
Thèmes : économie, géopolitique, société.
Conférence du mardi 6 Octobre 1987.
Le Mardi 6 octobre, Pierre Chaunu, historien, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut, de l’Académie des Sciences morales et politiques, auteur d’une soixante d’ouvrages, a prononcé, devant un public venu très nombreux écouter, la conférence inaugurale de l’année 1987-1988 du C.D.I. Avec compétence, truculence, poésie, colère, enthousiasme, provocation, il a parlé de « la démographie européenne ».

Pierre Chaunu nous explique que depuis 1962-1964 quelque chose de grave se passe, quelque chose dont on ne voit pas d’équivalent dans le passé.
Il fut l’un de ceux qui affirmèrent que la catastrophe du début du 16ème siècle était beaucoup plus importante qu’on ne l’enseignait. Lors de la conquête de l’Amérique par les Espagnols, il y eut une forte chute démographique due non seulement à l’apport des maladies et le massacre des populations, mais aussi au fait que ces derniers n’avaient plus envie de vivre.
Ayant été amené en Europe, en 1961, à faire de la démographie historique, il a étudié les statistiques de Berlin Ouest : « Ce que j’y ai vu m’a littéralement glacé le sang », nous dit-il.
Le taux de natalité y était inférieur aux taux les plus bas rencontrés en 1933-34 et également à Léningrad pendant le siège.
« A ce moment-là il m’est arrivé de prévoir, de faire des projections qui paraissaient ineptes aux experts de l’époque, mais qui malheureusement se sont avérées exactes. Je sais que, pour la plupart d’entre vous, ce que je vais vous dire va vous sembler évident, inutile. Je serais tenté de vous présenter les derniers éléments apparus durant les six derniers mois en démographie, mais je risque d’être incompréhensible pour les personnes qui ne sont pas totalement au courant de ces problèmes.
Je vais donc commencer par poser les 2 personnages : l’Europe et la Démographie.
L’EUROPE
Nous sommes des Européens. L’Europe est notre patrie.
Il s’est passé beaucoup d’événements dans cette petite partie du monde.
Il était une fois la Terre …
La Terre, la troisième planète d’une petite naine jaune …
Il y a 3 millions d’années apparait sur cette terre désormais grouillante de vie un animal étrange qui se déplace sur ses pattes arrière. Il nous ressemble mais ce n’est pas un homme. Tout juste un Hominien, c’est-à-dire un vivant debout. Mais il demeure radicalement différent de nous parce que l’instinct et l’instinct seul est le moteur de sa survie. Nous ignorons à quel moment l’hominien devient « Homo ».
Ces hommes habitent près de la faille à l’Est de l’Afrique. A -1 million d’années, la majorité des traces de nos ancêtres se trouvent dans le bassin de la Méditerranée. Plus on descend dans le temps, plus cette localisation est confirmée.
Il y a trente mille, quarante mille, soixante-dix mille ans au plus, l’homme commence à enterrer ses morts. Quelques dizaines de milliers d’années seulement avant que ne commence ce que nous nommons l’Histoire. Donc, « une gouttelette de temps perdue dans les treize milliards d’années de notre univers ».
Ce personnage du fond des âges, nous ne savons pas grand-chose de lui. Tout au plus qu’il lutte pour sa survie : en inventant les outils et les armes, qui vont lui permettre de passer de la position de gibier à celle de chasseur, en tentant de domestiquer la mort.
Progressivement, il acquiert un certain nombre de connaissances et il apprend à les transmettre à ses enfants. En même temps, il invente les sépultures, imagine des moyens pour reculer le moment de la décomposition du cadavre.
Sur les six premières tombes datées au carbone 14, 3 se trouvent dans le quart sud-ouest de la France.
« L’Europe, c’est un fertile croissant autour d’une Méditerranée basculée un petit peu vers le nord ».
Tout ce qu’il y a de fondamental dans l’histoire a commencé là.
