LES FEMMES ARTISTES ET L’ART CONTEMPORAIN
DE FRIDA KAHLO À LOUISE BOURGEOIS

Thèmes: Art, Histoire, Peinture
Conférence du mardi 30 septembre 2025.

Par Monsieur Marc SOLERANSKI, Maître es lettres modernes et histoire de l’art, diplômé de Paris IV Sorbonne et de l’Institut d’Etudes théâtrales.

INTRODUCTION

Le sujet des femmes artistes s’écrit et s’actualise régulièrement non seulement par l’émergence de nouvelles artistes mais aussi du fait que l’on redécouvre des artistes du passé qui avaient connu la gloire mais que l’on a occulté dans les ouvrages d’histoire de l’art. Ce n’est qu’au XXIe siècle que les historiens redonnent leur place aux femmes, c’est pourquoi certaines artistes que l’on ne connaissait que comme des muses telles que Dora Maar ou Dorothea Tanning sont désormais reconnues comme artistes à part entière. Longtemps Camille Claudel ne fut connue que comme la soeur de Paul et l’égérie de Rodin, elle ne sortira de l’ombre qu’après la sortie du film Camille Claudel en 1988, près de cinquante ans après sa mort.

I – Les femmes et le surréalisme.

Jusqu’au milieu des années 1990 l’on considérait que le surréalisme était un mouvement artistique exclusivement masculin. Or, au XXIe siècle les ouvrages d’histoire de l’art nous montrent le travail artistique de Dora Maar (1907-1997) désormais reconnue comme une grande photographe et peintre surréaliste et non pas uniquement comme la muse de Pablo Picasso. L’artiste tchèque Maria Cerminova dite Toyen -le diminutif de citoyen- ou Valentine Hugo qui épousa un arrière-petit-fils de Victor Hugo, doivent retrouver leur place aux côtés de leurs homologues masculins.

Il en est de même avec Leonora Carrington (1917-2011) britannique exilée au Mexique, qui longtemps ne fut connue que comme l’amie de Max Ernst alors que son œuvre est riche. Ernst qui est opposant au nazisme est persécuté dans son propre pays et doit fuir mais, dès le début de la guerre il est arrêté comme allemand. Carrington émigre au Mexique et Ernst aux Etats-Unis et feront connaître le mouvement surréaliste outre Atlantique.

 

 

Dorothea Tanning (1910-2012) originaire d’une petite ville de l’Illinois, se joint au groupe des surréalistes de New York formé autour d’André Breton fuyant l’Europe en guerre, et rencontre Max Ernst qu’elle épousera. Ses œuvres figuratives mêlent le réel au rêve et ouvrent la porte à l’imagination. Fantasmes sexuels, angoisses et peurs de son père, homme imposant et tyrannique, caractérisent son univers onirique. Plusieurs de ses œuvres comportent des portes et des serrures symboles de l’inconscient chers aux Surréalistes. Sa peinture reprend de nombreux codes d‘Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll.

 

 

Au Mexique, une artiste méconnue en Europe, Remedios Varo (1908-1963), développe une peinture onirique très riche. Les mystères alchimiques lui servent de références. Elle aime se représenter comme quelqu’un qui recrée le monde ainsi que le montre sa toile « Création des oiseaux » (1957), où elle donne vie aux volatiles qu’elle dessine à partir de couleurs puisées dans les profondeurs de l’univers, d’une lumière venue de la lune, de chants dictés par une mandoline qui vibre dans son coeur…

Gabriele Münter (1877-1962) élève puis compagne de Kandisky, est une artiste allemande qui a été totalement oubliée aussi bien en France qu’en Allemagne alors qu’elle est une des principales représentantes du mouvement Der blaue Reiter (Le Cavalier bleu). Elle n’est reconnue qu’à la fin du XXe siècle avec la création en 1994 d’un prix Gabriele Münter, un des prix les plus prestigieux d’Allemagne.

Même une artiste devenue iconique comme Frida Kahlo (1907-1954) a été oubliée un certain temps avant de devenir une des peintres les plus représentées dans le Monde des années 2000.

