Thèmes : art, littérature.
Conférence du Mardi 7 février 1995 par Christine Bournel.
Notre siècle d’automation aboutit au matriarcat. Il s’éloigne donc de Rabelais, un de nos plus hauts génies littéraires. Les femmes relèguent Rabelais parmi les plaisanteries de casernes que leurs maris échangent dans les banquets commémoratifs du 6ème Zouaves.
Dans la course au Prix Nobel idéal qui décide de l’audience internationale d’un grand écrivain, Rabelais est battu par Shakespeare et Cervantès. Ainsi reste-t-il un phénomène français à usage interne, qui ne supporte pas l’exportation.

Pourtant, de son vivant, il n’a pas manqué d’adresse. Il n’aimait pas l’odeur des bûches. Aussi fit-il des pieds et des mains pour mourir dans son lit et non sur des fagots.
Il n’est pas non plus l’ivrogne enluminé que certains imaginent d’après une assimilation puérile de l’auteur à son œuvre.
Il est né on ne sait trop quand (1483 ? 1493 ?) près de Chinon, à la ferme de la Devinière. Il appartient à une excellente famille bourgeoise : son père est avocat.
Dès lors, par quelle erreur d’orientation se trouve-t-il enfermé entre les murs des Cordeliers de la Baumette, près d’Angers, et entre ceux des Cordeliers de Fontenay-le-Comte ? Aussi, tente-t-il de desserrer les cordes en compagnie d’humanistes, tel l’avocat André Tiraqueau. Et, avec son camarade Pierre Amy, qui le met en relation avec Guillaume Budé, il passe des veillées studieuses sur le latin et le grec, mais les Cordeliers confisquent les livres diaboliques.
Amy saute le mur et se perd dans la nature. Rabelais, diplomate et sous la crosse paterne de Geoffroy d’Estissac, évêque éclairé de Maillezais, passe dans l’ordre plus doux des Bénédictins.
Rabelais se faufile toujours dans l’ombre de puissants protecteurs : Geoffroy d’Estissac le prend peut-être pour secrétaire, l’emmène à l’abbaye de Ligulé, l’introduit parmi d’autres humanistes. Par tous ses pores, Rabelais boit le bouillonnement intellectuel de la Renaissance.
Aussi, pour conquérir un peu plus de savoir et de liberté, il fait sa médecine à Montpellier (1530) sous l’habit de prêtre séculier. Puis il l’enseigne selon des nouvelles méthodes. A Lyon où il est médecin de l’Hôtel-Dieu (novembre 1532), il commence à publier des ouvrages pour confrères : des éditions des Aphorismes d’Hippocrate, des lettres médicales de Giovanni Manardi, du Testament de Lucius Cupidius.
A l’été 1532 explose à Lyon une bombe, un opuscule que tout le monde s’arrache : les Grandes et Inestimables Chroniques du Grand et Enorme géant Gargantua, contenant sa généalogie, la grandeur et la force de son corps, mais aussi les merveilleux faits d’armes qu’il fit pour le roi Artus.
Comme tous les classiques, Rabelais pille ses prédécesseurs avec un sans-gêne de détrousseur d’épaves. Tous les écrivains jouent avec la même balle et ne diffèrent que par l’art de la placer.
Rabelais, quant à lui, suit sagement le plan des romans du Moyen-Age : Fierabras, Huon de Bordeaux, les quatre fils Aymon. Comme tous les géants à la mamelle, Pantagruel mange le jarret de sa nourrice, une vache étrangle un ours trop familier et réduit son berceau en miettes.
Rabelais manifeste son originalité, mélangeant les détails fabuleux propres à un géant dont on ne peut attendre aucune mesure, à des traits réalistes caractéristiques de notre race de 1m 70 à 1m 80, notamment le tour de France des Universités : Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Bourges, Orléans, Paris.
Rabelais innove en matière de géant. Dans nos chansons de geste, ces démesurés étaient souvent des brutes. Rabelais invente un bon géant. Peut-être d’ailleurs emprunte-t-il cette nouveauté aux géants italiens : le Morgante Maggiore de Pulci, le Fracasse de Folengo. Ainsi, c’est Folengo qui lui souffle dans l’oreille l’idée d’entourer son géant de satellites représentant chacun, suivant son nom grec, une qualité : Carpalion (le rapide), Eusthène (le fort), Epistéon (le sage), Panurge (l’homme à tout faire).
Rabelais anime Panurge d’une telle alacrité qu’il semble l’avoir créé. Eternel étudiant, bohême, toujours entre deux chaises, à la poursuite de sa jeunesse, Panurge connaît soixante-trois manières de se procurer de l’argent.
De cet Ulysse de Touraine devenu étudiant à Paris et donc un peu cousin de Villon, il est l’ancêtre de tous les valets du répertoire : les Scapin, les Figaro qui triomphent, par la vitesse et l’ingéniosité, de la pesanteur des classes privilégiées et qui, en face de l’ennui des maîtres, représentent le don d’amusement de ceux que le pouvoir n’a pas encore abêtis.
