Thèmes : art, histoire, visite.
Visite du mardi 17 Mai 1983.
Visite de la Cathédrale de Reims, de la cave Pommery et circuit dans le vignoble
Le 17 mai, une bonne centaine de membres du Cercle est réunie dans la cour de la Mairie.
Un incident, sans gravité mais regrettable, retardera le départ d’un quart d’heure ; nous avions commandé 2 cars, on nous en a envoyé trois ! Bien entendu, au fur et à mesure des arrivées les participants se sont répartis dans les 3 cars ; il faut donc à la dernière minute, libérer l’un d’eux pour achever de remplir les deux autres avec ses occupants, ce qui ne va pas sans grogne ni déceptions, mais exprimées avec une mesure méritoire. Enfin, nous quittons Garches, mais le retard initial augmentera avec les hasards d’une route parfois encombrée.
Nous arrivons à 10 heures 30 devant l’Office du Tourisme de Reims, où nous accueillent nos 2 guides, et, sans plus attendre, les visites commencent.
Un car se dirige vers la Basilique Saint-Rémi, l’autre vers la Cathédrale, et l’ordre sera inversé une fois chaque visite terminée.
I. – LA BASILIQUE SAINT-REMI (fig. 1)
Saint-Rémi, aristocrate cultivé, fut choisi comme évêque par les Rémois à l’âge de 22 ans en 459. Assisté de Clotilde, il réussit à convertir Clovis à la foi catholique.
Mort en 533, Saint-Rémi fut l’objet d’une vénération telle que le petit oratoire Saint-Christophe où il avait été enseveli devint un lieu de pèlerinage.
En l’an 1005, l’abbé Airard entreprit la construction de l’abbatiale Saint-Rémi. L’actuel édifice avait été conçu comme un immense bâtiment mais Thierry, le successeur de l’abbé Airard, le ramena à des proportions plus modestes.
Il porte la marque de l’austérité bénédictine et de ses fonctions d’accueil aux foules des pèlerins. De cette église, le plus bel ensemble monumental d’art roman du Nord de la France, qui fut consacrée le 1er octobre 1049 par le pape Léon IX, subsistent la tour sud et les travées de la nef primitivement charpentée les grandes arcades, reposant sur des piliers fasciculés sont surmontées de tribunes à deux baies géminées et de fenêtres hautes. On retrouve cette élévation dans le transept qui conserve 2 absidiales primitives.
Cette conception fut modifiée radicalement dans la seconde moitié du XIIe siècle par l’Abbé Pierre de Celle qui substitua à la division horizontale originelle un élancement de tout cet espace en le voûtant d’ogives ; issus des demi-colonnes plaquées sur les piliers, des faisceaux de colonnettes montent jusqu’aux fenêtres hautes pour recevoir la retombée des voûtes. Pierre de Celle enrichit l’église du magnifique chœur actuel et l’agrandit de deux travées gothiques vers les tours. On doit à cette époque les deux statues de Saint-Pierre et Saint-Rémi qui ornent la façade, juchées sur des colonnes antiques, les sculptures des colonnes de l’ancien chœur des moines, et les vitraux du chevet (remarquable Crucifixion dans la fenêtre d’axe).
A la fin du XVe siècle, Robert de Senoncourt dota la façade du transept méridional d’un portail flamboyant.
La clôture du chœur date du 17e siècle. Très endommagée en 1914-1918, l’église n’a été rendue entièrement au culte qu’en 1958.
Cette ancienne abbatiale possède une nef de 121 mètres de long, c’est-à-dire aussi longue que celle de Notre-Dame de Paris.