Sa vie personnelle apparaît constamment dans son œuvre : sur ses 143 tableaux, 55 sont des autoportraits. Ainsi, comme son nom l’indique, son père est allemand alors que sa mère est la fille de paysans aisés aux origines aztèques. Elle revendique cette double culture dans sa toile « My grandparents, my parents and I » (1936). À l’âge de 7 ans, elle contracte la polio et conservera une jambe infirme. Alors qu’elle est étudiante, elle est victime d’un très grave accident provoqué par la collision entre le bus où elle se trouve et un tramway. Elle a une jambe broyée et une barre métallique lui transperce le torse, abimant considérablement sa colonne vertébrale. Elle est alitée de nombreux mois et pour qu’elle s’occupe ses parents lui installent un véritable atelier de peinture autour de son lit ainsi qu’un grand miroir au plafond. Elle peint ainsi plusieurs toiles en se prenant pour modèle dans le miroir.

Frida Kahlo met en avant la culture mexicaine en refusant de suivre la mode européenne. Elle ne porte pas de robe mi-mollet ou les cheveux coupés à la garçonne mais s’habille de tenues traditionnelles mexicaines, porte des bijoux locaux et garde ses sourcils épais.

 

Elle épouse Diego Rivera célèbre muraliste mexicain mais ce dernier aime séduire et a plusieurs maîtresses, de son côté Frida succombe au charme de Léon Trotsky, réfugié au Mexique. Frida Kahlo montre sa souffrance morale et physique dans plusieurs tableaux comme « Le cerf blessé » (1946), « Henry Ford Hospital » (1932) suite à plusieurs fausses couches ou « Unos cuantos piquetitos » (1935).  L’état de santé de l’artiste se dégrade au début des années 1950 et alors qu’elle est mourante elle peint une dernière toile, une nature morte avec la phrase « viva la vida » écrite sur une tranche de pastèque. La peinture de Frida Kahlo a marqué la culture mexicaine mais aussi celle du continent américain dans son ensemble. Ses œuvres sont un véritable journal intime et reflètent sa vie très mouvementée. Frida Kahlo exècre les surréalistes européens mais sa peinture pourrait faire partie du mouvement surréaliste. André Breton, théoricien du mouvement, dira que la peinture de Frida Kahlo est un ruban attaché à une bombe.

 

 

Le pendant étasunien de Frida Kahlo est Georgia O’Keeffe (1887-1986). Cette dernière cherchant à casser le cliché qui consistait à penser que les femmes artistes peignaient une peinture « sage », essentiellement des enfants et des fleurs, peint des fleurs mais en gros plans avec des formes très équivoques. On peut rappeler que la représentation de la nudité est très codifiée même pour les peintres masculins et ce n’est qu’au début du XXe siècle avec Suzanne Valadon qu’une femme ose peindre un homme nu, tout en devant affronter la censure. On peut donc voir à quel point les tableaux de Georgia O’Keeffe sont transgressifs. Avec humour, elle soulève le paradoxe: « pourquoi les femmes ont-elles le droit de représenter des fleurs et pas de montrer des sexes, alors que les fleurs sont les organes reproducteurs (donc, les sexes) des végétaux? » Dans la seconde partie de sa vie, l’artiste s’installe dans le désert du Nouveau Mexique et le peint de manière poétique. Loin des clichés d’une peinture doucereuse réservée aux femmes, ses paysages dégagent une grande force et brouillent les pistes entre figuration et abstraction, réalisme et onirisme.

 

 

 

 

 

II – Les femmes, des artistes innovatrices.

Pendant très longtemps on a considéré que les innovations en art ont été apportées par les hommes. La naissance de chaque courant artistique a été associée à un artiste ou à un groupe d’artistes masculins. Or certaines artistes féminines ont apporté de grandes nouveautés. C’est le cas de l’artiste portugaise Maria-Helena Vieira da Silva (1908-1992) qui prend des éléments très concrets et quotidiens qu’elle développe dans des compositions complexes confinant à l’abstraction géométrique. Dans « Jeu de cartes » (1937) ou « La partie d’échecs » (1943), « la Bibliothèque » (1949) c’est un dialogue vertigineux entre l’espace, le mouvement et les formes où la perspective n’est plus un moyen mais un sujet de représentation. La simplification est poussée à l’extrême dans la toile « La gare Saint-Lazare » (1949) mais grâce au titre on se plonge dans la réalité d’une gare (couleur grise, lignes des rails et de la verrière, effet de fumée etc.).

