SORTIE-VISITE : la Manufacture des Gobelins et le Musée de Cluny

Thèmes : Art, Economie, Histoire, Peinture
Visite du jeudi 11 décembre 1997

 

Fiche de visite par Emile Brichard

 

Notre visite de ce jour nous conduit dans le quartier des Gobelins où une croyance populaire attribuait à l’eau de la Bièvre des qualités tinctoriales précieuses qui auraient permis à Jehan Gobelin de réaliser ses plus éclatantes couleurs. Il avait établi au milieu du XVème siècle, sur les bords de la Bièvre, au niveau de l’actuelle rue Barbier de Metz, un atelier de teinture qui rapidement connut un grand succès. Des drapiers et d’autres teinturiers s’installèrent dans le voisinage, attirés par la pureté de l’eau de la rivière. L’enclos et la rivière où ils s’établirent prirent rapidement le nom de quartier et de rivière des Gobelins.

En 1673 la manufacture de tapis s’y installa et conserva intact son aspect ancien jusqu’à la fin du Second Empire, mais en 1871 elle subit les destructions et les incendies de la Commune et 85 tapisseries, aussi bien anciennes que modernes, brûlèrent. Les premiers ateliers avaient été installés sur ordre de Henri IV, mais c’est Colbert qui donna une forte impulsion à l’industrie et à l’art de la tapisserie afin d’éviter les achats à l’étranger. Il regroupa dans le quartier des Gobelins les divers ateliers parisiens ainsi que la manufacture de Maincy confisquée à Fouquet alors disgracié. La manufacture royale fut alors confiée à Charles le Brun, premier peintre du Roi.

Notre conférencière précisera elle-même les distinctions à faire entre les différents termes techniques (carton, haute lisse, basse lisse, ourdissage) et entre les divers établissements (Beauvais, Aubusson, Savonnerie, …).

Nous nous dirigerons alors vers le musée de Cluny qui occupe deux bâtiments très différents : les thermes de Lutèce, vestiges romains et l’Hôtel des Abbés de l’abbaye de Cluny du XIVème siècle. Mais dans ce musée, nous ne nous attarderons qu’aux salles consacrées à la tapisserie. Nous visiterons la salle où a été reconstituée une « chambre de tapisserie » en contemplant la tenture de « La vie seigneuriale » appartenant au groupe des « mille fleurs » à fond bleu sombre où d’élégantes silhouettes sont disposées sur le fond à fleurs en une agréable mise en scène.

Puis nous aborderons les mystères et les symboles des tapisseries dites de la Dame à la Licorne. S’y ajouteront les légendes sur lesquelles notre conférencière se montrera certainement très avertie.

Laissons les derniers mots à Prosper Mérimée qui les découvrit en 1841 au château de Boussac : « II y en avait autrefois plusieurs autres plus belles, me dit le maire, mais l’ancien propriétaire du château les découpa pour en couvrir les charrettes et en faire des tapis. Cinq des six tapisseries sont en fort bon état, la sixième est un peu mangée par les rats … Ne pensez-vous pas qu’il y aurait lieu de les acheter pour la Bibliothèque royale ? ».

Et Prosper Mérimée suivit ce judicieux conseil.

 

Compte-rendu de la visite par Emile Brichard

 

L’enclos des Gobelins présente actuellement les mêmes contours qu’au XVIIème siècle. Seul a disparu en 1935 le jardin, formant une sorte d’île comprise entre deux bras de la Bièvre, dans lequel le personnel de la manufacture cultivait, depuis Louis XIV, fruits et légumes.

La manufacture, dès 1673, était formée de vastes bâtiments construits sous Louis XIV et agrandis par la suite. Elle conserva intact son aspect ancien jusqu’à la fin du Second Empire. L’élargissement de la rue Mouffetard, en juillet 1859 dans la partie qui devint l’avenue des Gobelins, obligea la manufacture à céder 1280 m2 de terrain. En 1871, les Fédérés incendièrent les bâtiments : 85 tapisseries aussi bien anciennes que modernes brûlèrent.