Fig. 1. Basilique Saint-Rémi

Fig. 2. Cathédrale Notre-Dame
II. – LA CATHÉDRALE DE REIMS (Fig. 2) (Fig. 3).
Le 6 mai 1211, l’archevêque Aubry de Humbert posait la première pierre de l’édifice actuel. Une des plus merveilleuses conceptions de l’art ogival, elle fut édifiée d’un seul jet dans le cours du 13e siècle. De là sa parfaite unité de style. En 1287 l’intérieur était terminé ainsi que la façade jusqu’à la rose. L’achèvement fut ralenti par les troubles de la guerre de Cent ans, et la peste de 1348-1349. Un déplorable incendie de la charpente en 1481 obligea à renoncer à l’édification des flèches en pierre primitivement prévues. Ce n’est qu’en 1516 que Notre Dame revêtit l’aspect que nous lui connaissons. La première guerre mondiale faillit l’anéantir.
Broyée, calcinée, elle offrait en 1918 un aspect lamentable. Il fallut 20 ans pour la rendre au culte et les travaux ne sont pas finis. (Fig. 4).

Fig. 3.

Fig. 4. La cathédrale au milieu des ruines de la ville en 1918
Le remplacement des statues mutilées et la restitution des vitraux demanderont plusieurs générations.
L’une des dernières cathédrales construites en France, Notre-Dame de Reims, objet d’admiration de Viollet-le-Duc, profita en outre des leçons l’expérience acquise avec celles qui l’avaient précédée. Après avoir souligné que toute son architecture a été conçue pour exprimer un élan vers le ciel, venons-en au détail.
Sa façade, d’une beauté incomparable, est rythmée sur des plans successifs par les trois porches profonds (fig. 5), surmontés de gâbles élancés, par la grande rose, enfin par les tours, à la base desquelles s’enroulent les statues formant la galerie des rois : tous ceux qui, dans la cathédrale des sacres, reçurent l’onction sainte y sont représentés. Précisons que parmi ses deux milliers de statues, elle conserve quelques-uns des plus beaux spécimens de la statuaire médiévale, notamment dans ses portails.

Fig. 5. Portails de la façade occidentale.
Au-dessus de la grande rose sept personnages figurent le baptême de Clovis. Celui-ci est plongé à mi-corps dans la cuve baptismale ; à sa gauche, Saint-Rémi reçoit l’ampoule sacrée ; à sa droite, se dresse Sainte-Clotilde.
Le gâble du portail central retrace le couronnement de la Vierge, patronne de la cathédrale. Le Christ pose la couronne sur la tête de sa mère ; au-dessus d’elle, le soleil ; à ses pieds, la lune ; l’artiste s’est inspiré d’un verset de l’Apocalypse. Le portail de gauche représente en son gâble la Crucifixion, et celui de droite, le jugement dernier.
On peut lire sur toute cette façade l’évolution de l’art des sculpteurs.
Les plus anciennes statues datent du début du 13e siècle. Les têtes sont disproportionnées par rapport au corps, les plis des vêtements tombent assez raides, sans aucun mouvement du corps. Puis peu à peu la vie anime la pierre. Le visage devient souriant, la barbe travaillée, les draperies se font souples, et le corps se déhanche légèrement.
Prophètes de l’Ancien Testament, grands ancêtres bibliques, personnages du Nouveau Testament, évêques et papes : c’est toute l’Histoire Sainte qui nous est révélée. Les grands évènements aussi sont évoqués, comme la Conversion de Saint-Paul sur le chemin de Damas et la Vie de la Sainte Famille.
Nous nous attardons devant le remarquable groupe de la Visitation dont les statues imitées certainement de modèles antiques, se distinguent, par la puissante originalité de leur style, des autres œuvres de l’école champenoise. Comment ne pas rester aussi sous le charme de l’Ange au Sourire (fig. 6) malgré les mauvaises langues qui prétendent que l’artiste avait pris comme modèle des gars de la région qui, fêtant un peu trop et trop souvent la « dive bouteille », avaient l’ivresse facile et euphorique, ce qui expliquerait le fameux sourire ! Comment ne pas méditer enfin devant les deux portails latéraux qui illustrent de façon saisissante l’anti thèse entre la souffrance du Christ et du triomphe : le Christ, mort sur la Croix, dont leurs évêques rappelaient aux Rémois la Passion, le Christ, revenant dans sa gloire, juger le monde, assisté de ses apôtres, ainsi que l’avaient annoncé les prophètes.