Il y a 10 000 ans naît la première ville : Jéricho. Soudain, de nouveau, un changement décisif. Il se situe tout près de nous : entre sept mille et cinq mille ans avant J.-C. En trois endroits du globe au moins apparaît le « cerveau millionnaire ». C’est-à-dire plus d’un million d’hommes relativement groupés sur un espace limité et entretenant entre eux des relations entre « sociétés ».
C’est en Europe que se trouve la plus longue mémoire de l ‘Homme.
LA DÉMOGRAPHIE ET L’ANTHROPOLOGIE
Un être humain est un produit génétique, un être biologique et un cerveau qu’il faut programmer. L’acquis ne se transmet pas. A chaque fois qu’un vieillard meurt en Afrique, c’est toute une bibliothèque qui disparait. « On ne peut faire varier la population humaine comme on fait varier celle des rats ou des lapins ». Avec un couple d’homme on ne peut refaire l’Histoire humaine car c’est toute la mémoire de ce que tous les hommes ont accumulés.
Par conséquent, il faut que le relais de la culture passe. « Ce qui m’inquiète l’heure actuelle, ce n’est pas le volume global de la population, mais l’incidence des coups d’accordéon que l’on voit maintenant sur la possibilité de faire passer le relais ».
Il existe, dans une société humaine, une sorte de pyramide des âges optimale. Il faut qu’il y ait un rapport harmonieux entre les générations.
Les phénomènes démographiques montrent une grande hystérésis (apparition d’un retard dans l’évolution d’un phénomène par rapport un autre). Tous les hommes et les femmes qui auront 20 ans au 1er janvier 2008 sont nés ou sur le point de naître. Quoiqu’ il arrive, le rapport de 1 à 1 de part et d’autre de la Méditerranée sera, dans 25 ans, de 1 à 4. Cela ne peut être modifié. Donc il faut faire preuve d’imagination pour prévoir les phénomènes démographiques. On agit avec un délai de 20, 30 ans …
Il existe des spécificités humaines curieuses, notamment la ménopause. Le cycle de la reproduction est, chez l’homme, plus court que celui de la vie.
De plus il naît un peu moins de femmes que d’hommes. Pour remplacer la génération il faut donc en moyenne plus de 2 enfants par femme.
Toute la démographie peut se résumer en un chiffre : l’indice synthétique de fécondité (rapport à 100 du nombre d’enfants que mettrait au monde une génération imaginaire de 100 femmes qui, toute leur vie, seraient soumises à chaque âge aux taux de fécondité observés l’année considérée).
Actuellement, pour que 100 femmes donnent naissance à 100 filles, il faut qu’elles aient 205 enfants parce qu’il naît 105 garçons pour 100 filles. Comme quelques-uns de ces enfants mourront avant la fin de leur période de fécondité, principalement dans leur plus jeune âge, il faut qu’il naisse, dans les conditions actuelles de mortalité basse, 5 enfants de plus, 210 exactement pour qu’il y ait « remplacement des générations ».
Les théoriciens disent que nous sommes actuellement dans une phase de transition qui a débuté en 1750. « J’aurai tendance à dire que cette phase a commencé il y a 10 000 ans au néolithique ».
Qu’est-ce que la transition démographique ?
C’est le processus par lequel une société passe d’un régime où une forte natalité et une forte mortalité s’équilibrent à peu près, à un régime où une faible natalité et une faible mortalité s’équilibrent non moins approximativement. Ce phénomène s’est produit massivement en Europe de 1750 à 1950.
Nous assistons à la fin de la transition car depuis 20 ans les courbes natalité/mortalité divergent alors que pendant la transition elles s’équilibraient.
La rupture :
De 1964 à 1979, la fécondité en Europe et dans les pays Industrialisés a chuté de 100 à 56. On est passé de 3,2 enfants par femme à 1,8.
