Thèmes : Art, Civilisation, Société
Conférence du mardi 10 février 2026
Par Monsieur Bernard RIO, auteur de nombreux ouvrages sur le sacré et les anciennes traditions dans le monde celtique, dont « Le vrai savoir des druides » publié en 2025 ; M. RIO a été récompensé par plusieurs prix littéraires pour ses essais historiques et ethnologiques ; il a contribué à la partie celtique du Dictionnaire critique de l’ésotérisme publié par le PUF.

Que sait-on des druides et de leur enseignement ? Les historiens grecs et latins les surnommaient « les très savants ». Ils prétendaient également que le philosophe et mathématicien Pythagore avait été leur élève. Il a été souvent dit que les druides ne transmettaient leur science que par voie orale. En réalité, leur parole primait l’écrit, mais cela n’a pas empêché ces sages de nous léguer une abondante littérature. Le savoir des druides a ainsi perduré dans des mythes, des récits, des poèmes et des chants que la tradition a conservés en particulier dans les îles britanniques et en Bretagne continentale.
Après avoir recensé les mentions des druides dans les textes classiques de l’antiquité et du moyen âge, Bernard Rio propose une exégèse originale de cet enseignement qui anticipait, sur bien des sujets, la science moderne. Les druides connaissaient les dimensions et la forme ronde de la Terre, la dilution et la contraction du temps et donc la théorie de la relativité du temps. Ces philosophes quantiques avant l’heure assimilaient le monde à un organisme vivant, ce qui suppose plusieurs âges du monde, avec une apogée et une mort. Ils prédisaient la fin d’un temps, sous la forme d’un renversement des valeurs et d’un effondrement de la société. La croyance celtique dans l’Autre-Monde induisait plusieurs fins dernières !
Ce préambule permet d’illustrer une tournure d’esprit spécifique aux Celtes qui permet de comprendre leur philosophie. « Certains peuples – tels les Romains – pensent leurs mythes historiquement ; les Irlandais pensent leur histoire mythiquement ; et de même leur géographie : chaque accident remarquable du sol d’Irlande est le témoin d’un mythe, en quelque sorte, un mythe cristallisé. Le surnaturel et le naturel se pénètrent, et se continuent et une circulation constante de l’un à l’autre en assure l’unité organique », écrit en 1940 Marie-Louise Sjoesdedt[1].
Admettre cette vision fabuleuse du monde, c’est récuser la pensée chronologique du temps et cartésienne de l’espace, puisque dans la civilisation celtique il existe une continuité dans le temps et dans l’espace entre le monde et l’Autre Monde, entre le visible et l’invisible, entre aujourd’hui, hier et demain. Cette continuité sans ordre apparent et sans chronologie fait qu’il est complexe d’appréhender la pensée celtique et de la définir.
La matière celtique s’inscrit dans un domaine indo-européen. Elle est composée d’histoires merveilleuses où se croisent la mythologie et la religion, ainsi que l’antiquité gréco-romaine et l’hagiographie chrétienne. Il faut aborder cette matière en la passant au tamis de différentes disciplines pour en extraire l’essence. L’étude de la religion, de la mythologie et de la philosophie celtique n’est pas impossible si on recourt aux comparaisons et interprétations transdisciplinaires.
Bernard Rio a illustré son propos en citant un texte de Pline l’ancien.
Dans « Histoire naturelle », Pline cite l’œuf de serpent des Gaulois, l’« ovum anguinum » qui valut à un Gaulois originaire du pays des Voconces d’être condamné à mort par l’empereur Claude, au 1er siècle après J.-C.