Fig. 6. L’Ange au Sourire
L’intérieur (fig. 7) est de style sobre, pur et harmonieux, d’une majestueuse noblesse, élégante et dépouillée à la fois, qui contraste avec la luxuriance et l’exubérance de l’extérieur.
L’élévation du vaisseau comprend 3 étages : un étage inférieur composé de grandes arcades retombant sur des piliers robustes et s’ouvrant sur les bas-côtés ; un triforium qui s’étend sur tout le pourtour, enfin des fenêtres hautes.
Le revers intérieur du grand portail est d’une merveilleuse beauté ; couvert d’une riche décoration sculpturale dont aucune cathédrale ne fournit l’équivalent : des niches élégantes, séparées par des bandeaux à feuillages, abritent sous arcade trilobée d’exquises statues du 13e siècle. La porte centrale, aussi haute que les grands arcs des travées de la nef, offre sous l’arc brisé qui la surmonte, un vaste tympan ajouré dans lequel s’inscrit une rose à 16 rayons, cantonnée de 3 petites rosaces tréflées. Les soubassements sont garnis d’une draperie figurée.
Les vitraux ont beaucoup souffert des bombardements et … des « embellisseurs » du 18e siècle. La grande rose consacrée à Marie, et les fenêtres hautes de l’abside datent du 13e siècle, ainsi que les roses des transepts, plus ou moins restaurées. Dans la petite rose de la façade, le vitrail est consacré au champagne ; au transept Sud, le verrier rémois Jacques Simon a su retrouver la couleur et l’esprit du Moyen-Age, tandis que les fils ont cherché leur inspiration dans les grisailles pour le déambulatoire Sud, avant de collaborer avec Marc Chagall dans la chapelle axiale.

Fig. 7. Plan de la Cathédrale.