On pénètre dans l’enclos des Gobelins en franchissant la grille établie à la fin du Second Empire après la suppression de la grande entrée. Le musée est édifié à l’emplacement des locaux incendiés par la Commune. Il succéda à une construction « provisoire » élevée à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878 et démolie en 1911. Dans une galerie, des tapisseries de haute et basse lisse appartenant aux collections du Mobilier National sont présentées par roulement. La galerie basse abrite depuis 1948 les métiers de haute lisse de la manufacture des Gobelins.

La conférencière nous initie d’abord au vocabulaire précis de cette profession de haute technique et de longues traditions. Retrouvons ces termes qui évoquent des lieux et des actions bien précises : Beauvais, Aubusson, La Savonnerie ; Jacquard ; le carton ; la haute lisse et la basse lisse, l’ourdissage… Nous y reviendrons.

 

La manufacture des Gobelins

Depuis les premières années du XVIIème siècle, des ateliers de tapisseries avaient été installés par ordre d’Henri IV au faubourg Saint-Marcel, dans une grande maison ayant appartenu à la famille Gobelin.

Colbert voulut donner une forte impulsion à l’industrie et développer la production artistique française afin d’éviter les achats à l’étranger. Il résolut de regrouper, au faubourg Saint-Marcel, les divers ateliers parisiens de haute et basse lisse, ainsi que la manufacture de Maincy que Louis XIV venait de confisquer au Surintendant des Finances Fouquet. La manufacture royale des Gobelins était créée. Elle fut placée en 1663 sous l’autorité de Charles Le Brun, premier peintre du roi.

De 1663 à 1690, année de la mort de Le Brun, 197 pièces formant 19 tentures sortirent des ateliers de haute lisse et 186 pièces constituant 34 tentures sortirent de ceux de basse lisse. Parmi les plus célèbres tentures exécutées dans les ateliers des Gobelins pendant la direction de Le Brun, il faut citer : la Tenture des Éléments et la Tenture des Saisons, l’Histoire d’Alexandre, l’Histoire du Roi, la Tenture des Indes…

Le Brun mourut aux Gobelins en 1690.

Pierre Mignard lui succéda. Cette période de la direction de Mignard fut marquée avant tout par les conséquences de la situation politique : les guerres avaient épuisé les finances du royaume, les travaux dans la manufacture furent tout d’abord ralentis faute de commandes, puis cessèrent.

Il est incontestable que la réputation des Gobelins au XVIIIème siècle avait atteint son apogée avec des tissages comme ceux de la Tenture des Amours de Dieux : Mars et Vénus de Boucher. Cette réputation s’étendait à toute l’Europe.

Le fonctionnement de la manufacture pendant la période révolutionnaire fut particulièrement difficile.

L’Empire devait lui rendre la vie. A nouveau elle connut une réelle prospérité, car, selon le désir de Napoléon, les tapisseries de la manufacture devaient former « le principal ornement des maisons impériales ». Des portraits de la famille impériale, principalement de l’Empereur et de l’Impératrice, furent mises en métier.

Ce goût pour les portraits en tapisserie se maintiendra encore pendant toute la Restauration et le Second Empire.

 

***

*

 

La technique a peu varié au cours des siècles. Tapisseries et tapis sont exécutés sur un métier, d’après le carton d’un artiste, par un lissier qui travaille seulement à la lumière naturelle.

Nous assistons longuement, sur les divers métiers de haute et basse lisse, à la confection de grandioses tapisseries qui resteront dans l’histoire : « Les Tapisseries de la Reine du Danemark ». Une série de ces vastes ouvrages – un monument devait-on dire – retrace par ses symboles autant que par sa vérité historique, l’histoire de ce petit royaume scandinave depuis son expansion européenne aux temps des Vikings (les Rois de la Mer) jusqu’à son intégration européenne du XXème siècle. Mille ans d’histoire, de rêves et de projets sont ainsi exposés dans ces superbes et lumineuses tapisseries.

