Thèmes : Civilisation, Société.
Conférence du mardi 11 mai 1982
On ne change pas une société par décret ; mais l’école n’a-t-elle pas un rôle à jouer dans l’évolution sociale ?
Le mardi Il mai 1982, Monsieur CROZIER, directeur de recherche au C.N.R.S., ancien professeur à l’Université Harvard et à l’université de Nanterre, responsable du centre de Sociologie des Organisations et du Cycle Supérieur de Sociologie de l’Institut d’Études Politiques de Paris, a traité le sujet : « On ne change pas une société par décret ; mais l’école n’a-telle pas un rôle à jouer dans l’évolution sociale 1 ».
Cette conférence prévue initialement pour le 17 février 1982 n’avait pu être maintenue à cette date par suite d’un déplacement de Monsieur Crozier à l’étranger.
I. QU’EST-CE QUE LE CHANGEMENT ? POURQUOI CHANGER ?
On change pour améliorer la situation dans laquelle on se trouve ; cela présente un risque. Toute tentative de changement est un acte grave.
L’objectif d’un changement est que les hommes deviennent plus hommes, meilleurs …
Si l’on décide, pour réaliser cet idéal, de contraindre les gens qui « font » la société, on les subordonne à des objectifs.
Or, aucun idéal ne justifie cette subordination à des objectifs.
Si les gens sont contraints, on empêche leur développement.
On ne change pas tout un ensemble de vie par un ensemble de décrets. Il ne suffit pas de dire : « il faudrait que… il n’y a qu’à… »
Le gouvernement chinois s’est aperçu récemment qu’il fallait absolument limiter les naissances en Chine pour que le pays puisse se développer. Dans ce but, il interdit indirectement aux Chinois d’avoir trop d’enfants en faisant de la persuasion et de la surveillance. Quand des Chinois veulent se marier, le gouvernement retarde le plus possible la date de la cérémonie. Une fois mariés, ils souscrivent un livret de famille où ils s’engagent à n’avoir qu’un enfant.
Le couple peut refuser, mais il subit alors une pression très forte.
Une erreur commise constamment, surtout dans le contexte de l’école, avec la vision particulière qu’a la jeunesse, qui croit que tout commence avec elle, et que le passé est critiquable, est l’idée que le bien se voit dans l’immédiat. Il y a une hypertrophie de l’immédiat. Si nous souhaitons le développement, « nous n’avons pas le droit de finir la société. Il ne faut pas fermer l’avenir » ; Il faut penser que nous n’avons jamais terminé.
II. POURQUOI LA VISION PAR DÉCRET ?
La vision par décret est une vision dans laquelle on détermine des objectifs à atteindre et des moyens à employer.
On a la tentation, au nom d’un idéal, d’entraîner les gens dans une voie qu’ils ne suivraient pas autrement. En a-t-on le droit ? Est-ce efficace ? Non ! car la vision que l’on a de l’objectif, est une vision dont on n’a pas mis en évidence la pertinence.
De plus l’objectif va rencontrer toutes sortes d’obstacles à sa réalisation : des obstacles d’opposition directe, et des obstacles qui tiennent au détournement de l’objectif par chaque exécutant, ou par l’ensemble que la société va faire à ce qui lui a été proposé.
Une réforme est tout naturellement pervertie car justement elle contraint les gens.
Que peut-on faire ? Discuter. C’est ce qu’essaye de faire le Parlement. Mais cela reste insuffisant surtout s’il y a manque de cohérence.
Un changement pour réussir implique qu’au lieu d’avoir un mode de raisonnement fondé sur des objectifs et des moyens, il faut essayer de raisonner en termes de « stratégie », c’est à dire travailler sur des objectifs vastes.
Ce qui caractérise le processus de réforme est son aspect non cumulatif ; on ne tient pas compte de l’expérience acquise. On oublie les réformes envisagées ; on fait autre chose et finalement on recommence.
III. LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.
Malgré des apparences décevantes, la société française n’est nullement inerte et passive. Elle a beaucoup changé depuis 30 ans.
Nous-mêmes sommes plus capables de nous exprimer, de tolérer les vues divergentes d’autrui, de nous respecter, de coopérer ensemble.