 

 

 

 

 

Certaines artistes seront mises en avant grâce au mécénat de la Cinquième République comme ce fut le cas d’Aurélie Nemours (1910-2005) qui réalisa les vitraux du Prieuré de Salagon. C’est une artiste qui s’inscrit dans l’art abstrait géométrique. Ses vitraux du Prieuré sont l’aboutissement de ses recherches plastiques : on y retrouve les formes essentielles de son art, le carré et le rectangle, et ses réflexions sur le monochrome et la couleur.

 

 

 

Niki de Saint-Phalle (1930-2002) est une autre artiste innovante qui travaille avec beaucoup d’imagination les couleurs primaires et les formes courbes. Elle collabore parfois avec son mari Jean Tinguely, figure majeure du « Cinétisme ». C’est elle qui obtient la commande d’Etat de la fontaine Stravinsky de Paris ; elle fera les personnages et sculptures colorées comme « L’Oiseau de Feu », son mari fera les mécanismes en mouvement d’où sortent les jets d’eau. Cette « fontaine » entre en résonance avec l’IRCAM qui la borde. Ils collaborent également pour le Cyclope à Milly-la-Forêt.

 

 

Parce que son père était parti travailler en Angleterre, Paula Rego (1935-2022) fait d’innombrables aller-retours entre le Portugal et Londres et par conséquent elle mêle l’originalité des mouvements pop-rock britanniques à la tradition de la société portugaise brimée par la dictature de Salazar. Ayant peu de moyens, elle utilise des matériaux tels que le papier mâché. Elle épouse l’artiste britannique Victor Willing qui l’impressionne fortement. Complexée par son mari, Paula Rego s’affirme tard, à la mort de son mari. Sa toile « The Dance » montre bien cette nouvelle liberté, « Maintenant que je suis veuve ».

 

 

 

Louise Bourgeois (1911-2010) se distingue d’abord dans les mouvements féministes d’après-guerre et son œuvre rend hommage au dévouement de sa mère. Cette dernière est tisserande dans l’atelier familial de restauration de tapisseries et l’artiste aime faire le parallèle entre les fils de la couturière et la toile de l’araignée. Elle s’inspire de la mythologie grecque qui relate l’histoire d’Arachné qui tisse si bien qu’elle provoque la jalousie de la déesse Athéna. Arachné est si triste qu’elle se pend. Athéna touchée, transforma Arachné en un invertébré qui a la faculté de tisser mais uniquement pour se nourrir. Pour Louise Bourgeois, l’araignée qui protège et tisse symbolise parfaitement l’amour maternel, les formes arachnéennes peintes ou sculptées intitulées « Maman » sont une ode à sa mère. On peut voir certaines de ses araignées géantes devant la Tate Modern de Londres, le musée Guggenheim de Bilbao ou le musée des beaux-arts du Canada à Ottawa. Réduisant l’image de son père à une forme purement phallique, Louise Bourgeois affirme par là-même un art engagé où le courage féminin prend le pas sur la domination masculine.

 

La peinture féminine continue de se réinventer après la fin du XXe siècle, et parmi les artistes en vie on peut mentionner l’Allemande Edelgard Basalyk (née en 1954 ) qui s’inspire du romantisme allemand en y mêlant le surréalisme français. Cette double inspiration donne naissance à une peinture très poétique, où l’oiseau peut se percher sur un nuage comme sur une branche, où le Soleil a rendez-vous avec la Lune, où l’écume des vagues se confond avec les nuées célestes, dans des contrastes lumineux qui mêlent les couleurs de l’aube à celles du crépuscule…

 

 

 

CONCLUSION

L’histoire de l’art évolue et permet de découvrir ou redécouvrir de nombreuses femmes artistes rétablissant la parité dans des mouvements souvent décrits comme uniquement masculins.  Loin de se contenter d’imiter les peintres et sculpteurs qui cherchaient à minimiser leur importance, elles ont su innover non seulement par leur sensibilité mais aussi par des images puissantes en contradiction avec la réputation précieuse et ornementale qu’on avait coutume de donner aux créations féminines. Ces exemples pris dans la peinture et la sculpture du XXe siècle méritent d’être comparer avec des personnalités redécouvertes depuis peu dans d’autres domaines comme l’architecture, la photographie, le cinéma, la musique…

On pourra également se reporter au compte rendu de la conférence de Marc Soléranski du 14 janvier 2025 sur le même thème LES FEMMES ARTISTES DU VINGTIÈME SIÈCLE, DE SUZANNE VALADON À FRIDA KAHLO

 

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