Fig. 8. La nef vue du grand portail.
Un dernier regard sur l’élancement des voûtes (fig. 8) et les couleurs flamboyantes des « roses de lumière » et des vitraux nous maintient longtemps sous le charme.
N’oublions pas, avant de quitter la cathédrale, d’admirer le long des mur s des bas-côtés, un remarquable ensemble de riches tapisseries du 16e siècle, dites « de la Vierge Marie ».
Au moment de nous séparer, notre conférencière-guide ne résiste pas au plaisir de nous conter une légende relative au baptême de Clovis, et dont fit état certain évêque du 9e siècle, auteur d’une Vie de Saint-Rémi.
Le baptême de Clovis devait avoir lieu dans un baptistère, pendant la nuit de Noël, en présence de 2000 guerriers. Mais l’aide de camp qui devait apporter l’huile sainte n’arriva pas à se frayer un passage parmi toute cette foule. Une colombe descendit alors du ciel, envoyée par Dieu ; elle tenait dans son bec une petite ampoule remplie d’huile bénite qu’elle remit à l’évêque.
Les contemporains de Clovis ne mentionnèrent jamais ce miracle, mais les contemporains de l’évêque du 9e siècle, auteur du récit, ne le contestèrent pas davantage. Il y avait, à l’origine, un fait exact : on aurait trouvé une ampoule dans le tombeau de Saint-Rémi.
Cette légende justifierait ainsi que tous les rois de France se soient fait sacrer à Reims, plutôt qu’à Paris, par exemple, car s’il y a eu miracle, en la nuit de Noël, pour le baptême de Clovis, c’est que Dieu avait choisi Reims.
Cette sainte ampoule fut conservée durant des siècles à la basilique Saint-Rémi. Le jour du Sacre elle était apportée à la cathédrale. On retenait alors 3 personnages nobles de la cour du roi comme otages, afin d’éviter toute substitution de l’ampoule.
Celle-ci fut brisée à la Révolution.
Au bénéfice de chacun de nos deux groupes, la guide-conférencière aussi charmante que compétente, n’a pas hésité, pour compenser notre retard à l’arrivée, à prolonger bénévolement la visite d’une demi-heure, afin que nous n’en perdions rien : c’est avec une profonde reconnaissance que nous les remercions. Et tous les membres du Cercle se rejoignent alors, vers 12 heures 45, dans un cadre fort agréable.
III. – LE RESTAURANT UNIVERSITAIRE.
Nous sommes accueillis dans la grande salle du premier étage, où, selon les affinités, les membres du Cercle, qu’un petit creux à l’estomac commence à tourmenter, car nous sommes partis tôt, se groupent par tables de 4,6 ou 8 personnes.
Le repas, abondant, varié, de qualité et complet (puisqu’il comporte même boissons et café), à un prix défiant toute concurrence, recueille l’unanimité des suffrages. Et ç’est dans la bonne humeur que chacun reporte son couvert à l’office, avant de reprendre la route.
Au cours du repas, Monsieur Labigne a eu l’occasion d’exprimer chaleureusement les remerciements du groupe pour la qualité de l’accueil et l’ordonnance du repas (114 personnes avec le maximum de célérité, ce n’est pas rien !) au Directeur du Restaurant Universitaire.
Entre temps, Monsieur Leclerc, Directeur du Centre Régional de Documentation Pédagogique, et ami de Monsieur Sire, a pris contact avec notre responsable. Sympathique, d’accueil cordial, ouvert et souriant et dont le concours s’était déjà révélé précieux pour faciliter l’organisation de la sortie, Monsieur Leclerc va nous révéler dans l’après-midi une curiosité assez exceptionnelle et devant lui toutes difficultés administratives s’aplaniront, et toutes barrières… s’ouvriront !
Mais auparavant, les deux cars se rendent aux Caves de Champagne POMMERY.
IV. – CAVES DE CHAMPAGNE POMMERY.
Nous sommes accueillis par une aimable hôtesse, qui nous prévient que nous aurons à descendre plus de cent marches et aussi … les remonter ! Elle informe donc ceux qui ne se sentiraient pas capables de cet effort qu’ils auront droit, en compensation à la projection d’un montage audiovisuel sur la fabrication du champagne.
Eh bien ! il faut croire que l’air de Garches vaut un bain de jouvence, ou que la fréquentation du Club du Temps Libre est « roborative », car aucun des nôtres ne se déroba à la descente dans les entrailles des « crayères ».
En une heure, une jeune hôtesse souriante nous initia aux aspects les plus intéressants de la production du Champagne, ce vin qui n’est comparable aucun autre. Et pourquoi ?
C’est qu’il existe ici une de ces correspondances uniques entre un sol et son produit. Toutes les conditions géologiques et géographiques contribuent créer, sur cet espace limité, un concours de facteurs extraordinairement harmonieux et propices, qui ne se rencontrent nulle part ailleurs. C’est cela la Champagne.
La température moyenne annuelle y est de 10 degrés, c’est l’extrême limite nécessaire à la maturité, mais la légère altitude au-dessus de la plaine suffit préserver la vigne des gelées de printemps.
La craie réverbère les rayons du soleil et donne le maximum de chaleur et de lumière, les forêts proches contribuent maintenir et régulariser les variations d’humidité. Quant au sol, un dosage heureux de limon et de calcaire donne la spécificité au vin. Enfin ce banc de craie imperméable, épais, facile à creuser, offre au vin de Champagne un berceau où il peut développer, à l’abri de la lumière et du bruit, dans une fraicheur constante, égale et saine, ses qualités, 20 ou 30 mètres sous ses vignes natales, dans un réseau de caves qui s’étend sur plus de 200 kilomètres.
Là encore la nature a permis une réussite unique mais qui n’a été parfaite qu’avec le secours du flair, de l’expérience et de l’intelligence de l’homme.
Comment et selon quel processus ? nous allons le découvrir progressivement tout au long de la visite.

