Thèmes : art, histoire.
Visite du jeudi 14 mars 1991.
Par des chemins connus
L’autoroute a permis à notre car de caracoler à travers les vallées de la Bièvre et de l’Yvette et nous voilà, après les méandres capricieux des sorties de voies rapides, dans les plaines hurepoises.
Un regard vers Saint-Jean de Beauregard, qui nous accueillit voici déjà quelques années, et dont nous gardons, entre autres, le souvenir du Colombier et des « conservatoires à raisins », et nous traversons ces excroissances de la Grande Banlieue qui groupent, plus ou moins heureusement, immeubles et installations modernes, résidences luxueuses, vieux villages où la meulière du pays se maintient difficilement et fermes qui survivent au milieu de leurs champs et de leurs terres.
Cela passe bien vite mais mériterait une randonnée pédestre qui permettrait commentaires, comparaisons et souvenirs. Les Molières, Boullay-Les-Troux (avec un x précisent nos voyageurs érudits ou observateurs) succèdent à Gometz et nous arrivons devant le Château de Breteuil, but de notre visite.

Un long et difficile travail de maintenance
Le Château du début du 17ème siècle (Henri IV -Louis XIII) succède à un château-fort bâti lui-même sur l’emplacement de deux anciennes « villae » romaines. C’est dire que les Romains, grands découvreurs de sites favorables à l’habitat, avaient su repérer l’endroit.
Cette demeure d’agrément entra cent ans plus tard, et est restée, dans le patrimoine de la famille de Breteuil qui s’attache dès lors à l’agrandir et l’embellir et dont, 250 ans plus tard, un jeune Marquis de Breteuil devait en entreprendre le sauvetage puis la résurrection.
Historien, archéologue, naturaliste, gestionnaire aussi, car cela est nécessaire, le Marquis de Breteuil – qui tint à nous saluer – a permis que le Château, longtemps inhabité et délabré, faute de possibilités d’entretien, puisse entrer dans le Patrimoine National et obtenir, au début des années 1970, le classement des Monuments Historiques.
Notre visite se terminera d’ailleurs par une animation, ô combien symbolique, celle de la Belle au Bois Dormant.
Le Prince Charmant a accompli son vœu, le Château revit … Est-il bien nécessaire que la Belle se réveillant ouvre les yeux sur un panneau fléché intitulé « Aire de Méchoui » ? Allons ! pas de sourire ironique ! J’avais bien participé il y a une quinzaine d’années à un rallye automobile qui n’avait qu’un très lointain rapport avec les équipages sonores et colores du Rallye Bonnelles de la Duchesse d’Uzès.
Quand Breteuil rime avec accueil
Nous avons ressenti la qualité et la permanence de l’accueil au cours du rapide montage audio-visuel qui retrace l’histoire du Château et de la famille et que nous a présenté la Marquise Séverine de Breteuil, et nous la sentirons davantage dans l’intimité du salon des quatre saisons, décoré de lambris Régence et surtout de tapisseries des Gobelins, salon par lequel commence notre visite du domaine.

Mais il ne nous suffisait pas d’être accueillis par des ombres illustres, il fallait que nous les sentions, que nous les voyions même, à travers telle animation, tels matériels tous très vivants et qui semblaient n’attendre que notre usage, même si certains d’entre eux – je pense à ceux de la salle de bain – suscitaient surtout nos sourires.
Laissons donc la place à des personnages plus importants ou plus pittoresques que les modestes, mais curieux Garchois que nous sommes, et parlons un peu de Gabrielle Émilie de Breteuil, plus connue sous le nom de Marquise du Châtelet, plus connue encore comme égérie de Voltaire, mais qui mériterait aussi d’être connue pour son rôle scientifique de traductrice et d’introductrice de l’œuvre de Newton en France.