L’Allemagne est depuis 1965 au centre du problème avec une chute de des naissances en 13 ans. Tous les pays industriels, les uns après les autres, s’alignent sur le modèle allemand. La France s’effondre en 1973 et emboite avec un sensible décalage la trajectoire allemande. On n’en subira les conséquences que dans quelques années.
Causes :
La révolution contraceptive n’est pas maîtrisée.
La mise en service de la pilule de Pincus et des autres techniques contraceptives représente un extraordinaire bouleversement. Pendant 10 000 ans de contraception, pour éviter le processus naturel, Il fallait qu’apparaisse le clair désir de ne pas avoir d’enfants, tandis que maintenant il faut une décision explicite des couples pour rétablir le geste naturel.
En 1960, les Français désiraient en moyenne 2,8 enfants et l’indice conjoncturel de fécondité était de 2,8. L’écart entre le désir annoncé par le corps social et le nombre d’enfants conçus ne dépassait globalement jamais 0,1.
Les désirs n’étaient pas obligatoirement réalisés individuellement mais collectivement.
Vers 1962, une enquête a été effectuée auprès de femmes qui venaient d’accoucher.
Question : Avez-vous désiré cet enfant ?
Réponse : 51% oui, 49% non.
Question aux 49% : Si vous aviez eu un moyen de ne pas avoir cette naissance, l’auriez-vous utilisé ?
Réponse : 48,5% non
d’où : 2,8 / 2 = 1, 4
C’est comme cela qu’avec les moyens actuels de contraception, on n’obtient pas le nombre d’enfants « qu’il faudrait » et qui étaient globalement désirés.
Le slogan « un enfant si je veux, quand je veux » est la plus grande sottise que l’on puisse dire, nous dit Pierre Chaunu. C’est un vœu mortel.
Pierre Chaunu conclut :
« Finalement il se trouve que cette Europe où nous sommes est un fertile croissant basculé vers le nord. C’est donc aux confins de ce pays qu’un homme, Abraham, entendit une voix qui lui dit « lève-toi et marche ». Et puis d’autres personnes entendirent une voix étrange qui venait d’ailleurs.
Il me semble que ces vieilles paroles qui peuvent être rajeunies sont des paroles toujours actuelles. Nous savons très bien qu’il y a bien quelque part une source de l’être, que la vie a un sens et que le jour où nous aurons redécouvert que la vie a un sens, alors nous aurons peut-être le désir de transmettre cette vie. Si nous savons transmettre la vie, nous saurons plus facilement accueillir ceux qui frappent à notre porte.
Ne me demandez pas de quoi sera fait demain. Le temps un jour cessera de s’écouler et au-delà du temps, j’ai la profonde conviction que quelqu’un nous attend ».
QUESTION.
Peut-on croire en une politique familiale si la transmission de la vie est à ce point ancrée en métaphysique ?
Au lieu de de choisir l’abaissement de l’âge à la retraite et la réduction de la durée du travail, il fallait profiter de cette situation pour établir, sans augmentation du volume global des transferts sociaux, par le congé rémunéré pour trois enfants, la condition de base d’une véritable égalité entre condition masculine et féminine.
Chaque enfant donnerait droit à trois ans de salaire prélevé sur le budget social de la nation, au taux de du S.M.I.C. pour les femmes sans emploi et au taux réel plafonné à deux fois le S.M.I.C. au maximum pour les femmes salariées. On peut concevoir un double plafonnement, plafonnement de la durée. Aucune femme ne pourrait percevoir pendant plus de 15 ans ce salaire et le budget social de la nation assurerait les cotisations à la caisse de retraite des femmes ayant eu au moins 3 enfants.