Fig. 9
Avant de descendre le fameux escalier, nous traversons une grande salle où est exposé un tonneau de taille imposante : sa capacité est de 75 000 litres (fig. 9).
Il a été construit à Nancy en 1903 pour figurer à l’exposition universelle de 1904, à Saint-Louis du Missouri, aux États-Unis. Il est fait de chêne de Hongrie, variété la plus solide et la plus jolie. Sur son fond immense des personnages allégoriques ont été sculptés : la France tend une coupe de champagne à l’Amérique symbolisée par un vieil Indien, une autre femme figure la statue de la Liberté, et une troisième symbolise le commerce entre la France et l’Amérique. Quatorze bois différents ont été utilisés et ont permis, en variant les teintes, de réaliser une harmonieuse marqueterie.
C’est en 1836 qu’a été fondée la maison Pommery. A cette époque les caves se trouvaient au centre de la ville de Reims.
En 1860, Madame Pommery, succédant à son mari, acheta la propriété actuelle qui couvre 60 hectares. Les caves constituent un vaste dédale de 18 kilomètres, réunissant 120 crayères gallo-romaines et dont nous parcourons une partie à pied.
Il y règne, hiver comme été, une température constante de 10 degrés.
La maison Pommery possède également 300 hectares de vignobles principalement sur la montagne de Reims, la vallée de la Marne et la Côte des Blancs.
Et maintenant, suivons le guide.
La fabrication du Champagne.
Tout commence à la vendange qui a lieu généralement fin septembre-début octobre. Puis le raisin est lentement « écrasé » dans d’authentiques pressoirs champenois, cru par cru, cépage par cépage (fig. 10).

Fig. 10
Le vin naît en cellier où le moût, c’est-à-dire le jus issu du pressurage est stocké dans des fûts d’une contenance de 205 litres, ou des cuves, au contact de levures naturelles.
Une première fermentation a lieu qui transforme ce moût en « vins clairs », au bout de quelques semaines, par métamorphose du sucre en alcool.
Après plusieurs mois, lorsque cette fermentation est terminée et que par soutirage (séparation du vin de sa lie) le vin obtenu a été amené au degré de limpidité nécessaire (vers janvier) on élabore la cuvée, dans les proportions fixées par des dégustateurs expérimentés. Toute grande marque doit sa notoriété à l’harmonieuse composition, bien équilibrée, de sa Cuvée, c’est-à-dire, à l’assemblage de vins issus d’années, de cépages, et de crus différents.
Faut-il préciser que chaque responsable de cave garde le secret des proportions qui donnent à son champagne le goût particulier qui le distingue de celui de ses collègues, autrement dit sa « personnalité ». Il est d’ailleurs extraordinaire que la qualité de cet heureux assemblage soit toujours supérieure à la somme des qualités de chacun des composants.
Si le vin d’une récolte est remarquable, on peut faire la cuvée avec le seul vin de l’année, ce champagne est alors « millésimé ». En d’autres cas, les grandes marques peuvent ajouter à une vendange, pour satisfaire les connaisseurs, ce qui lui manquerait de force et d’élégance, et qui était surabondant dans les vins, mis en réserve, des années antérieures. Ainsi est maintenue constante la qualité à laquelle la clientèle de chaque grande marque est attachée.
Une fois la cuvée constituée, on procède à la mise en bouteilles.
Au cours de cette opération, appelée « tirage », le vin reçoit des levures naturelles champenoises et une légère quantité de sucre de canne. Ceci se passe en Mars-Avril.
En cave une seconde fermentation se produit alors plus lente que la première. Les ferments agissent sur le sucre en solution dans le vin, le transforment en alcool et gaz carbonique qui, cette fois, reste emprisonné dans les bouteilles, hermétiquement capsulées et couchées « en tas » ou « sur lattes » ; peu à peu, dans le silence et la fraîcheur des caves, le vin tranquille devient effervescent et « prend mousse ». Ce lent vieillissement en cave dure au minimum un an (3 à 5 pour « millésimés »), et contribue à la finesse de la mousse et au bouquet du vin de façon décisive.