Restons dans la petite histoire. Deux amis accompagnés de la Marquise du Châtelet rendent visite à Voltaire, puis tous les quatre partent dîner.
Je laisse la parole à Jean Orieux :
… n’oublièrent jamais ce dîner où se scella une entente, un amour, une amitié qui dura dix-sept ans et ne finit que par la mort… Dès ce soir-là … (ils) s’adorèrent ».
Mais, aimer et suivre Voltaire n’est pas de tout repos, quand il est malade, quand il est poursuivi, quand il travaille ou quand il éblouit, il faut le veiller, le soigner, le protéger, le suivre, le cacher, et c’est ainsi qu’Émilie et Voltaire vont se trouver au Château de Cirey en Lorraine, dans la propre demeure du Marquis du Châtelet.
C’est ainsi aussi qu’Émilie deviendra un des ornements de la Cour de Stanislas à Lunéville, l’ancien Roi de Pologne, deux fois déchu et beau-père de Louis XV. Peut-être y rencontra-t-elle Mademoiselle de Lambertye ?? (double point d’interrogation).
Mais la vie a ses cruautés, l’amour, l’amitié, la fidélité et leurs turbulences. Émilie de Breteuil, après 16 ans de liaison avec Voltaire, mourra en 1750 des suites d’un accouchement qui inspira les beaux esprits du temps, si bien que 200 ans plus tard, Jean Orieux, dans le style de l’époque, a pu le raconter dans un chapitre intitulé « Trois veufs et une orpheline ».
Évoquons maintenant le rôle des Breteuil en politique extérieure
La splendeur du Château et la gloire de la famille se trouvent réunies dans un même éclat : la table de Teschen et la personne du Baron Louis-Auguste.

Dans l’Europe du XVIIIème siècle où les ententes et les rivalités dépendaient plus des alliances familiales que des volontés nationales, la personnalité d’un habile négociateur permettait d’établir des relations amicales sinon durables…
Louis-Auguste de Breteuil connaissait bien l’Europe de l’Est. Ambassadeur en Russie comme en Suède et surtout à Vienne, il est en bonne position pour arbitrer – et ce durant trois mois – les rivalités de la Prusse, de l’Autriche, de la Suède et de la Russie en Pologne. Il permet d’établir et de garantir une paix qui satisfait Prussiens, Russes et Autrichiens puisque – nous sommes en 1779 – cette paix entérina le premier partage de la Pologne (1772) et prépara le suivant (1794).
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Nous retrouverons Louis-Auguste à Versailles et nous le verrons conserver sa fidélité à Marie-Antoinette, mais restons dans le rôle de la famille sur le plan de la politique extérieure … Franchissons cent ans et venons-en à l’entrevue du Prince de Galles et de Gambetta au Château de Breteuil, le 12 mars 1882. La scène est là, vivante et bien située, dans le temps et l’espace. Henri de Breteuil participe au débat.
La IIIème République est installée depuis à peine deux ans à l’Élysée avec Jules Grévy et a encore des problèmes avec l’opposition monarchiste et religieuse. La France traîne les séquelles de la Guerre de 70 avec la Prusse, les rivalités au sujet de la question d’Égypte altèrent sérieusement les rapports avec l’Angleterre, et, détail toujours important en IIIème République, des élections législatives sont prévues pour la fin de l’année.
Quelles peuvent-être les arrière-pensées des uns et des autres au cours de cette conversation triangulaire ?
Gambetta veut se démarquer à gauche et se garder à droite ; Henri de Breteuil a envie de renouer avec une tradition familiale séculaire d’activité publique ; le futur Édouard VII pense que la paix en Europe est fragile et que les rivalités avec la France en Afrique sont vives.
Gambetta gagnera les élections, sera Président d’un « Grand Ministère » qui durera 72 jours et mourra moins de deux ans après cette entrevue.
Et il faudra quinze ans plus tard surmonter les épreuves de Fachoda (Mission Marchand) et attendre encore dix ans que Delcassé impose l’Entente Cordiale.
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Voyons maintenant le rôle des Breteuil en politique intérieure.
Le Pavillon de Breteuil à Sèvres, l’avenue de Breteuil à Paris rappellent assez dans notre région le rôle de la famille au cours des deux derniers siècles de la royauté, mais puisque le Château nous a représenté une scène historique et dramatique du règne de Louis XVI, arrêtons-nous quelques instants en précisant toutefois que cette scène – l’arrestation du Cardinal de Rohan par le baron de Breteuil par ordre de Louis XVI et en présence de Marie-Antoinette – eut lieu à Versailles en divers salons, fut beaucoup plus tumultueuse et vit sa conclusion dans la Galerie des Glaces lorsque Louis-Auguste de Breteuil s’adressant au Lieutenant des Gardes du Corps, lui intime « Je vous ordonne, Monsieur, de la part du Roi d’arrêter Monsieur le Cardinal et de m’en répondre ».