Ainsi nous mettrions un terme à un triple scandale. Le travail accablant des jeunes femmes obligées d’assurer une double tâche, le gaspillage que représente le surtravail des femmes au plan de la qualité fondamentale de l’éducation, le scandale des scandales dans cette société étant la paupérisation des femmes âgées ayant eu charge d’enfants. Nous arrivons au paradoxe d’une société où tout le monde pratiquement a une retraite décente, hormis les femmes qui ont porté dans leur chair, dans leur cœur, la génération qui aura supporté le poids de la génération déclinante. Si nous ne faisons cesser rapidement ce scandale, nous aurons nécessairement des réactions violentes et sans doute injustes, dans dix ans, quand la charge des retraites commencera, comme cela s’esquisse en Allemagne, à devenir intolérable pour les actifs.
ANNEXE 1
Évolution de l’Indice synthétique de fécondité en Europe
| Pays | 1965 | 1975 | 1983 |
| RFA | 2,50 | 1,45 | 1,32 |
| France | 2,84 | 1,93 | 1.82 |
| Irlande | 4,03 | 3,41 | 2,90 |
| Pays-Bas | 3,04 | 1,66 | 1,47 |
| Angleterre-Galles | 2,85 | 1,80 | 1,70 |
| Danemark | 2,61 | 1,92 | 1,38 |
| Finlande | 2,47 | 1,68 | 1,73 |
| Suède | 2,42 | 1,77 | 1,61 |
| Espagne | 2,97 | 2,80 | 1,88 |
| Italie | 2,55 | 2,19 | 1,53 |
| RDA | 2,48 | 1,54 | 1,90 |
| Hongrie | 1,82 | 2,35 | 1,72 |
| Pologne | 2,52 | 2,27 | 2,35 |
| Roumanie | 1,91 | 2,60 | – |
Si nous examinons le tableau ci-dessus (La Conjoncture, mai 1987) – et il mérite qu’on lui consacre quelques minutes – on peut faire sur une période de 18 ans (1965- 1983) et pour les 13 Etats mentionnés (ne comptons pas la Roumanie dont il manque la statistique de 1983), trois constatations importantes.
A – Pour l’Europe en général, si 12 Etats sur 13, la Hongrie étant l’exception, assurent en 1965 le taux minimum de renouvellement des générations (indice supérieur à 2,10), ils ne sont plus que deux à l’assurer en 1983 : l’Irlande et la Pologne.
B – Si l’on sépare l’Europe en Est et Ouest (comptons pour simplifier la Finlande à l’Est, le Danemark et la Suède à l’Ouest), le taux de renouvellement de 1983 par rapport à 1965 est devenu :
. A l’Ouest :
- 48% aux Pays-Bas (1,47 : 3,04 = 0, 48)
- 71% en Irlande (2,90 : 4,03 = 0,71)
. A l’Est :
- 70% en Finlande (1,73 : 2,47 = 0,70)
- 94% en Hongrie (1,72 : 1,82 = 0,94)
L’examen des deux Allemagnes est le plus parlant :
- La R.D.A. de 1965 à 1983 chute de 2,48 à 1,90 soit 76%
- La R.F.A. de 1965 à 1983 chute de 2,50 à 1,32 soit 52%
C – Examinons enfin le cas de la France, c’est-à-dire celui de nos enfants et petits-enfants.
En données brutes, pour être très préoccupant, le taux de renouvellement des générations n’est pas le plus dramatique puisque, en Europe Occidentale, nous nous classons 3ème sur 9 derrière l’Irlande et l’Espagne et que nous avons la mème place cette fois derrière l’Espagne et la Suède en moindre intensité de chute depuis 1965.
J’ai employé l’expression « très préoccupant », réservant celle de « dramatique » pour d’autres Etats.
Chacun réfléchira sur ces données « incontournables » et en tirera les conclusions qui lui sembleront utiles mais on se doit de constater que pour les Etats les plus menacés immédiatement, c’est-à-dire les Pays-Bas et l’Allemagne, la civilisation qui a produit Rembrandt ou Beethoven, Erasme ou Goethe mérite la mention « En voie de disparition ».
