Thèmes : Art, Peinture.
Visite d’exposition du jeudi 4 décembre 1997 au Grand Palais
Pour la première fois à Paris, tous les La Tour reconnus à ce jour, et dispersés dans les musées du monde entier, soit 42 tableaux authentiques, 33 copies anciennes et 4 gravures … à l’exception du « Saint Jérôme lisant », propriété de la reine d’Angleterre, se trouvent réunis au Grand Palais.
On suppose que Georges de La Tour a peint au moins cinq cents toiles, et seule une quarantaine d’entre elles a été retrouvée. Même si, pendant les désastres de la guerre de Trente Ans, certains chefs-d’œuvre ont été détruits, tous les espoirs restent permis.
Les copies que nous verrons sont contemporaines du peintre et constituent un précieux témoignage des originaux perdus. Peut-être se trouvent-ils encore ensevelis dans des greniers de musées, d’abbayes ou même de demeures privées, sous une épaisse couche de poussière.
Depuis 1972, date de la première grande exposition La Tour, l’œuvre connue du peintre s’est enrichie de cinq tableaux, souvent retrouvés dans des circonstances rocambolesques. Ainsi, récupéré in extremis à l’Hôtel Drouot où il avait échoué à la suite d’une modeste succession, « Saint-Jean-Baptiste dans le désert », sale et écaillé, non signé, a bien failli être vendu au prix d’une croûte. Cette huile est le dernier Latour sauvé de l’oubli.
On sait aussi que Georges de La Tour a peint une série de douze apôtres dont on en a retrouvé que trois, les neuf autres ainsi que des dizaines de tableaux mystérieusement oubliés pourraient resurgir du passé. « On découvre un nouveau La Tour tous les cinq ans » dit Pierre Rosenberg, directeur du Louvre.
***
*
Si Georges de La Tour est aujourd’hui le plus populaire des grands classiques français, l’homme est un mystère. On sait seulement qu’il est né en 1593 à Vic-sur-Seille, en Lorraine, une région autonome gouvernée par le duc Charles III. Où s’est formé ce fils de boulanger ? Et Comment ? Aucun témoignage n’existe à ce sujet.
Les seuls documents retrouvés ne sont pas toujours en sa faveur. Ils attestent d’un homme quelque peu égoïste, qui accumule les biens et les richesses, semble obsédé par un titre de noblesse et préfère, quand sévit la disette, nourrir sa meute de chiens que donner l’aumône aux paysans. Pas même un portrait de lui qui puisse rectifier ces traits de caractère.
Il a produit une œuvre considérable pour répondre aux demandes de l’Eglise, grande consommatrice d’art sacré, après un siècle de vandalisme iconoclaste provoqué par les guerres de religion.
Si l’homme peut paraître déplaisant, l’artiste séduit. Il transpose la réalité quotidienne, transforme les scènes de genre en sujets presque religieux. C’est sans doute pourquoi, pendant des siècles, sa peinture fut jugée artificielle, son réalisme outré. Il n’en fallait pas plus pour qu’on le délaisse et l’abandonne. Aujourd’hui, l’œuvre de Georges de La Tour prend une tout autre dimension.
Il n’épargne personne, il dénonce la misère des gueux et la morgue de la noblesse. Le labeur est sanctifié par l’homme, les femmes ont des visages de saintes. La fameuse lumière mordorée de ses tableaux illumine les visages, leur rend leur innocence, religieux ou profanes, tous ses tableaux baignent dans cette lumière sacrée où l’on pourrait voir l’influence du Caravage.
« La Tour ne gesticule jamais, écrit Malraux. En un temps de frénésie, il ignore le mouvement, créant en quelque sorte des statues nocturnes, surgies de la terre endormie. Aucun peintre ne suggère ce vaste et mystérieux silence. La Tour est le seul interprète de la part sereine des ténèbres ».
***
*
Compte-rendu de la visite par Pierre Reculard
Nous avons été accueillis au Grand Palais par notre conférencière, laquelle nous a conduit aussitôt dans une salle de projection. Là, grâce à son érudition et à la clarté de son exposé, nous avons bénéficié d’une excellente préparation à la visite. Exposé portant sur la vie et l’œuvre du peintre, et projection de diapositives des principales œuvres exposées, chacune d’elles étant parfaitement commentée.