Fig. 11
La seconde fermentation a d’autre part entraîné la formation d’un dépôt dont il faudra se débarrasser. C’est pourquoi on place les bouteilles sur des pupitres pour les soumettre au « remuage » : pendant plusieurs semaines un « remueur » les fait osciller chaque jour d’un quart de tour à droite ou à gauche en leur imprimant une position de plus en plus oblique, ce qui a pour effet de ramasser le dépôt sur la paroi et de le faire glisser progressivement sur la face interne du bouchon. Un remueur remue en moyenne 40 000 bouteilles par jour. Lorsque le remuage est terminé, on enlève les bouteilles des pupitres et on les place en posture verticale.
Une fois le vin parfaitement clair, on procède au dégorgement qui consiste à expulser le dépôt amassé sur le bouchon. On immerge le col de la bouteille toujours renversée dans un mélange réfrigérant (-250°) : un glaçon se forme alors, enrobant le dépôt. Remise en position normale et décapsulée, la bouteille se libère de son glaçon sous la pression du gaz (5 kg), et donc de son dépôt.
Comme un peu de vin s’est échappé de la bouteille à cette occasion, on en profite pour le remplacer par un volume égal de « liqueur d’expédition », c’est à dire d’une faible quantité de sucre de canne en solution dont un mélange de vin vieux de champagne, et dont la proportion variera selon le type de vin que l’on désire obtenir : demi-sec, sec ou brut.
Après qu’on ait placé la bouteille une machine qui la remue en tous sens pour que la « liqueur » se mêle intimement au vin, elle est coiffée d’un bouchon définitif, en liège, maintenu par un solide « muselet ».
Les bouteilles passent alors un nombre variable de mois de repos dans les caves Pommery. Elles sont ensuite contrôlées à la lumière pour vérifier qu’elles ne renferment plus de dépôt. Puis elles montent par un élévateur, une à une, au chantier d’emballage où elles sont lavées, séchées, parées d’une étiquette, d’une collerette et d’une capsule en feuille d’étain. Elles sont ainsi prêtes l’expédition.
Il s’est écoulé depuis la vendange de 3 à 4 ans pour un champagne sans année et de 5 à 6 ans pour un « millésimé ».
Au fil des kilomètres nous avons pu voir une chaîne. Elle servait autrefois à transporter les bouteilles dans des paniers suspendus à des crochets. Chaque galerie porte un nom de ville qui correspond à chacun des marchés conquis par Madame Pommery.
Actuellement dans ses caves se trouvent 14 millions de bouteilles dont les formes varient avec la contenance : le « magnum » (1 litre et demi), le « Jéroboam » (3 litres), le « Mathusalem » (6 litres) et le « Salmanasar » (9 litres). De quoi faire rêver Gargantua !
Et nous voici revenus au pied de l’escalier … géant, lui aussi.
La remontée se fait moins vite que la descente mais personne ne plaint sa peine, car l’intérêt de la visite a fait oublier la fatigue.
V. LES « FAUX » DE VERZY (Fig. 12).
Monsieur Leclerc conduit ensuite notre « caravane » dans une forêt immédiatement au Sud-Est de Reims pour nous y révéler une curiosité naturelle appelée « les faux de Verzy ». Sa célébrité a, depuis longtemps, dépassé les limites de la région : des visiteurs y viennent de partout, les étrangers font le détour, les guides touristiques lui réservent une place d’honneur, et les milieux scientifiques s’y intéressent d’autant plus qu’ils n’ont pas encore trouvé une explication satisfaisante de ce phénomène.
Les « faux de Verzy » sont un peuplement profondément mystérieux de hêtres tortillards. Ce terme de « faux » (du latin « fagus » = hêtre) est à comparer aux « fayards », « faons », « fous », etc. traditionnellement employés dans plusieurs provinces de notre pays. Sous la forme « faux » il est d’un usage commun en Argonne et en Lorraine. Mais qu’ont de particulier ceux de Verzy ?
C’est que leur morphologie est étrange, insolite : formes tortueuses, tirebouchonnantes, pleureuses, rampantes … Les troncs, les branches et les rameaux, présentent de brusques courbures, des changements de direction en zigzags, des renflements « en genou », des anneaux fermés, des soudures, dans la plus complète anarchie.
Toutes les formes intermédiaires sont présentes entre les 2 extrêmes :
- le hêtre parasol, à tronc non individualisé ou très court, dont le feuillage est organisé en tonnelle, en dôme, un peu comme chez les saules pleureurs, mais à épaisseur unique ou presque, de feuilles, et plus ou moins aplati sur le sol, et puis,
- le hêtre à port quasi normal, avec tronc individualisé et branches hautes dirigées vers le ciel, mais où subsistent quelques-uns des caractères des « tortillards » (renflements, courbures, etc.).

