions personnelles et professionnelles qui se poursuivent et se règlent ainsi ; l’unité du clan tribal et familial peut s’en trouver confortée. Dans l’ambiance feutrée des pièces richement décorées (tapis, coussins, narguilhés…) baignées dans la lumière des vitraux, le confort est extrême.
Ainsi va la vie yéménite ; on oublie le relatif tumulte des Toyota récentes ; non loin de là, les voix des enfants résonnent de leurs jeux inventifs, plus loin encore, le Muezzin rappelle que nous sommes en terre d’Islam. Imperturbables, les Yéménites s’adaptent à leur manière au monde moderne.
Ce peuple est généreux, dans ses coutumes, son art de vivre ; vous serez étonné par sa douceur, sa gentillesse, sa tolérance et son accueil. Visiter le Yémen, y séjourner est toujours un privilège.
Salam… Bienvenue au Yémen.
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