Cette formule a été très appréciée, car elle permet à l’issue de cette conférence d’effectuer une visite « libre ». Aussi nous avons pu à notre gré, cheminer et nous attarder devant telle ou telle œuvre avec le regard d’un « amateur averti ».
Nous avons visité les 3 sections de l’exposition :
La première section comprend les œuvres originales de Georges de La Tour au début de sa carrière et jusque vers 1647. Les tableaux y sont présentés dans un ordre supposé chronologique. On retrouve l’influence du Caravage et aussi celle de peintres flamands et allemands du 16ème siècle.
Parmi ces œuvres, citons « les Apôtres » (dits d’Albi), soit 5 originaux retrouvés sur 13 toiles dans la série, telle « Saint Jude » chez lequel ou voit déjà à travers la description minutieuse du personnage, un souci de géométrisation qui dominera l’œuvre de La Tour. Même « manière » dans « La rixe des musiciens », montrant des personnages populaires occupant tout l’espace du tableau. Même monde de gueux montré dans « Les mangeurs de pois », expression dramatique de la misère, également avec cette femme, les mains sur les hanches, qui semble apostropher son mari représenté sur le tableau voisin – ou encore avec la « Diseuse de bonne aventure ».
D’autre part, une excellente initiative a été prise en plaçant côte à côte les versions d’un même sujet de peintures de cette première époque. Exemples : les tableaux du « Tricheur », celui à l’as de trèfle et celui à l’as de carreau, les différentes représentations du « Vielleur » dont le saisissant « Vielleur à la mouche » chez lequel la force réaliste n’exclut pas la délicatesse et le raffiné du costume …
Tous ces tableaux font partie des « diurnes » à l’exception d’un seul « L’argent versé ». Mais à compter des années 1630, les sujets dits « nocturnes » constituent l’essentiel de la production du peintre. Ce sont les plus connus. On y voit une simplification des formes en triangles, rectangles et ovales et un contraste de couleurs sombres et claires où les rouges vermillon expriment le sentiment du divin.
Dans ces nocturnes, la chandelle et sa flamme ne sont plus des accessoires, mais des objets essentiels, points de convergence de la toile. Exemples : « Job raillé par sa femme » laquelle est démesurément grande et courbée, la « Femme à la puce », les diverses versions de la « Madeleine », le « Songe de Saint Joseph », etc. sans oublier le célèbre « Nouveau-né » de Rennes.
La deuxième section de l’exposition regroupe les copies anciennes d’originaux disparus, jusque vers 1647. Parmi ces copies, nous avons vu deux ensembles importants : celles du Saint Sébastien, et les copies des apôtres d’Albi. Mais aussi de très belles toiles telles que « La joueuse de triangle », la « Madeleine au crucifix », le « Saint Jérôme lisant », le « Saint François en extase », « L’éducation de la vierge au livre » en exemples de nocturnes qui sont difficiles pour un amateur à distinguer d’originaux.
Nous avons également découvert dans cette section, quatre belles gravures dont le « Nouveau né » (ou « Les vielleuses »), reflet d’un tableau considéré comme l’un des plus émouvants de La Tour .
La troisième section montre les tableaux peints de 1647 à 1652. Certains sont des originaux comme le « Saint Sébastien soigné par Irène » du Louvre que l’on distingue de la version de Berlin par l’utilisation d’un superbe bleu de lapis lazuli.
Mais la plupart sont considérées comme des toiles auxquelles ont participé des peintres de l’atelier de La Tour et parmi eux, son fils Etienne. Citons « Le souffleur à la pipe » dont il existe de nombreuses copies, la « Fillette au brasero », « Saint Jérôme de Nancy », le « Reniement de Saint Pierre », etc.
Ce bref compte-rendu ne traduit qu’imparfaitement les richesses de cette exposition exceptionnelle. Belle revanche pour un peintre longtemps méconnu, et dont la notoriété de son vivant n’a pas dépassé les limites de sa province natale.
Sans doute trop « moderne » pour son époque, son succès serait moins bien compris si notre sensibilité n’avait pas été touchée par le cubisme dont il est déjà l’annonciateur.
Rappelons ce dicton des Ateliers de la Renaissance « Nul ne peut prétendre à la maîtrise s’il n’est géomètre » !
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils, contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.

Laisser un commentaire