Les gens sont plus ouverts, moins casaniers.
Une analyse honnête de l’évolution ne peut pas nous conduire à une vision catastrophique d’une société qui irait de plus en plus mal.
Cependant, si la société française reste grandement bloquée, c’est parce que les innovations ne semblent pas pouvoir dépasser une certaine limite et souvent, de ce fait, ne peuvent durer.
Les trois grandes sources de blocage sont :
- le système de recrutement des élites qui permet à un groupe très étroit de bénéficier, grâce à son accès privilégié aux positions de contrôle et à l’homogénéité de ses membres, d’avantages exceptionnels sur les possibles concurrents.
- l’administration publique,
- l’éducation nationale.
On a tendance à croire que pour changer l’homme, il faut changer l’éducation puisqu’elle fabrique les hommes de demain. Il y a là un paradoxe ; on charge l’école de cette tache extrêmement lourde, or elle a toujours été conservatrice. L’école n’est ni un lieu d’échanges, ni un lieu de rayonnement, elle est fermée sur ses principes et ses habitudes ; c’est un système fermé. Et ce qu’on peut y faire est toujours en retard.
Expériences négatives du passé au niveau de l’éducation.
- La pensée dominante a été que c’est par l’éducation que les pays sous-développés se développeront.
Or on s’est aperçu que toutes les expériences poussées dans ce sens avaient été des échecs. Une éducation imposée à une population ayant une culture ancienne aboutit très souvent à la déstructurer, en déstructurant sa jeunesse pour rien.
- L’échec de l’effort d’éducation fait aux U.S.A. dans la perspective d’égalité raciale.
Le problème n’avait pas été assez analysé. De plus, à cause de cette vue a priori, on a eu tendance à faire porter toute la charge des « péchés » anciens de discrimination sur les enfants d’aujourd’hui.
IV. QUE PEUT FAIRE L’ÉCOLE ?
Une étude a faite sur un échantillon de 12 collèges (collège unique) en France. Chaque école a été considérée comme une institution qui rassemble des enfants, des enseignants, une administration des services annexes, des parents.
On trouve certains collèges, qui répondent aux besoins d’une population sous privilégiée, avec un type de relations stables et des rapports humains très limités, sans aucun rapport avec un collège se trouvant dans un milieu riche et cultivé.
On se trouve ainsi devant une réalité correspondant mal aux objectifs d’égalité.
Quand on analyse ce qui se passe, on découvre que le travail que l’on doit faire est de longue haleine.
Il existe une très grande absence de coopération et de communication entre les enseignants ; chacun est dans son coin.
Le monde de l’éducation est un monde fermé, qui s’autogère, sinon en toute liberté, en tout cas en réduisant les échanges avec le reste de la société au strict minimum.
Une question importante est de se demander : de quoi les gens souffrent-ils le plus ?
La société est en train de se transformer pour rendre la vie plus intéressante mais aussi plus compliquée pour tout le monde.
Pour répondre à difficultés plus grandes, il faut être capable non seulement d’accroître les connaissances mais surtout de raisonner et de faire des choix.
Or, ce qui manque le plus à notre appareil éducatif – primaire, secondaire et universitaire – c’est de former à l’apprentissage du choix. Le pari sur les hommes implique qu’ils soient capables de choix – foi propre à toute éthique démocratique -, mais aussi qu’on leur permette d’en faire l’apprentissage. Or, on apprend à faire des choix en mettant à l’épreuve ses goûts et ses capacités, en découvrant progressivement la variété des expériences possibles. Les adolescents français sont particulièrement désavantagés de ce point de vue, par les lourdes contraintes que leur imposent les filières hiérarchisées du secondaire.
Pour garder ouverts le plus de choix possibles, ils doivent refuser ce qu’ils aimeraient tenter, voire faire ce qui leur déplaît. C’est le système qui choisit à leur place ce qui gêne la formation de l’individu. Parier sur les hommes c’est aussi construire une école nouvelle où la liberté et la responsabilité de l’adolescent seraient beaucoup plus grandes.
Monsieur CROZIER fut vivement applaudi.
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