« Il est une espèce d’œuf, oubliée par les Grecs, mais en grand renom dans les Gaules : en été, de très nombreux serpents s’entrelacent ; avec leur bave et l’écume de leur corps, ils façonnent une sorte de boule. Les druides disent que cette forme d’oeuf est projetée en l’air par les sifflements des serpents, et qu’il faut le recevoir dans un manteau avant qu’il touche la terre ; que celui qui s’en est emparé doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par l’obstacle d’une rivière ; l’épreuve qui fait reconnaître cet œuf est qu’il flotte contre le courant, même s’il est attaché avec de l’or. Les mages prétendent qu’il faut les prendre pendant une certaine lune. J’ai vu cet œuf : il est de la grosseur d’une pomme ronde moyenne et la coque en est cartilagineuse, avec de nombreuses cupules, comme celles des bras des poulpes. Il est célèbre chez les druides. On en loue l’effet merveilleux pour le gain des procès et l’accès auprès des souverains ; un chevalier romain du pays des Voconces qui, pendant un procès, en portait un dans son sein, fut mis à mort par le divin Claude, empereur, sans aucune autre raison, à ma connaissance »[2].Le fait de porter un œuf de serpent, considéré comme un talisman, attestait de facto une affiliation à la religion gauloise ; et le chevalier voconce fut condamné en vertu de la loi de l’empereur Auguste interdisant de s’affilier au druidisme.
L’archéologie confirme, entre le paléolithique et la période gallo-romaine, la présence d’oursins fossiles dans cent-dix-sept sites archéologiques celtiques, principalement des sépultures avec une apogée aux périodes de l’âge du Bronze et de l’âge du fer ! Mais quel autre sens que celui d’une superstition, donner à ce faits divers gaulois traité par l’historien latin ?
Le scénario ne correspond pas à une description naturaliste, mais relèverait d’un schéma symbolique. En comparant le texte de Pline avec « Brahmânda », l’œuf du monde dans le « Véda », on ouvre une première piste de réflexion :
« L’embryon d’or au commencement se développa :
Né il devint le maître unique des choses.
Il maintient la Terre et le Ciel que voici.
Quand est-il ce dieu, que nous le servions par notre oblation »[3]
Une autre comparaison avec un texte mythologique irlandais permet d’approfondir cette réflexion. L’œuf de serpent des druides illustre le passage de l’infiniment grand à l’infiniment petit. L’histoire rapportée par Pline mettrait en scène une conception celtique des origines du monde. L’esprit, c’est-à-dire l’œuf de serpent, ensemencerait la matière représentée par les eaux primordiales !
Au début de l’existence, il existerait un non-Etre… Et de ce non-Etre surgirait un mouvement, une boule qui vole, un œuf qui nage à contre-courant dans les eaux, et de ce vide surgirait l’être vivant ! Mais dans l’Etre subsisterait le non-Etre fondamental. Telle serait l’allégorie de l’Etre au-delà des apparences, que Pline a transcrit et localisé quelque part dans le pays des Voconces (Carpentras-Orange).
En extrapolant le fait merveilleux cité dans le texte latin, cet œuf cosmique illustre l’énergie qui est au-delà de l’existence, cette énergie qui a donné naissance aux dieux et aux hommes. Le symbole cosmique de l’oursin fossile explique sa présence dans les sépultures gauloises. L’âme individuelle ne meurt pas, elle n’est d’ailleurs jamais séparée de l’âme universelle.
Dans ce schéma, l’œuf de serpent est à l’origine de la vie. Pour donner la vie, l’œuf, principe féminin, doit être fécondé par le serpent, principe masculin. Ainsi le serpent masculin engendre et le serpent féminin pond l’œuf… Mais les serpents ne peuvent s’unir que s’ils ont eux-mêmes été engendrés. La chaîne des unions est une nécessité indéfinie. Ainsi est posée la question du commencement ! Et la réponse nous est donnée. Le serpent précède l’œuf de même que la virtualité précède la réalité. L’œuf fécondé doit être préservé, hors du chaos, dans cette course contre le temps, pour ne pas être englouti dans les eaux primordiales. Il est le germe de la vie. Cependant, il n’est pas assimilable à un commencement, puisque le nœud de serpents, principe masculin et principe féminin, le précède. C’est donc un recommencement sans fin, un acte créateur qui s’inscrit dans un cycle.