Nous verrons mieux au musée de Cluny quel rôle a pu jouer l’art de la tapisserie dans la transmission des légendes et des mythes historiques et aussi, parfois dans leurs mystérieuses et stupéfiantes coïncidences.

 

Le musée de Cluny

Nous abordons maintenant l’Hôtel de Cluny où nous attendent d’autres chefs-d’œuvre, mais eux, cette fois, depuis longtemps reconnus.

Nous partons directement dans la salle où on a reconstitué une « chambre de tapisserie » en exposant la Tenture de La Vie Seigneuriale. Elle appartient au groupe des « mille fleurs » à fond bleu sombre. Des silhouettes élégantes sont plaquées sur le fond de fleurs, réunies par la seule nécessité de la mise en scène, sans qu’aucun rapport réel ne les unisse, et sans que leurs regards ne se rencontrent jamais.

Après l’histoire de la vie seigneuriale au Moyen-Age, mais l’histoire de la vie quotidienne plus que de la vie événementielle et héroïque, l’histoire reconstituée dans le détail des vêtements et des matériels, nous abordons les légendes. Le mot « légende » n’a rien de péjoratif et je le tiens personnellement pour beaucoup plus noble que « bandes dessinées » et rappelons-nous que l’imprimerie n’était pas encore inventée et que de nombreux nobles ou chevaliers étaient illettrés ; c’est donc par la tapisserie que s’est répandue la légende de Saint-Etienne et celle de Saint-Laurent exposée en une longue suite de riches tapisseries.

Est-il si anachronique de rappeler que Étienne, premier martyr chrétien fut lapidé à Jérusalem vers l’an 30 de l’ère chrétienne, déjà l’intifada et que Laurent revit dans l’expression populaire « être sur le gril » puisque c’est ainsi qu’il mourut au milieu du IIIème siècle. Un très beau tableau au Louvre raconte aussi son martyr.

Notre guide nous conduit ensuite dans une rotonde construite pour les six tapisseries dites de la « Dame à la Licorne ». Il s’agit de « mille fleurs », mais d’un type plus rare que celui de La Vie Seigneuriale : les personnages, debout sur une île bleu-noir semée de plantes fleuries, composent de véritables scènes qui se détachent sur un fond rouge garni de fleurs et de feuilles arrachées entre lesquelles s’ébattent des animaux ou volent des oiseaux. Dans chaque tableau, une dame somptueusement vêtue, le plus souvent accompagnée d’une suivante, se tient entre un lion et une licorne qui portent presque partout – mais en nombres différents – des étendards armoriés.

On reconnaît les allégories des cinq sens : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher. La dernière scène représente, devant une tente, la dame qui dépose des bijoux dans la cassette présentée par sa suivante, en un geste que l’on peut interpréter comme le refus d’obéir à ses sens.

Les six tapisseries ont été faites à la fin du XVème siècle.

Après l’histoire et la légende, les mythes, ceux que révèle ou plutôt voudrait nous révéler « La Dame à la Licorne » depuis la fin du XVème siècle.

A-t-elle une origine byzantine ou turque ?
La Dame est-elle la Vierge et la Licorne le Christ ?
Est-ce un hommage à une reine d’Angleterre, Marguerite d’York ?
Est-ce la représentation des cinq sens ou des âges de la vie ?
Quel est le rôle des armoiries, que signifie leur répétition ?

Et, puisqu’on est en plein mystère, laissez-moi évoquer une autre tapisserie.

Nous sommes au milieu du Rhin pour une cérémonie très protocolaire. Des étudiants pénètrent dans la salle construite pour la réception. L’un d’eux s’offusque du sujet de la tapisserie : l’histoire de Jason et Médée, l’exemple le plus frappant d’un mariage fatal. Il écrit, indigné : « Ne dirait-on pas que l’on a voulu envoyer au-devant de cette belle dame, le plus hideux des spectres ? ». L’étudiant était Goethe, la ville Strasbourg, la belle dame Marie-Antoinette d’Autriche qui venait épouser le futur Louis XVI.

Vous voyez bien que les tapisseries ne nous ont pas tout dit …

 

 

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