Fig. 12
Vous imaginerez facilement la stupéfaction des membres de notre groupe, courant d’un « faux » à l’autre, se hélant, s’interpellant, s’exclamant séduits par l’attrait de ce jamais vu, avec d’autant plus d’enthousiasme que nous étions au milieu d’une magnifique forêt, aux essences multiples, et que le soleil était de la fête. On vit même notre responsable, oubliant son âge, franchir d’un bond un fossé, mais se retrouver, l’arrivée, en posture de baiser la terre !
Un garde-forestier nous expliqua que ces hêtres ont une croissance très lente et une longévité exceptionnelle, de l’ordre de plusieurs centaines d’années. Ces « faux » existent depuis le Moyen-Age et de nombreux personnages célèbres (rois de France ou étrangers évêques de Reims, Jeanne d’Arc, etc.) les ont honorés de leurs visites et nombre d’artistes s’en sont inspirés. Le groupe ne déparait pas la lignée !
A pas lents, tant le cadre était plaisant, nous regagnâmes nos cars et nous nous séparâmes, non sans regrets, de Monsieur Leclerc, notre compétent et sympathique Cicerone que ses obligations professionnelles rappelaient Reims.
Quant à nous, des travaux de voirie nous obligent à improviser un nouvel itinéraire de retour. Nous n’aurons pas à le regretter car, après avoir laissé sur la gauche l’Observatoire dit de Sinaï, d’où le Général Gouraud, en 1918, préparait ses offensives contre les monts de Champagne, nous traversons la forêt de la Montagne de Reims, par Louvois, Ville-en-Selve, Germaine, et une campagne plantureuse : tout est gonflé de sève vigoureuse, d’un vert explosif, au milieu duquel flamboie parfois l’or de vastes carrés de colza (à moins qu’il ne s’agisse de moutarde, conteste une de nos compagnes. Il est vrai que Dijon n’est pas loin !), car le soleil est encore vif et chaud.
A la hauteur de Saint-Imoges, nous gagnons la route de Bellevue-Champillon où s’offre à nous, à mi-côte, un vaste et splendide point de vue sur le vignoble et la vallée de la Marne. Nous atteignons alors Hautvilliers.
Il y avait là, jadis, une puissante abbaye bénédictine (aujourd’hui propriété privée de Moët et Chandon). C’est un de ses cellériers qui, au 17 e siècle, posa les principes, encore appliqués de nos jours, selon lesquels il convient d’élaborer le vin de champagne. Non sans quelque reconnaissance émue, nous allons évoquer son souvenir près du tombeau qui le garde dans l’église paroissiale : tout le monde a reconnu Dom Pérignon. Celle-ci comprend de riches stalles et boiseries des 17e et 18e siècles, un lustre formé de 4 roues de pressoir, quelques chapiteaux dont les bas-reliefs comportent des animaux fantastiques, des décors de feuilles de vigne et de chêne. Certains visages ont l’ironie souriante et la santé solide de plusieurs statues de Reims. A gauche de l’autel, la châsse de Sainte-Hélène contient une relique unique : une partie importante d’épaule ; le reste du corps est à l’église Saint-Leu de Paris.
Nous redescendons sur Cumières par une route très pittoresque au cœur du vignoble, traversons Damery, où naquit la célèbre comédienne, Adrienne Lecouvreur, qui joua au début du 18e siècle les héroïnes de Racine, et où notre bon roi Henri IV venait oublier les soucis de la guerre en compagnie de « La Belle Hôtesse », Anne du Puy.
Et maintenant nous longeons la vallée de la Marne, sous les crépitements, à deux reprises, d’ondées orageuses. Qu’importe ! nous sommes à l’abri, sur le chemin du retour, et les alertes sont brèves.
De la route, nous apercevons sur la hauteur de Châtillon sur Marne, la statue colossale du pape Urbain II, natif du pays, et qui prêcha, en 1095, la première Croisade.
Nous rejoignons alors l’autoroute A4 pour Paris et tandis que, peu à peu, s’établit le silence des fins de journées heureuses, où les voix, une à une, se taisent, comme les instruments de la symphonie des « Adieux », nous roulons vers Garches où nous arrivons un peu avant 21 heures, mais je ne crois pas que personne se soit plaint de ce « retard sur l’horaire prévu », toute la journée fut, à tous points de vue, enrichissante et bien remplie.
Un regret toutefois, lancinant parfois même, pour certains d’entre nous, c’est qu’en pleine Champagne, où nous avons passé en toute amitié cette journée, nous n’ayons pas trouvé l’occasion de savourer, ne fût-ce qu’une coupe de son nectar « bien de chez nous ».
Précisons que les prudents avaient fait provision de quelques bonnes bouteilles « millésimées » à la sortie des Caves Pommery ! nous tâcherons de faire mieux la prochaine fois.
ANNEXE
GLOSSAIRE
ABSIDE : Partie terminale, généralement tracée en hémicycle, d’une église.
ARCATURE : Suite de petits arcs.

