SORTIE-VISITE : histoire et méditations dans les allées du cimetière Montmartre

Thèmes : Art, Histoire, Sortie-Visite.
Sortie-Visite du jeudi 22 mai 1997

Fiche de visite par Émile Brichard

 

L’avenue qui y conduit s’est appelée « du Cimetière Montmartre », puis « du Cimetière du Nord », avant de recevoir le nom de la tragédienne Rachel juste avant 1900. Dans nos banlieues, plusieurs communes ont préféré donner à une telle voie d’accès le nom de rue ou de chemin de l’Égalité.

Égalité ! D’anciennes carrières de plâtre dites « grandes carrières » (les grandes carrières, le nom est d’ailleurs resté celui d’un quartier du 18ème arrondissement) furent d’abord fosses communes des gardes suisses massacrés après la prise des Tuileries par les émeutiers du 10 août 1792.

Le Directoire affecte les carrières à devenir le cimetière de la population parisienne des arrondissements 1, 2, 3 et 4 d’alors. Hors de la Barrière des Fermiers Généraux de 1785, il est donc hors de Paris et reçoit le nom de Champ de repos – nom faisant oublier son affectation première de véritable fosse commune.

Agrandi par acquisitions ou expropriations successives, il devient sous la Monarchie de Juillet « Cimetière de Montmartre » mais il conserve toujours de vastes fosses communes et il faudra attendre les fortifications de Thiers en 1840 et surtout les décisions administratives de 1860 qui engloberont sous le nom de Paris tous les villages qui avaient survécu à l’intérieur des fortifications.

Le Cimetière de Montmartre devient alors Cimetière du Nord au bout de l’avenue du même nom ava nt que Rachel ne vînt troubler la destination de la rue.

Il est vrai que l’installation avait parfois défrayé la chronique des faits divers. Ce furent les problèmes d’annexion des terrains voisins à l’époque de la grande extension de l’urbanisme, puis il fallut prévoir des souterrains pour l’accès, accepter le passage d’un pont, le pont de Caulaincourt, sur le cimetière et l’incorporation des emplacements réservés aux différents cultes, subir des grèves massives en 1888 en pleins travaux et même l’assassinat du conservateur, pris par un gardien pour un voleur !

Le cheminement à travers les sépultures nous permettra de réserver quelques méditations à la « gloire du monde » (ainsi passe la Gloire du Monde …) et suivant nos affinités, notre pensée émue s’arrêtera, ou s’envolera, en tel ou tel endroit.

Essayons de rester méthodiques, mais notre itinéraire ne reflétera peut-être pas celui de notre guide.

Commençons par les anciennes tombes du Champ du Repos, mais ne regardons pas les dates : certains personnages n’entrent pas dans nos souvenirs du Premier Empire. Ainsi, le candide Greuze de « La cruche cassée » (1805) ou le coquin Fragonard (1806) n’ont strictement rien à voir avec les souvenirs napoléoniens. Ces deux noms suffiront à notre mémoire fragilisée par les ans.

Notre choix sera plus éclectique quand nous aborderons la période qui précède les annexions de 1860.

  • Des peintres encore : Carle Vernet, Paul Delaroche, Ary scheffer.
  • Des hommes politiques ou d’action : le Général Lavaignac et le député Baudin
  • Des dames du monde ou du demi : Madame Récamier ou la Dame aux Camélias
  • Des littérateurs : Stendhal qui racontait un jour la prise de Berlin (1806) à une petite fille qui devait mourir en 1920 après avoir été impératrice
  • Des musiciens : Adolphe Adam
  • Des scientifiques : Ampère

Depuis l’annexion de 1860, nous rencontrons encore des noms qui trouvent peut-être mieux leur place dans notre mémoire. Chacun les replacera dans sa spécialité :

  • Les Goncourt (frères) et les Charcot (le père le docteur, le fils l’explorateur)
  • Ceux qui peuvent vous faire fredonner : Léo Delibes, Offenbach
  • ou vous rappeler des souvenirs souriants : Labiche, Jean Giraudoux
  • Des râleurs : Rochefort, ou des penseurs : Renan

Ensuite, après 1960, nous sommes dans l’actualité et dans des souvenirs encore frais.

J’ai essayé de limiter la liste et les espaces laissés entre les lignes ne sont pas de l’ignorance, encore moins de la paresse, mais un choix que je laisse à l’initiative de chacun et les noms que vous inscrirez entre les lignes seront comme une fleur que vous avez sur la tombe. J’ai omis en effet quelques noms fort connus que je vous laisse le soin de retrouver. Le « Vieux Maît ‘d’école » a même déniché l’auteur d’un manuel de conjugaison : le « Bescherelle ».

Ainsi, après le Père Lachaise, nous aurons pu retrouver de l’histoire et des émotions de l’ancien Paris … et vous voyez que vous aurez même fait des progrès en latin.

« Sic transit Gloria Mundi »

 

 

Compte-rendu de la visite par Emile Brichard

 

Si chacun d’entre vous a bien rempli la deuxième page de la fiche de visite, ce compte-rendu sera peut-être inutile. Mais même si vous n’avez inscrit que quelques noms célèbres que vous avez retrouvés, retenus et notés, il n’y a pas de place pour faire revivre l’atmosphère si particulière de ce lieu, son style, l’émotion qui se dégage de chaque parcelle, celle surtout qui nous étreint parfois devant telle ou telle humble sépulture, à la lecture – au déchiffrage souvent – d’une ancienne inscription, naïve peut-être, mais qui révèle la qualité de l’affliction. Parfois aussi nous pouvons être surpris de l’arrogance d’un monument ou de la vanité d’une carrière comblée d’honneurs et de distinctions.