Les exemples de la fabuleuse pensée celtique abondent dans la mythologie et la littérature médiévale. Il suffit de se pencher sur les textes pour apprendre et de penser pour comprendre…
Bernard Rio a poursuivi ses comparaisons en évoquant la tripartition de la classe sacerdotale des Celtes, reposant sur une classe de théologiens et philosophes (les druides) qui se préoccupent de l’âme, une classe de poètes et musiciens qui œuvrent dans les arts et le domaine de l’esprit (les bardes), et une classe de praticiens et médecins qui travaillent dans le domaine physique, pour le bien être du corps (les ovates).
A suivi un exposé sur la déesse Sequana, aux sources de la Seine. Le nom de « Sequana » vient du gaulois « seco-vana » signifiant « s’écouler ».
C’est en remontant aux sources de la Seine, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Dijon, sur la commune de Source-Seine, que l’étymologie prend son sens. Les eaux mères qui s’écoulent dans le vallon étaient vénérées par les Gaulois qui y déposèrent des offrandes jusqu’au cinquième siècle après J.-C. La sculpture en bronze découverte en 1933 aux sources de la Seine représentant Dea Sequana est exceptionnelle par son originalité. La déesse figure debout sur un bateau avec une figure de proue en tête de canard, laquelle tient dans son bec une petite boule. L’association de la déesse avec un oiseau migrateur peut être comparée à une représentation d’une autre divinité celtique Minerva Sulis, à Bath, en Grande Bretagne. Le lien entre Sequana et Minerva Sulis est si étroit qu’il n’y a plus à douter de la parenté entre ces déesses fluviales et solaires, qui de février à mai, naviguent pour accoucher de la lumière… Telle la figure de proue de Sequana portant en son bec une petite perle qui va devenir aussi grande que le soleil au point final de la navigation.
Bernard Rio a ensuite évoqué le combat des arbres, dans le texte latin « La Pharsale » de Lucain où il est question de la disparition au 1er siècle avant J.-C. d’une légion romaine dans une forêt identifiée comme celle de la Sainte-Baume. S’en suit une digression sur l’alphabet des arbres, les oghams, l’enseignement des arbres et le symbolisme de l’homme sage, Merlin, qui s’ensauvage dans la forêt et se perche dans l’arbre. Cette figure commune à plusieurs récits mythologiques renvoie au détachement, à l’élévation spirituelle et au passage dans l’autre monde.
L’if, ce feuillu qui ne perd pas ses feuilles en hiver, qui porte des fruits rouges, – le sang – est représentatif de ce passage d’un monde à l’autre, le vert des feuilles symbolisant l’immortalité et les fruits, toxiques, représentant la mort.
Bernard Rio a évoqué le rapport entre le monde celtique et la période romane, avec le passage de l’abstraction à la figuration, , à l’opposé des courants des XIXème ou XXème siècle qui sont passés de la figuration à l’abstraction, en prenant l’exemple des chapiteaux de l’église Saint-Guénolé de Locquénolé où le premier chapiteau en entrant par le portail sud est une représentation abstraite de l’homme alors qu’en sortant par le portail nord, le chapiteau est montre une figure abstraite (la photo).
A travers les nombreux exemples et aller-retour entre la mythologie celtique, les textes de l’antiquité gréco-romaine, les hagiographies chrétiennes, la littérature médiévale et le folklore, cette conférence a montré la richesse et la complexité de la matière celtique.
Notes :
Marie-Louise Sjoesdedt, « Dieux et héros des Celtes », Presses Universitaires de France, Paris, 1940, réédition Terre de Brume, rennes, 1993, p 19
2 Pline l’ancien, « Histoire naturelle » XXIX, 29-54, traduction J. André, Les Belles Lettres, Paris, 1962
3 Rig Véda, X, 121, traduction Louis Renou, « Hymnes et prières du Veda », p 123, Maisonneuve, Paris, 1938.
Bibliographie : « Le vrai savoir des druides », Bernard Rio, collection Vega, éditions Trédaniel, 264 pages, 21 euros, parution avril 2025.
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