ANNEXE 2
Voici un extrait d’une interview donnée par Pierre Chaunu à la sortie de son livre « La Peste Blanche » en septembre 1986 dans la revue « Lire ».
Pourquoi avoir fait paraître ce livre écrit avec Éric Roussel maintenant ?
A l’origine, on voulait le publier juste avant les élections de mars. Je n’avais pas aimé les années 82-83, j’avais détesté l’attaque contre l’école, bref je voulais en découdre. Pour des raisons d’emploi du temps et de disponibilité, nous n’avons pas pu tenir les délais et nous le publions maintenant. Je rêve toujours de faire passer par le canal médiatique certaines valeurs essentielles. La révolution médiatique est peut-être la plus importante que nous ayons vécue, car tout ce qui touche au langage est fondamental. Elle est au moins comparable à celle de Gutenberg. Le revers de la médaille, c’est que dans ce svstème, tout ce qui gêne est éliminé. Le message est transmis mais ne passe pas. A l’autre bout. Il y a saturation et … on tourne le bouton. Alors on est tenté d’amender le message pour mieux le faire passer et, reprenant la parole de l’Evangile, de prendre le sel et de lui retirer sa saveur. Je suis hanté par l’idée que la vie a un sens et que nous sommes en train de gâcher les plus belles chances que nous ayons jamais eues. De temps en temps, j’ai la velléité d’essayer de trouver un truc, une opportunité, un grand déballage public comme les débats pré-électoraux, pour faire passer le message à travers ce filtre médiatique. Car il y a une censure médiatique …
Vous-même, vous disposez du plus direct des moyens de communication puisque vous êtes un prédicateur …
En effet, presque tous les dimanches depuis treize ou quatorze ans, je prêche devant une vingtaine de personnes au temple protestant de Courseulles, près de Caen. J’ai dû prononcer trois ou quatre cents sermons …
Cela pourrait donner naissance à un nouveau livre de Chaunu ?
Un ? Il y en a au moins pour sept ou huit mille pages …
En quoi consiste la révolution conservatrice que vous appelez de vos vœux ?
Elle consiste à rééquilibrer la législation de telle sorte que l’Etat ne soit plus l’ennemi de la cellule familiale, à supprimer le remboursement de l’avortement par la Sécurité Sociale et le divorce par consentement mutuel, etc. En fait, la législation ne peut pas modifier profondément les mœurs. A l’époque du grand débat sur l’avortement, j’ai vécu une séance assez dramatique devant la commission des lois et la commission sociale de la Chambre, où je fonctionnais comme expert. J’étais contesté par une partie des députés de l’actuelle majorité, qui marchaient d’ailleurs la main dans la main, sur ce sujet -là, avec les socialistes. Je préconisais de ne pas appliquer la loi pour un temps, mais de ne pas la modifier. De ne pas écrire dans le droit positif que le meurtre d’un être humain est une chose indifférente et plausible, et de constater que dans l’état actuel des mœurs, la loi condamnant l’interruption volontaire de grossesse était inapplicable. Ainsi les gens auraient eu le sentiment de « faire quelque chose de pas bien » à une époque où la morale religieuse n’existe plus. Pensez-donc l’avortement remboursé par la Sécu ! Dérisoire … Vous vous rendez compte quelle sacralisation cela représente ! Ce qui me paraît impensable, ahurissant, c’est que les couples mariés soient surfiscalisés par rapport aux autres et que le concubinage soit favorisé. D’autre part, on paie des millions de gens comme chômeurs ou retraités anticipés, alors qu’avec cet argent on pourrait permettre aux femmes d’avoir des enfants, quand elles le veulent, autant qu’elles veulent, et de se retrouver en fin de carrière dans la même situation que celles qui n’ont pas eu d’enfants. Aujourd’hui, c’est révolutionnaire de soutenir qu’il ne faut pas pénaliser ceux et celles qui participent le plus à la survie de la cité …
