Thèmes : art, histoire, littérature.
Conférence du mardi 24 janvier 1995 par José-Marie Bel.
José-Marie Bel s’est particulièrement intéressé à la vie de Rimbaud entre 1880 et 1891, après avoir été choisi par le Gouvernement français parmi 6 autres concurrents, pour restaurer la maison du poète à Aden. Aden que Rimbaud décrivait comme « Un roc affreux où rien ne pousse ».
Aden se trouve au sud de la péninsule arabique et de la Mer Rouge. C’est une ville mythique avec un volcan au centre duquel les Adénis se sont installés. Ce sont différentes peuplades d’origine d’Arabie, d’Inde, de Somalie, du Soudan et d’Éthiopie. La ville d’Aden est complétement différente des autres villes du Yémen. Aden, ville caravanière, est un port ouvert vers le désert.
Le Yémen fait partie de ces régions qui ont prospéré grâce aux épices, au café et à l’encens, cet encens parfume tous les lieux saints, les églises, les mosquées, les temples. Jusqu’aux années 1950, Aden était parmi les premiers ports au monde.

Aden est un bloc, un volcan qui fait presque 600 mètres de haut, posé sur l’océan, en plein soleil (température moyenne 40° à l’ombre ou plus et entre 90 et 120% d’humidité). Il y souffle un vent très chaud dans la journée, froid la nuit.
Autour de la ville, ce n’est que désert, cailloux et lave, presque rien ne pousse. Il pleut très rarement et jusqu’en 1967, l’eau recueillie dans les citernes (datant d’environ 3 000 ans) était vendue aux enchères à la population. Depuis quelques mois, il y a une tentative de restauration de ces citernes. Quelques rares arbres subsistent autour de ces citernes.
Dans le volcan se trouve « La tour du silence ». Selon un rite indien, les morts étaient exposés au soleil aux alentours d’une sorte de cylindre s’élevant vers le ciel. Après décomposition des cadavres, les vautours se chargeaient du reste. Les musulmans n’appréciaient pas ce rite et l’ont interdit. Dans ce volcan, des grottes creusées à la main de l’homme servaient de tombeaux ou, temporairement, de logement. Aux alentours d’Aden, des marais salants étaient exploités par une communauté italienne.
Les Anglais, chassés de l’Égypte lors de la campagne de Bonaparte, dans les années 1830, et voulant occuper des places stratégiques, telle Gibraltar, ont occupé, pendant presque 140 ans, la région sud de la Mer Rouge afin de pouvoir contrôler les allées et venues des cargos. Ils ont quitté Aden en 1967, après une guerre meurtrière de quatre ans.
C’est au cours de l’époque prospère de l’occupation anglaise qu’Arthur Rimbaud est arrivé à Aden. Il a d’abord erré en Méditerranée, il a travaillé à Chypre, il s’est engagé dans une armée hollandaise pour partir à Java, il est revenu en Europe, il a travaillé à nouveau à Chypre, il est passé par l’Égypte où on lui a transmis une adresse, avec une lettre de recommandation pour aller à Aden.
Au centre de la ville, se dresse un minaret. Ce minaret est fondamental pour situer l’emplacement de la maison d’Arthur Rimbaud. En effet, les écrits de l’employeur d’Arthur Rimbaud, Alfred Bardey, commerçant à Aden entre 1880 et 1896, situent très précisément l’emplacement de la maison légèrement sur la gauche du minaret.
Cette maison a été découverte en mars 1990. La Chambre de Commerce d’Aden et une société de comptabilité l’occupaient sans jamais l’entretenir. Ce bâtiment d’environ 20 mètres de côté, 3 étages, 1600 m2 de surface un comptoir commercial servant à entreposer des denrées et faire des échanges.
Avec à l’intérieur, un patio, de très belles pièces, des boiseries, des fers forgés, quelques très belles céramiques de l’époque victorienne, c’était, même avant sa restauration, l’une des plus belles maisons d’Aden. Elle risqua pourtant la démolition au profit d’un supermarché.
En décembre 1993, notre conférencier y a apposé le drapeau français et le drapeau yéménite de part et d’autre d’une plaque qui date de 1991 au moment où les deux ministres français, Jack Lang et Roland Dumas, ont inauguré la maison avec leurs homologues yéménites à l’occasion du centenaire de la mort du poète en novembre 1891.