On pourrait suivre Louis-Auguste à la Cour, connaitre ses amitiés et ses haines, sa véritable dévotion pour Marie-Antoinette, on pourrait le voir avec Beaumarchais à une lecture du Mariage de Figaro, puis organiser et diriger une compagnie de transports ou encourager les débuts de l’aérostation.
On pourrait le suivre dans son dernier et court ministère du 11 au 17 juillet 1789, lorsque Louis XVI l’appelle après avoir renvoyé Necker, puis le congédie après la prise de la Bastille, et rappelle Necker.
Je n’aurai garde d’oublier la visite des cuisines où parmi les cuivres étincelants, nous retrouvons les souvenirs du temps des confitures et, dans leurs gestes figés, les personnages qui s’affairaient lors des grandes réceptions ou des réunions de prestige.

Mais le temps s’est arrêté, l’ardoise porte encore le menu que va déguster le Roi d’Angleterre, les plats sont prêts à être montés, les fruits rafraîchis attendent, la fée Électricité a bien fait une apparition … mais c’est la baguette de la Belle au Bois Dormant qu’il faudrait.
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Faisons encore quelques pas dans le parc, dans la partie tout au moins qui reste agreste et très « jardins à la française » autour du Colombier, regardons les douves, qui n’ont jamais été fossés, mais qui, larges et bien dégagées, éclairent les sous-sols où s’activaient cuisiniers et serviteurs, et sans trop nous attarder sur les engins de terrassement qui préparent pour la belle saison les aires de méchoui, regagnons notre car.
Les terres des douves transportées à la brouette, les aires de méchoui au bulldozer ! Chacun y trouvera matière à réflexion.
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FICHE DE VISITE
LE CHÂTEAU DE BRETEUIL
Nous sommes à quelques jours du printemps. L’hiver dont la sévérité a été particulièrement ressentie en février doit s’effacer pour laisser sa place à la saison du renouveau de la nature.
Ainsi, le C.D.I. a-t-il décidé d’organiser sa première sortie « pré-printanière » dans une région tout à fait délicieuse de notre chère Ile de France. Il s’agit de la Vallée de Chevreuse.
En réalité, la Haute Vallée de l’Yvette ou Vallée de Chevreuse agrémente les sites du Parc Naturel Régional de la Haute Vallée de Chevreuse.
Chevreuse et les ruines du château de la Madeleine (en cours de restauration), Dampierre et son magnifique château, l’Abbaye de Port-Royal-des-Champs où se sont illustrées au 17ème siècle les idées jansénistes, les Vaux-de-Cernay, superbe prolongement naturel de la forêt de Rambouillet, et enfin le Château de Breteuil que nous allons découvrir aujourd’hui.
Situé à très peu de distance au Sud de Chevreuse, accessible par la RN 306, ce beau château d’une architecture très classique est entré dans le patrimoine de la famille de Breteuil en 1712.


Un vaste parc à la française entoure le bâtiment principal. Les jardiniers paysagistes chargés de la décoration se sont inspirés des principes de Le Nôtre pour agrémenter cet espace de 70 ha, suivant les techniques déjà employées dans d’autres domaines (Champs Vaux-le-Vicomte – Le Marais – Maintenon).
La famille de Breteuil s’est illustrée à plusieurs reprises au cours de notre histoire. Elle a occupé de hautes fonctions sous les régimes des rois Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII et de l’Empereur Napoléon 1er. On y trouve des membres du Conseil du Roi, des maréchaux et officiers supérieurs, des évêques, un abbé qui a donné son nom au Pavillon de Breteuil situé dans le Parc de Saint-Cloud où se trouve actuellement le bureau international des Poids et Mesures qui abrite l’Étalon du Mètre.
Les derniers descendants, Henri-François et son épouse ont entrepris la restauration du domaine en 1967 et ont décidé d’ouvrir la demeure et le parc au public en 1969.
Nous en apprécierons tous les trésors et tout le charme en cet après-midi qui nous permettra d’allier l’intérêt de la promenade dans cette vallée estimée des Parisiens et le plaisir de la découverte d’une superbe demeure historique.
P.M.
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