Quand le démographe Pierre Chaunu évoque l’immigration, il n’en est pas moins alarmiste …
Nous sommes en train d’établir une poudrière au milieu de l’Europe. C’est nous qui sommes coupables, pas nos voisins du Sud. Toute législation est insuffisante. Il faut modifier notre attitude devant la vie, ce qui est plus profond. Il ne suffit pas de fermer le robinet, il faut faire monter la pression à l’intérieur de notre propre système …
Vous êtes très éclectique … Vous donnez l’impression de lire sans arrêt et tous azimuts. On dit même que vous travaillez beaucoup dans le Paris-Caen …
Effectivement. C’est un endroit idéal car il n’y a pas de téléphone. Cela dit, il est vrai que je m’intéresse à beaucoup de choses en dehors du cadre étroit d’une ou deux spécialités. Je ne suis pas comme Watt qui a passé trente-cinq ans de sa vie à améliorer la machine atmosphérique de Newcomen pour arriver à créer la machine à vapeur. Eux, ce sont des grands. Je n’en suis pas. Cependant, dans mes spécialités, j’ai une certaine cohérence. Je suis un des créateurs de l’histoire quantitative. Au départ, ce n’était pas évident. Séville et l’Atlantique, c’était un raisonnement autour d’indices d’activités que j’avais construits. J’ai pris ma part dans la démographie. On ne m’a pas pardonné d’avoir prévu il y a vingt -cinq ans des choses que les spécialistes n’avaient pas prévues il y a cinq ans encore. J’ai fait aussi de la sémantique quantitative autour de la mort. Il faut croire que, dans ces domaines, je suis compétent puisque mes collègues m’ont régulièrement élu à de nombreuses présidences depuis une quinzaine d’années en dépit de mes convictions idéologiques, qui sont généralement à contre-courant de celles du milieu universitaire. J’ai balayé nécessairement un peu large en testant l’efficacité d’un système conceptuel et d’un certain nombre de techniques …
« Large », c’est-à dire ?
L’Espagne, l’Amérique latine, les problèmes démographiques, d’autres aspects de civilisation … Ça, c’est pour mon aspect d’honnête technicien. Par ailleurs, je n’ai pas les vices d’autres, du moins j’ai des vices qui me sont particuliers, Je ne bois pas, je ne fume pas, je n’ai pas de passion pour la chasse ni pour une certaine forme de voyage en groupe. J’ai donc plus de loisirs que d’autres. Je les meuble par des lectures touche-à-tout. A partir de ma culture d’historien, j’ai eu quelques curiosités complémentaires. C’est ça, mes lectures du T.G.V. …
Quel est – ou quel fut – le plus grand historien ? Un nom ou plusieurs, à brûle-pourpoint …
C’est difficile Hérodote et Thucydide. Ce sont quand même les deux fondateurs. Je suis toujours fasciné par Michelet en dépit de ses défauts, qui sont énormes, et de ses erreurs. Mais qui n’en a pas fait ! Ses pages sur Jeanne d’Arc me font pleurer. Quel talent ! Cela dit, l’historien à l’égard duquel je suis le plus reconnaissant, c’est évidemment Fernand Braudel. Il a été mon maitre. Même si nous sommes très différents, c’est celui avec lequel j’ai eu les rapports les plus étroits. Il y en a un autre, aussi, que j’ai beaucoup admiré et aimé, qui était tout à fait fascinant et que j’ai connu dans les dernières années de sa vie, c’était Lucien Febvre. Parmi les grands professeurs de la Sorbonne, il y en a un que j’ai vénéré, qui m’a aidé dans des circonstances difficiles : Pierre Renouvin. C’était un grand monsieur qui avait un seul bras ; il avait laissé l’autre au Chemin des Dames. J’ajouterais que, parmi ces historiens, il y en a un pour lequel je conserve une grande tendresse, l’auteur de « l’Essai sur les mœurs », un certain Voltaire … Il avait un sacré talent …
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