Entre 1991 et 1993, la maison est restée vide. « Un éléphant blanc » décrié dans le « Canard enchaîné » et d’autres grands journaux français. Début 1993, un nouvel ambassadeur est arrivé, a repris les dossiers et confié à José-Marie Bel la restauration de la maison. A cette époque, on savait que des tensions commençaient entre le nord et le sud, il fallait donc faire vite, d’autant plus que la maison était en très mauvais état : taches d’humidité, bestioles en tout genre, salpêtre, usure du temps. Tout était à refaire.
Jean-Marie Bel, architecte, ethnologue, spécialiste du Yémen, est un artiste et un voyageur. Durant un an et demi, il travaille seul avec son équipe dans la fournaise adénite, à dégager les murs de leur crépi, à restituer les dallages d’origine, à rendre à la façade son fondement de basalte noire, aux boiseries leur bleu d’orient.
Les murs sont faits d’un mélange de briques et de pierres. Il a fallu d’abord dégager le rez-de-chaussée des couches successives accumulées par le temps, cinq couches de carrelage, de ciments, de plaques de marbre italien, pour atteindre la pierre de basalte noire. Les pierres ont été descellées une à une afin de poser une chape composée d’un mélange de ciment et de produits isolants pour assainir et supprimer l’humidité.
Pour laisser circuler l’air et la lumière, des panneaux de bois ajourés ont été réalisés. Il a fallu rendre aux portes et aux boiseries leur couleur originelle bleu ciel et refaire des vitraux avec un jeu de trois couleurs, dans le style adeni.
Il faut faire venir tout le matériel nécessaire de France, jusqu’aux clous. José-Marie Bel a créé un atelier d’ébénisterie et fait réaliser sur place un mobilier et des claustras en bois inspirés des décors traditionnels. La clarté se diffuse grâce aux vitraux d’origine et à un puits de lumière.
Les fouilles ont révélé des surprises : grains de café (Rimbaud fut chargé du tri du café), des céramiques chinoises, des bracelets en verre du Xème siècle.
Arthur Rimbaud à Aden n’était pas poète, il était voyageur, commerçant, et se fatiguait avec le climat. Il était éloigné de ses proches, de sa mère, de sa fille et de sa sœur Isabelle et n’a pas connu les montagnes fraîches et verdoyantes et les gens de la montagne de celle « Arabie heureuse » qu’était le Yémen, il n’a connu qu’Aden, ce volcan.
Arthur Rimbaud a franchi plusieurs fois la Mer Rouge pour aller vers l’actuel Djibouti, ville qui fut créée dans les années 1880, c’est-à-dire exactement à l’époque de son arrivée. Celle ville de style colonial, comme Aden, est l’un des rares endroits au monde où les bouteilles, assure José-Marie Bel, fondent en plein soleil.
Djibouti est un pays au bord de l’Afrique, au bord de l’Abyssinie, de l’Éthiopie et c’est un point-relais. Rimbaud a essayé de monter une caravane, pour le père d’Hailé Sélassié, mais il a eu énormément de déboires et s’est extrêmement fatigué.
Aventurier, il part pour l’Éthiopie, à Harrar où il monte un comptoir avec son ami Alfred Bardey (ils avaient tous deux une trentaine d’années). La maison où aurait vécu Arthur Rimbaud est actuellement habitée. Elle est en terre et en bois, avec quelques vitraux, mais elle ne date pas d’Arthur Rimbaud. C’est un plagiat. D’après les recherches de José-Marie Bel, celle maison a été construite en 1926, c’est-à-dire 35 ans après la mort d’Arthur Rimbaud. Mais la famille qui l’occupe prétend que Rimbaud a bien vécu ici.
***
Mais revenons à Aden.
La maison d’Arthur Rimbaud devait être inaugurée le 8 mai 1994, mais seulement deux jours avant, la guerre entre Aden et Sana’a a éclaté et elle fut inaugurée le 14 novembre 1994.
La maison a été louée pour un bail de dix ans par le gouvernement yéménite qui l’a gracieusement mise à la disposition de la France pour 20 ans afin qu’elle devienne un lieu de rencontre culturel. Elle appartient à la famille Noman, qui, au moment de l’unification, a récupéré son bien nationalisé après l’indépendance en 1967. Aujourd’hui, le rez-de-chaussée abrite l’agence consulaire française et le centre culturel français qui ont ouvert les portes de leurs nouveaux locaux en janvier 1994.
José-Marie Bel conclut son exposé en invitant chacun à aller découvrir celle « Arabie heureuse », qui aujourd’hui a retrouvé toute sa sérénité.
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