On pourrait analyser la personnalité de chacun par la perception de l’image qu’il a voulu laisser de lui-même – chacun, ou sa famille – et l’émotion naît plus souvent de la discrétion d’une phrase ou d’une pierre que de l’emphase d’un long poème ou d’un monument. Mais ces méditations sont à chacun personnelles et contentons-nous de parler de l’histoire et de l’installation du cimetière et de Montmartre.

Montmartre d’abord et sa présence dans le souvenir, son importance même, bien avant que Montmartre ne soit devenu le 18ème arrondissement de Paris. Sans remonter au martyre de Saint-Denis, ni même à l’abbaye que des religieux fondèrent au XIIème siècle, notons que les Montmartrois participent déjà, du sommet de leur butte, à la vie de Paris et soulignent leurs différences.

Son vin excite la verve des fâcheux :

« C’est du vin de Montmartre
« Qu’en boit pinte, en pisse quatre

…ou la raillerie des farceurs

« Le devin de Montmartre » qui devine les fêtes quand elles sont passées

« Le chemin des ânes » qui menait à Paris, allusion à double sens aux plâtriers qui venaient y charger leurs ânes du plâtre nécessaire à la construction des maisons parisiennes.

Quand la révolution de 1789 éclate, il fallut bien trouver – comme on le fera en semblable circonstance en février 1848 – des activités aux ouvriers que le marasme des affaires laissait inoccupés donc dangereux. On créa donc des « ateliers de charité » comme on devra créer en 1848 des « ateliers nationaux » – mêmes motifs, mêmes résultats – les habitants de Montmartre ne virent dans cette mesure de fermeture qu’un manque d’humanité et s’en indignèrent. Ils modifièrent donc le nom quinze fois séculaire de Montmartre, le baptisèrent Mont-Marat, du nom du farouche révolutionnaire … mais ce nom ne dura que deux ans.

Et le quartier dit des « Grandes Carrières » devint un quartier fort diversifié où l’on installait des établissements que le vieux Paris de l’Ancien Régime ne pouvait plus accueillir. On y trouvera donc au fil des ans et des modes, s’installant de façon plus ou moins continue, un hippodrome, deux cimetières, dont celui du Nord (le nôtre) sera traversé par un pont lors de l’installation des chemins de fer, trois hôpitaux, dont un néerlandais, qui s’ajouteront aux établissements de réjouissance et de liesse populaire ainsi qu’aux moulins.

Vous connaissez mon goût pour les vieux papiers parisiens et, si je vous ai déjà proposé des reproductions du Plan Turgot de 1750 au gré de nos voyages parisiens, je vous ai plus rarement cité Jacques-Antoine Dulaure qui, né à Clermont-Ferrand, monta à Paris et participa au temps de la Révolution aux travaux des Cordeliers et des Jacobins. Il écrivit une monumentale et fort intéressante, mais fort partiale aussi, Histoire de Paris qu’il continue jusqu’en 1830. Il avait donc 75 ans mais son œuvre fut prolongée par ses collaborateurs jusqu’en 1850. J’ai la chance d’avoir l’édition de 1853. Laissons-lui la parole à propos des cimetières parisiens et d’abord du cimetière Montmartre. Il y laissa s’exprimer sa sensibilité.

Au début du XIXème siècle, il fallut imposer l’utilisation des « Champs de repos » et si Dulaure regrette que le cimetière de Montmartre semble un peu délaissé, il reconnaît que « ceux qui se plaisent à nourrir leur imagination de pensées mélancoliques pourront se satisfaire dans ces lieux qui offrent aux yeux, le tableau d’un jardin pittoresque et à l’âme, de douces émotions ».

Il remarque quelques tombes « la plupart enrichies d’inscriptions attendrissantes » et s’attarde au tombeau de Legouve « auteur de poèmes sur le mérite des femmes », mais le vieux révolutionnaire s’attarde surtout sur celui d’Adrienne Chameroy « actrice distinguée à laquelle les prêtres de sa paroisse refusèrent les honneurs funèbres qui ne lui furent rendus que par des ordres supérieurs ».

Plus loin, le pur conventionnel reparaît dans cette épitaphe « bon père, bon époux » ou « bonne mère, bonne épouse » : il commente et y voit « la mesure du progrès et de la morale publique ».

Il semble moins pontifiant quand, à propos du Cimetière Vaugirard, il reconnaît que « le hameau de Mont-Parnasse composé de guinguettes, d’une salle de spectacle et de salons de danse avoisine et égaie le séjour des morts ».

Je ne sais pas si le séjour des morts sera égayé par ce calembour élevé, toujours par Dulaure dans les catacombes :

« Ici j’ai reconnu la sœur de mon grand-père
« Mon oncle, mon cousin, ma nourrice et mon frère
« Mais grands dieux, comme ils étaient étranges
« Ils étaient tous en os rangés (orangers)

Restons sur l’épitaphe du Charles Devilliers, maître en chirurgie :

« Il ne fut jamais riche et fit toujours du bien ».

 

 

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