ARC-BOUTANT : Organe de contre-butée gothique composé d’un arc en quart de cercle. Sa partie supérieure s’appuie au mur gouttereau qu’il maintient et sa partie inférieure est engagée dans une masse de pierre, dite culée, surmontée d’une charge. L’espace enjambé par un arc-boutant constitue une volée.

CHAPITEAU : Partie supérieure d’une colonne.

CHEVET : Ensemble des absides, considéré de l’extérieur.
CHŒUR : Ensemble des travées droites qui unissent la nef (ou le transept, s’il existe) à l’abside.
CROISÉE : Travée qui marque le point de rencontre de la nef du transept et du chœur. On emploie également le terme de « carré du transept ».
CROISÉE D’OGIVES : Principe essentiel de la construction d’une voûte gothique. Elle est composée de deux arcs diagonaux, ou nervures, qui se croisent à leur sommet.

DÉAMBULATOIRE : Partie tournante des bas-côtés autour de l’abside.
GABLE : Pignon triangulaire

NARTHEX : Porche intérieur ou avant-nef qui précède la nef proprement dite.
NEF : Partie axiale de l’intérieur d’une église qui s’étend de la façade jusqu’au transept ou, en l’absence de celui-ci, jusqu’au chœur.
NERVURE Moulure d’une voûte gothique.
OGIVE (voir Croisée d’ogives) : Le terme d’ogive ne doit jamais être employé pour désigner un arc brisé.
PORTAIL : Grande porte d’un édifice. Son encadrement est latéralement formé de montants : les piédroits (ou jambages) sur lesquels retombent un ou plusieurs arcs concentriques ou cordons de voussures. La pierre plate qu’encadrent ceux-ci constitue le tympan qui peut être divisé en plusieurs parties ou registres. La pierre horizontale qui soutient le tympan forme le linteau qui est souvent soulagé, en son milieu, par un support vertical : le trumeau.
TRANSEPT : Nef transversale d’une église, perpendiculaire à la nef principale. La croisée ou carré du transept, est le point de rencontre du transept, du chœur et de la nef. Chacun des deux bras du transept forme un croisillon.
TRAVEE : Espace compris entre deux piliers consécutifs d’une nef.
TRIBUNE : Galerie située au-dessus des bas-côtés et ouvrant sur la nef par des arcades.
TRIFORIUM : Étroite galerie de circulation, établie entre les arcades d’une nef et les fenêtres hautes. Il ouvre sur la nef par une arcature ajourée. Lorsque son mur de fond est également ajouré, on dit que le triforium est à claire-voie.

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