Impeccable opportuniste, Rabelais bat le fer de son succès tant qu’il est chaud. Après les aventures de Pantagruel, il raconte celles de son père, Gargantua, qu’il publie en août 1534 pour la foire de Lyon.
Cette fois, Rabelais se lance, à bride abattue, dans l’invention pure, c’est-à-dire dans la réalité, qu’il préfère folies du gigantisme. Gargantua devient un seigneur de Touraine.
Rabelais s’amuse de notre crédulité en faisant perpétuellement la navette entre l’outrance de l’invraisemblance et les détails crus. Il élargit les propriétés des Rabelais en royaumes, pour chasser dans ses hameaux avec des troupes comparables à celles de François 1er en Italie.
Fier de son succès, Rabelais ne se cache plus, comme à ses débuts, sous l’anagramme de Maître Alcofrybas Nosier. En 1546, il publie à visage découvert, sous le nom de François Rabelais, le Tiers Livre des Faits et Dits Héroïques du Noble Pantagruel. Ainsi, au sommet de la gloire, s’érige-t-il en fondateur d’une doctrine philosophique, le pantagruélisme.
Devenu en 1533 le protégé de l’évêque de Paris, Jean du Bellay, Rabelais le suit à Rome en mission diplomatique. Rome n’est-elle pas la terre bénie de la culture antique ? Pourtant, Rabelais paraît s’intéresser, au cours de ce premier séjour de quatre mois, plus à la botanique qu’à l’archéologie.
« L’affaire des Placards », à l’automne 1533, avait fourni le prétexte à une répression sévère contre l’hérésie. Des affiches injurieuses et blasphématoires avaient été apposées jusqu’aux portes de la chambre du roi. Rabelais prend peur et se cache. Il est prêt à souffrir pour ses idées, mais « jusqu’au feu exclusivement », nous dit-il. Il est tout heureux d’accompagner, pour son deuxième voyage, son protecteur, nommé depuis Cardinal. C’est pour lui l’occasion de rencontrer Clément Marot à la cour de Ferrare.
Le deuxième séjour romain dure sept mois. Il fournit à Rabelais l’occasion de faire effacer la condamnation pour apostasie dont il a été frappé quand il a, de son propre chef, abandonné la bure. L’appui du Pape l’aide ensuite à se faire une place parmi les chanoines prébendés du Monastère bénédictin de Saint-Maur-des-Fossés dont son patron était l’abbé.
On retrouve la trace de Rabelais en 1537 à un banquet en l’honneur d’Etienne Dolet, qui sera pendu et brûlé, neuf ans plus tard, pour la hardiesse de ses idées. Rabelais, auprès de Dolet, c’est plus qu’une coïncidence. Un instant soupçonné d’espionnage, il évite l’arrestation et termine ses études de médecine à Montpellier, d’où il se rend à Aigues-Mortes assister à l’entrevue entre François 1er et Charles-Quint.
Enfin, en 1539, il repart pour l’Italie où il accompagne Guillaume du Bellay, frère du précédent seigneur de Langey et gouverneur du Piémont. C’est autour de cette date qu’il eut un fils, Théodule.
La Sorbonne condamne les œuvres de Rabelais, mais de hautes protections arrêtent l’exécution de la sentence et il obtient le privilège royal pour le Tiers-Livre publié à Paris en 1546.
En 1549 paraît le Quart-Livre. Rabelais est passé au service du Cardinal Odet de Châtillon et il vit du revenu de ses deux cures, Saint-Martin de Meudon et Saint-Christophe du Jabet (diocèse du Mans).
Le Quart-Livre était sévère pour la curie romaine, mais les relations étaient alors tendues entre le Pape et Henri II. Le Tiers-Livre, toujours consacré aux Faits et Dits Héroïques du Bon Pantagruel, encore que Panurge y tienne la première place, était dédié à Marguerite de Navarre qui, sur ses vieux jours, virait au mysticisme.
Après tant de combats et de voyages, Rabelais semblait enfin aspirer à la paix. Il soignait ses paroissiens malades et remplissait avec ponctualité ses fonctions de curé.
Il mourut le 9 avril 1553. Le Cardinal ayant envoyé prendre de ses nouvelles, Rabelais fit au messager cette belle réponse de philosophe :
« Dis à Monseigneur l’état où tu me vois, et que je m’en vais chercher un grand peut-être … ». Puis plus tard : « Tire le rideau, la farce est jouée ».
Son testament contenait cette dernière pirouette : « Je n’ai rien vaillant, je dois beaucoup, je laisse le reste aux pauvres ».
De son œuvre foisonnante, peut-être « la plus difficile de toute la littérature française », selon Paul Zumthor, la postérité n’a souvent retenu, bien injustement, que les clichés véhiculés par l’adjectif « rabelaisien ».
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